• Des associations ont adressé un courrier à Éric Besson pour dénoncer un climat exécrable, alors que le ministre menace de porter plainte

    La polémique sur la présence associative dans les centres de rétention est en train de virer au règlement de comptes entre la Cimade et le ministre de l’immigration Éric Besson. Ce dernier a affirmé lundi 11 mai qu’il envisageait de porter plainte pour diffamation contre le secrétaire général de l’association protestante, Laurent Giovannoni, qui l’avait un peu plus tôt accusé d’employer des « méthodes de voyou ».

    Besson accuse également la Cimade de "mordre et de cracher en permanence sur la main qui (la) nourrit". Cette association "reçoit des subventions publiques à un niveau très élevé", a-t-il affirmé.

    Sauf que c’est faux. Pour l’aide aux étrangers en rétention, la Cimade ne reçoit pas de «subvention». Elle est rémunérée pour des prestations accomplies dans le cadre du marché passé avec l'Etat.


    Cette soudaine poussée de fièvre fait suite à la signature, le week-end du 8 mai par le ministre, des « marchés de prestation » qui confient à six associations une mission de soutien aux étrangers menacés d’expulsion. Depuis le début de cette longue procédure, engagée l’été dernier, la Cimade dénonce la volonté du gouvernement de chercher à l’affaiblir. L’association a engagé un recours au fond contre la procédure d’appel d’offres. Celui-ci doit être examiné dans les semaines qui viennent.

    Dans l’attente de la décision, l’association avait introduit en avril une action en référé devant le juge administratif afin d’obtenir la suspension de la procédure. Une suspension ordonnée le 20 avril par le tribunal administratif de Paris, mais seulement jusqu’au 7 mai, le temps d’instruire ce dossier complexe. La semaine dernière, une première audience s’est révélée tendue et le magistrat a programmé une nouvelle séance le 13 m
    ai.

    Eric Besson a créé la surprise 

    Mais le week-end du 8 mai, le ministre de l’immigration a créé la surprise : ne s’estimant plus tenu par le délai du 7 mai, il a signé les marchés, invoquant une « situation d’urgence ». Légalement, les six associations doivent commencer à intervenir dans les centres de rétention au début du mois de juin. Plusieurs d’entre elles, France Terre d’Asile et Forum réfugiés notamment, s’étaient inquiétées des retards qui risquent de les empêcher d’être prêtes à temps.

    Mécontente de la décision d’Éric Besson, la Cimade dénonce « la volonté du ministère de l’immigration de mener à son terme l’entreprise de démantèlement de cette mission associative unique en Europe ».

    Jamais, lorsque Nicolas Sarkozy était ministre de l’intérieur ou sous le ministère de Brice Hortefeux, les relations entre les autorités publiques et une partie du monde militant ne s’étaient à ce point dégradées. Plusieurs associations, dont le Secours catholique et Emmaüs, ont adressé lundi 11 mai un nouveau courrier à Éric Besson pour dénoncer un climat exécrable.

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  • Tessa Polak a "la rage". Interpellée le 28 avril par la police antiterroriste (SDAT), placée en garde à vue 72 heures puis relâchée sans aucune charge, cette femme de 36 ans, photographe de profession, dénonce aujourd'hui une "manœuvre d'intimidation".

    Membre active d'un comité de soutien aux neuf personnes mises en examen dans l'affaire des sabotages de voies SNCF, elle en connaît quelques-unes, en a croisé d'autres à Tarnac, en Corrèze, où elle s'est déjà rendue. Mais elle ne s'attendait pas, six mois après l'arrestation des neuf le 11 novembre 2008, a être, à son tour, interpellée de la sorte dans la rue. Depuis lors, elle collecte les témoignages.

    Ce 28 avril, en début d'après-midi, Tessa Polak circule en voiture dans le 20e arrondissement à Paris avec Benjamin Rosoux, l'un des mis en examen de Tarnac, à ses côtés. "A l'angle de la rue des Pyrénées et de la rue Jourdain, alors que je ralentissais, une nuée de types a surgi, dit-elle. Ma vitre était ouverte, je me suis retrouvée avec un pistolet sur la tempe tandis que deux autres me braquaient de face. J'ai cru à un car-jacking." Il s'agit en fait de policiers en civil. Eberluée, elle ne se souvient que de ces mots : "Terroriste ! Terroriste !"

    Menottée, elle est embarquée dans une autre voiture, tandis que Benjamin Rosoux est planté sur le trottoir, et emmenée à son propre domicile où a lieu une perquisition. Sur place, la police saisit ses ordinateurs et deux piles de L'insurrection qui vient. Ce livre collectif et anonyme, en vente libre, est perçu par la police, qui l'attribue à Julien Coupat, comme la doctrine du groupe. Il a été versé, dans son intégralité, au dossier d'instruction et vaudra d'ailleurs à son éditeur, Eric Hazan, d'être entendu le 9 avril par la police antiterroriste.

    Dans le coffre de la voiture de Tessa Polak, la SDAT en découvre 400 autres exemplaires. "Ils ont fait 'Bingo !', comme s'ils avaient découvert une cache d'armes, ironise-t-elle. Sauf que quand ils m'ont demandé d'où ça venait, je leur ai dit que j'étais passée chez l'éditeur et que je comptais les distribuer dans le cadre du comité de soutien, ce qu'ils savaient déjà."

    Tout au long de sa garde à vue, et des "8 à 10 interrogatoires", Tessa comprend qu'elle a fait l'objet d'une surveillance. Aux policiers qui lui demandent pourquoi elle a prêté son véhicule, en novembre 2008, à trois des mis en examen, dont Benjamin Rosoux, elle répond : "Ma voiture je l'ai prêtée comme ma maison est ouverte, mon frigo est ouvert…" "Ce qui m'a étonnée, poursuit Tessa Polak, c'est que leurs investigations portaient beaucoup sur le livre. Le type de questions qu'ils m'ont posé, la manière avec laquelle ils le faisaient, c'était pour valider leurs fantasmes. Le mot 'cellule' revenait sans cesse…"

    Après 48 heures, elle est  brièvement présentée au juge d'instruction Thierry Fragnoli pour une prolongation de sa garde à vue. Tessa Polak jure alors l'avoir  entendu dire : "Ce n'est pas ma faute mais vous allez payer pour les autres." "J'étais sonnée", dit-elle.

    Avec le recul, Tessa analyse son interpellation comme une "manœuvre d'intimidation, une façon de briser les solidarités actives, d'envoyer des signaux, et de banaliser les garde à vue". "Sinon, ajoute-t-elle, pourquoi m'ont-ils convoquée de cette façon ? Quand je leur ai demandé, ils ne m'ont pas répondu." Après cette interpellation, et celle de plusieurs étudiants, soupçonnés d'avoir participé à une manifestation non autorisée en faveur, notamment, de Julien Coupat, dernier des mis en examen à être toujours incarcéré, les comités de soutien – il en existerait une cinquantaine en France –, se sentent sous pression. "Il y a une demande très pressante de “guides” de garde à vue", ironise Frédéric Combarieu, membre du comité parisien.

    Alors que le juge des libertés et de la détention doit une nouvelle fois statuer sur la demande de remise en liberté de Julien Coupat,(178 ème jours de prison) ce dernier lassé des fouilles et de cette "farce", a demandé à ne pas être extrait de sa cellule pour l'occasion. Pour les mêmes raisons, le comité de soutien ne se rassemblera pas non plus ce jour-là. Mais plusieurs initiatives en mai, des concerts notamment, sont à l'ordre du jour


    Julien COUPAT
    N° d’écrou 290173
    42 rue de la santé
    75014 PARIS


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  • De Guantanamo à Tarnac : un renversement de l’ordre de droit

    La "lutte contre le terrorisme" est le moyen pour changer les normes du droit dans les pays occidentaux.

    Jean-Claude Paye - 2 mai 2009

     

    La mise en scène de l’arrestation et de l’inculpation des " autonomes de Tarnac " est un phénomène qui révèle non seulement un bouleversement de l’ordre juridique, mais aussi une mutation plus profonde, celle de l’ordre symbolique de la société. Le renversement du rôle de la loi est lui-même le phénomène d’une " père-version " de la Loi symbolique.

    Les procédures mises en place représentent un des aspects les plus significatifs de la tendance imprimée par la " lutte contre le terrorisme ", à savoir qu’un individu est désigné comme terroriste, non pas parce qu’il a commis des actes déterminés, mais simplement parce qu’il est nommé comme tel. Cela est le point d’aboutissement d’une tendance qui se déploie depuis une dizaine d’années. Le processus de subjectivation du droit aboutit ainsi à un renversement du rôle de la loi. Cette dernière n’est plus un cran d’arrêt à l’arbitraire, mais une forme vide consacrant la concentration des pouvoirs aux mains de l’exécutif. En l’absence d’un imaginaire organisateur, d’une conscience politique unifiée, le pouvoir a la possibilité de créer un nouveau réel, une virtualité qui ne supprime pas, mais qui supplante les faits.

    La faiblesse du mouvement social, la faillite de la fonction symbolique explique l’absence de frein à la toute-puissance de l’État qui se montre en tant qu’image englobante, en tant que figure maternelle. À un ordre social névrotique qui se révèle contradictoire, se substitue une structure psychotique, un ordre qui supprime tout conflit, toute possibilité de confrontation subjective. La distinction entre intérieur et extérieur disparaît. La fusion entre droit de la guerre et droit pénal est pleinement inscrite dans une loi américaine de 2006, qui permet au pouvoir exécutif américain de désigner comme ennemis ses propres citoyens.

    L’affaire des " autonomes " de Tarnac s’inscrit dans cette modernité de la guerre des gouvernements contre leurs propres populations. À part quelques rituels dans l’expression verbale du pouvoir, cela n’a pas grand-chose à voir avec la vieille notion d’ennemi intérieur et la stigmatisation traditionnelle des opposants politiques. Ici, on ne s’attaque pas à une idéologie déterminée, à une forme de conscience, mais simplement au corps, à des comportements, au refus de s’abandonner à la machine de mort. Il ne s’agit donc pas de démanteler une avant-garde, mais de montrer que le refus de faire de l’argent, d’éviter les dispositifs de contrôle ou la volonté de refaire du lien social constituent une forme d’infraction, la plus grave qui existe dans notre société, un acte terroriste. Cela concerne tout un chacun et non seulement une minorité.

    La mouvance " anarcho-autonome " de Tarnac Le 11 novembre 2008, dans le cadre de " l’opération Taïga ", 150 policiers ont encerclé Tarnac. Simultanément, des perquisitions étaient menées à Rouen, Paris, Limoges et Metz. L’interpellation de dix jeunes gens est avant tout un spectacle destiné à créer l’effroi. Leur arrestation serait en rapport avec des actes de sabotage de lignes de la SNCF, qui ont causé, le 8 novembre, le retard de certains TGV sur la ligne Paris-Lille. Les actes malveillants, l’arrachage de plusieurs caténaires, ont été qualifiés de terroristes, alors qu’ils n’ont, à aucun moment, menacé la vie humaine. L¹accusation, qui dit disposer de nombreux indices, notamment des écrits et la présence de cinq suspects près de lignes sabotées au moment des faits, reconnaît n¹avoir aucune élément matériel de preuve.

    C’est leur profil qui justifie leur inculpation. Ils ont été arrêtés car " ils tiennent des discours très radicaux et ont des liens avec des groupes étrangers " et nombre d’entre eux " participaient de façon régulière à des manifestations politiques ", par exemple : "aux cortèges contre le fichier Edvige et contre le renforcement des mesures sur l¹immigration "[1].

    Selon Jean-Claude Marin, procureur de Paris, les cinq jeunes placés en détention préventive seraient le " noyau dur d¹une cellule qui avait pour objet la lutte armée "[2]. Les quatre autres personnes arrêtées seront rapidement libérées sous condition, mais resteront suspectées de " dégradation en réunion sur des lignes ferroviaires dans une perspective d¹action terroriste ". En l’absence d’éléments à charge, trois des cinq prisonniers seront ensuite libérés, mais resteront assignés à résidence. Quant à la maison des inculpés, elle est désignée comme un " lieu de rassemblement, d¹endoctrinement, une base arrière pour les actions violentes ".

    Le discours du pouvoir procède à un double déplacement : de simples actes de sabotage, comme il peut, par exemple, y en avoir dans un mouvement social, sont qualifiés de terroristes et ces actes sont nécessairement attribués aux jeunes de Tarnac, bien que la police reconnaisse l’absence de tout élément matériel de preuve. L’image du terrorisme érigée par le pouvoir crée un réel qui se substitue aux faits. Ceux-ci ne sont pas niés, mais toute capacité explicative leur est déniée. Les actes de sabotage ne peuvent être que le fait de personnes désignées comme terroristes. L’acte de nommer, antérieur à toute procédure d’évaluation objective, renverse celle-ci et enferme dans l’image, dans une forme vide. Cette procédure est l’aboutissement d’un processus rapide de subjectivation de l’ordre juridique.

    Un processus de subjectivation du droit Les anciennes lois antiterroristes, existant bien avant le 11-Septembre, avaient pour but de nier le caractère politique de l’acte poursuivi en criminalisant celui-ci. Pour les nouvelles législations, c’est au contraire le caractère politique qui est attribué au délit, l’intention supposée, de faire pression sur un pouvoir public ou une organisation internationale, qui donne à l’infraction son label terroriste. La décision-cadre européenne relative à l’infraction et à l’organisation terroristes, qui est actuellement intégrée par tous les États membres, est taillée de toutes pièces pour s’attaquer aux mouvements sociaux et à la contestation.

    C’est non seulement l’élément subjectif de l’infraction, l’intention attribuée à l’acte, qui la détermine comme terroriste, mais l’élément objectif de l’infraction désigne, comme immédiatement terroriste, le fait d’occuper un bâtiment administratif ou un moyen de transport public. Ces lois mettent en place également un délit d’appartenance qui permet de poursuivre une personne qui fait simplement partie de l’organisation incriminée. Elles introduisent ainsi, en opposition avec l’ensemble de la tradition juridique occidentale, une notion de responsabilité collective. Elles créent également un délit d’intention. On peut être poursuivi non pas en rapport avec un acte commis, mais simplement parce qu¹on aurait eu l’intention de le commettre.

    La Grande-Bretagne va encore plus loin. Le Terrorism Act 2006 se pose au-delà de l’intention. Il crée un délit d’atmosphère. On est responsable des conséquences qui sont attribuées à son discours, quelle que soit l’intention qui est à la base de celui-ci. Par exemple, des paroles de soutien à une action de défense armée, n’importe où dans le monde, créent une " atmosphère favorable au terrorisme ". L’auteur du discours est pénalement responsable des actes commis " par un jeune homme sensible " qui poserait une bombe dans le métro et qui déclarerait qu’il a été influencé par ces paroles. Aucun élément matériel entre l’acte commis et les mots prononcés n’est nécessaire pour établir les poursuites.

    C’est leur caractère subjectif qui spécifie toutes ces législations. Elles donnent au juge le pouvoir de déterminer si un acte ou si une parole relève du terrorisme. La capacité de désigner une personne ou un groupe comme tel est aussi assurée par le pouvoir exécutif. Les listes, existant au niveau de l’Union européenne, sont un bon exemple de cette procédure. On y est inscrit, non pas parce qu’on a commis un acte ou qu’on a prononcé des paroles déterminées, mais simplement parce que l’on est nommé comme tel ou que l’on fait partie d’une organisation qui a été désignée comme terroriste par le Conseil de l’Union européenne. Cette décision échappe au pouvoir judiciaire. Elle est purement politique et relève de l’exécutif. En pratique, les recours sont inexistants. Le plus souvent, l’inscription résulte de pressions étasuniennes.

    Ces listes sont un bon exemple de la tendance imprimée par les différentes réformes du droit pénal au niveau international. Elles vont toutes dans le même sens : déposséder le pouvoir judiciaire de ses prérogatives afin de les confier à l’exécutif. Les populations comme ennemies du gouvernement Une loi américaine de 2006, le Military Commissions Act[3], qui a une portée mondiale, est l’élément qui montre le mieux ce processus[4]. La condamnation le 6 août 2008[5], dans le cadre de cette loi, de Salim Ahmed Hamdan, ancien chauffeur présumé de Ben Laden, à cinq ans et demi de prison pour " soutien matériel au terrorisme ", par un tribunal militaire spécial de Guantanamo, permet d’en saisir concrètement les effets, à savoir l’installation de la psychose comme organisation politique de la société.

    Rappelons que l’aveu de la fonction de chauffeur de Ben Laden, l’élément de preuve qui a permis sa condamnation, lui a été arraché sous la torture. Hamdan a été condamné par une commission militaire, c’est-à-dire par un tribunal militaire spécial mis en place par le pouvoir exécutif, pour juger les personnes qu’il désigne comme " ennemis combattants illégaux ". Les membres du jury et les avocats de la défense sont des militaires désignés par l’accusation. Le tribunal peut accepter des preuves obtenues par la torture ou par ouï-dire. L’accusé ne peut assister à l’entièreté de son procès et ne peut contester, ni vérifier la matérialité des " preuves ".

    Le statut d¹" ennemi combattant illégal " n’est pas nécessairement attribué aux auteurs d’actes de guerre contre les États-Unis, mais simplement aux individus nommés comme tel par l’administration. Cette loi autorise l’exécutif à désigner comme ennemis ses propres citoyens ou tout ressortissant d’un pays avec lequel les USA ne sont pas en guerre. En fusionnant droit pénal et droit de la guerre, elle supprime toute distinction entre intérieur et extérieur. L’incrimination d’ennemi combattant illégal n’a rien à voir avec l’exercice de la guerre, ni d’ailleurs avec une quelconque matérialité des faits.

    Ainsi, du fait de sa fonction de chauffeur de Ben Laden, Hamdan aurait apporté à ce dernier une aide qui ferait de lui un complice des attentats du 11-Septembre. Cependant, Ben Laden, bien qu’il soit présenté par le pouvoir exécutif comme le commanditaire des attentats, n’est pas lui-même, par manque de preuves, poursuivi par la justice américaine pour ces faits[6]. Un renversement du rôle de la loi L’administration a la possibilité de créer une virtualité qui s’impose à la matérialité des faits. Ayant purgé sa peine, Hamdan vient d’être libéré, et cela en opposition avec les positions précédentes de l’administration. Le gouvernement a toujours déclaré que, quel que soit le verdict, Hamdan, étant donné son caractère dangereux, devait rester emprisonné. Le fait que Hamdan ait été désigné comme ennemi combattant permet une détention illimitée, à la discrétion du pouvoir exécutif. En fait, étant donné l’évolution du rapport de force, le gouvernement a décidé de renoncer à cette possibilité que lui offrait le Military Commissions Act.

    La loi est ainsi construite de manière à ce que l’administration n’ait pas à respecter les décisions des tribunaux, qu’elle a elle-même mis en place et dont elle contrôle étroitement le fonctionnement. Ce faisant, cette procédure, tout en reconnaissant formellement la loi, exerce un déni de sa fonction. Cette dernière n’est plus qu’enregistrement de la capacité de l’exécutif à déroger à la règle. L’enjeu de cette législation porte bien sur le droit de disposer de soi même. En juin 2008, la Cour suprême a accordé aux prisonniers de Guantanamo la possibilité de déposer un recours en habeas corpus devant une juridiction civile. Il ne s’agit pas de juger le fond de l’affaire, mais simplement de déterminer si le gouvernement dispose d’éléments suffisants lui permettant de garder les prisonniers en détention. Quelque 250 personnes sont toujours enfermées à Guantanamo et toutes ont déposé un recours.

    Le gouvernement mène un double combat. D’un part, un lutte d’arrière-garde, à travers laquelle il essaye de stopper ou de retarder les recours des prisonniers en habeas corpus, mais surtout, il veut que les tribunaux civils n’exigent pas la déclassification des preuves secrètes et qu’ils acceptent de fonctionner selon des critères en cours dans les commissions militaires. Une perversion de l’ensemble de l’ordre juridique Ce 20 novembre, le juge Richard J. Leon, de la Cour fédérale du district de Washington, a rendu le prononcé du premier de ces recours[7]. Il concerne six détenus algériens, arrêtés en Bosnie fin 2001 et enfermés depuis à Guantanamo.

    Le juge a déclaré que cinq des prisonniers avaient été détenus illégalement et qu’ils devaient être immédiatement relâchés. Il a également décidé que le sixième détenu avait, quant à lui, été légalement emprisonné. Il aurait apporté un " support matériel " à Al-Qaida. Il aurait été un " agent facilitateur " de l’organisation, organisant les voyages d’autres personnes afin de combattre les États-Unis et qu’il aurait prévu de devenir lui-même un combattant. Le juge s’est rangé à l’argumentation de l’administration, qui a toujours présenté Bensayah Belkacem comme un agent d’Al-Qaida opérant en Bosnie. Rappelons que les six personnes formaient un même groupe et ont été arrêtées ensemble.

    Sur quelle base matérielle le juge a-t-il pu fonder son jugement et déterminer que cinq d’entre eux devaient être relâchés et qu’il était légitime de garder emprisonné le dernier ? Le juge a accepté de se prononcer à partir de preuves secrètes, qu’il a définies comme " des documents classifiés en provenance d’une source anonyme ". Il s’agit d’éléments que la défense n’a pas pu confronter, puisqu¹elle n’en a même pas eu connaissance. Les prisonniers n’ont pas pu assister à leur procès. Une ligne téléphonique leur a seulement été concédée pendant les audiences publiques.

    Le fait que le juge ait accepté de se déterminer à partir de preuves secrètes, notamment obtenues par ouï-dire, constitue une légitimation des procédures utilisées par les tribunaux militaires spéciaux. Il crée ainsi une jurisprudence qui intègre ce type de " preuve ". Si elle se généralise, il s’opérera une rationalisation de l’ordre juridique. Ce dernier ne serait plus la juxtaposition de deux structures fonctionnant côte à côte, un système d’exception et un ordre de droit, mais une seule structure intégrée, ayant les commissions militaires pour modèle.

    Grâce à cette jurisprudence, le Military Commissions Act, loi qui inscrit sa transgression dans le texte législatif lui-même, peut remodeler, pervertir l’ensemble de l’ordre de droit étasunien.

    Le Military Commissions Act est l’élément le plus avancé du processus de subjectivation de l’ordre de droit occidental, qui conduit à un renversement, à une " perversion " du rôle de la loi. Cette dernière n’est plus protection contre l’arbitraire, mais abandon à la toute-puissance du pouvoir exécutif. Un ordre social psychotique La transformation de l’ordre juridique, aux États-Unis et en Europe occidentale, est inédite. D’abord, elle révèle un changement de régime politique, la fin de l’État de droit et le passage à une forme d’organisation qui concentre tous les pouvoirs aux mains de l’exécutif.

    Mais il ne s’agit là que d’une première approche, qui indique un bouleversement encore plus profond, celui d’une mutation de l’ordre symbolique de la société, à savoir le passage d’une figure paternelle, celle qui, notamment, parcourt une grande partie de l’histoire de la société capitaliste, à une image maternelle triomphante, spécifique de la phase actuelle. L’image maternante du pouvoir exerce un déni du politique. Elle nie les conflits et la différence et ne s’adresse, avec amour, qu’à des monades homogénéisées avec lesquelles elle établit une relation intime virtuelle. Il s’agit d’une structure sociale où les individus sont plongés dans l’effroi et s’abandonnent à l’État. Ils consentent à la destruction de leurs libertés et du droit de disposer d’eux mêmes en échange d’une prise en charge, d’une protection qui les annule.

    Cette perversion de l’État de droit s’inscrit dans une nouvelle réalité mythique construite sur la primauté de l’image : la lutte contre le terrorisme, le mal absolu, justifie la suppression de nos libertés. Cette imagerie ne supprime pas les faits qui invalident le discours du pouvoir, elle les maintient présents, tout en les excluant du domaine de ce qui est recevable par la conscience. Le discours du pouvoir constitue une nouvelle réalité qui devient le seul référent possible Les faits sont ainsi forclos du champ social et de l’espace du pensable. Ce faisant, cette image nous installe dans une structure psychotique. Le renversement de l’ordre juridique, ainsi que la " perversion " du rapport au réel, sont les conditions d’installation de cette structure.

    Le jugement des prisonniers de Guantanamo en atteste. C’est également le cas de l’inculpation des " autonomes de Tarnac ". L’absence d’éléments matériels permettant de poursuivre les inculpés n’est pas niée, mais la nécessaire prévalence des faits est renversée au profit de la primauté de l’image construite par le pouvoir. La position de Mme Alliot-Marie, reprise au sein d’un rapport de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), est particulièrement intéressante : " Ils ont adopté la méthode de la clandestinité, assure la ministre. Ils n’utilisent jamais de téléphones portables et résident dans des endroits où il est très difficile à la police de mener des inquisitions sans se faire repérer. Ils se sont arrangés pour avoir, dans le village de Tarnac, des relations amicales avec les gens qui pouvaient les prévenir de la présence d’étrangers ". Mais la ministre en convient : " Il n’y a pas de trace d’attentats contre des personnes[8]. "

    Ces déclarations résument bien l’ensemble de l’affaire. Ce qui fait de ces jeunes gens des terroristes, c’est leur mode de vie, le fait qu’ils tentent d’échapper à la machine économique et qu’ils n’adoptent pas un comportement de soumission " proactive " aux procédures de contrôle. Ne pas avoir de téléphone portable devient un indice établissant des intentions terroristes. Rétablir le lien social est également un comportement incriminé, puisque cette pratique reconstruit le lien symbolique et permet de poser un cran d’arrêt au déploiement de la toute puissance de l’État.

    Dans les déclarations de Mme Alliot-Marie la référence aux faits, en l’absence de tout indice matériel probant, ne peut être intégrée rationnellement et engendre la phase du délire, une reconstruction du réel avec l’image du terrorisme comme support.

    Ce processus est également visible dans les rapports de police, dans lesquels s’opère, au niveau du langage, toute une reconstruction fantasmatique de la réalité. Ainsi, comme indice matériel prouvant la culpabilité des inculpés, la police parle " de documents précisant les heures de passage des trains, commune par commune, avec horaire de départ et d¹arrivée dans les gares "[9]. Un horaire de la SNCF devient ainsi un document particulièrement inquiétant, dont la possession implique nécessairement la participation à des dégradations contre la compagnie de chemins de fer. De même, une échelle devient du " matériel d¹escalade " et, ainsi, sa possession est un élément à charge.

    Cette construction psychotique n’est pas le seul fait des autorités françaises. Elle est partagée par la plupart des autorités européennes. Le 27 novembre a eu lieu une arrestation, des perquisitions et des saisies chez des membres du comité belge de soutien aux inculpés de Tarnac[10]. Le mandat de perquisition portait la mention " association de malfaiteurs et détériorations en réunion ". Détenir des documents relatifs à un comité de soutien peut, selon le rapport de force du moment, autoriser des poursuites et, en tout cas, associe ses détenteurs à l’enquête menée en France.

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    NOTES :

    * [1] Giorgio Agamben, " Terrorisme ou farce ", Le Monde, 20 novembre 2008

    * [2] Marie-Noëlle Bertrand et Sébastien Homer, " Au village, sans prétention ", L’Humanité, 28 novembre 2008.*

    * [3] S.3930 Military Commissions Act of 2006

    * [4] " Ennemi de l’Empire ", Multitudes, no. 32, printemps 2008.

    * [5] Jerry Markon, " Hamdan guilty of Terror support ", Washington Post, 7 août 2008, p. A01.

    * [6] Ed Haas, " FBI says, ’No hard evidence connecting Bin Laden to 9/11’ ", Muckraker Report, 6 juin 2006lien

    * [7] William Glaberson, " Judge Orders Five Detainees Free from Guantanamo ", The New York Times, 20 novembre 2008lien

    * [8] Isabelle Mandraud, " L’obsession de l’ultragauche ", Le Monde, 3 décembre 2008.

    * [9] Agamben, op. cit.

    * [10]lien


    Jean-Claude Paye est sociologue. Il a publié La fin de l’Etat de droit : La lutte antiterroriste, de l’état d’exception à la dictature, La Dispute, Paris, 2004.


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    La Machine à Expulser "POUR LES NULS"

    Trop souvent employés de façon lapidaire, quelques acronymes qui ne doivent pas décourager ceux qui veulent signer les pétitions du RESF, se joindre aux actions, ou qui débarquent dans les collectifs du RESF

    AAR : Assigné(e) A Résidence

    AJ : Aide Juridictionnelle

    APFR : Arrêté Préfectoral de Reconduite à la Frontière

    APS : Autorisation Provisoire de Séjour

    AT : Autorisation de Travail

    CADA : Centre d'Accueil pour Demandeurs d'Asile

    CRA : Centre de Rétention Administrative

    CRE : Centre de Rétention des Etrangers

    CST : Carte de Séjour Temporaire

    IQT : Invitation à Quitter le Territoire. (invitation, c'est sympa non ?)

    ITF : Interdiction de Territoire Français

    JLD : Juge des Libertés et de la Détention

    OFPRA : Office Français de Prtotection des Réfugiés et Apatrides

    OQTF : Obligation de Quitter le Territoire Français

    PAF : Police Aux Frontières

    TA : Tribunal Administratif

    TGI : Tribunal de Grande Instance

    VPF : Vie Privée et Familiale

    ZA : Zone d'Attente



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  • Une photo de Julien Coupat. Notre informateur est formel.

    Le Point, dont on oublie trop souvent que son véritable intitulé est "Bulletin de liaison de la droite décomplexée" a sorti de son chapeau de Nouveaux indices compromettants pour Julien Coupat. Et là, on se dit : enfin ! Enfin on va savoir, on va connaître la vraie vérité vraie car ce doute terrible sur la culpabilité (présumée) - ou pas - de notre ultra-gauchiste entretenait un insupportable suspense à laisser pantelants le plus balsé des commentateurs du Figaro. Mais qu'en est-il au juste ?

    "Le juge d'instruction Thierry Fragnoli a reçu récemment du Canada, où il avait lancé une commission rogatoire internationale, plusieurs indices qui confortent, selon les informations du Point, les soupçons contre le jeune activiste de l'ultragauche considéré comme le leader du groupe de Tarnac"

    Mazette, la chose s'internationalise à présent ! Jusqu'au Canada, mais ça c'est juste ce qu'on sait aujourd'hui, qui sait si d'autres cellules dormantes dans tellement d'autres démocraties ne sont point tapies dans l'ombre et attendent leur heure funeste ? Hein ? Qui Sait ? Brr, un frisson glacé descend sur l'échine du lecteur innocent du Point. Qui n'a pas fini de trembler, puisque :

    "Dans un carnet de notes figure une liste manuscrite de fournitures susceptibles de constituer la panoplie du parfait saboteur : y apparaissent notamment les "tubes et ficelles" généralement utilisés pour poser des crochets métalliques sur les caténaires sans risquer l'électrocution. Plus explicite encore, la mention "gants spéciaux, 25.000 v" laisse nettement supposer que Julien Coupat se préparait à participer à une action contre des lignes électriques."

    Ah ?
    Euh, c'est, comment dire...c'est tout ?
    On a lancé rien moins qu'une "commission rogatoire internationale" pour se procurer une liste de commissions, en fait. Tubes, ficelles, et gants. Je veux dire, si on commence à suspecter tous les clampins qui vont à Bricomarché de dissimuler de sombres desseins visant à déstabiliser l'ordre capitaliste, on a pas fini de rigoler, là. Mais pour Hervé Gattegno, auteur de ce fulgurant scoop, ça "laisse nettement supposer", ah. Sauf que non, bien évidemment, puisque ça peut se résumer en une phrase : y'a rien de probant là dedans, et on pourrait presque soupçonner le journapute d'une certaine mauvaise foi, si on avait mauvais esprit, tiens. D'ailleurs, ça semble se confirmer par la suite, là, c'est du grandiose :

    "Les policiers recensent également la présence de documents dits "subversifs" et de photographies de Times Square, qui ont alimenté la thèse d'une participation des hommes de Tarnac à un attentat à la grenade commis le 6 mars 2008 dans ce quartier de New York contre un centre de recrutement de l'armée américaine. Les auteurs de cette attaque n'ont jamais été identifiés, mais il est apparu, depuis, que Julien Coupat était déjà rentré en France à la date des faits."

    Là, c'est le pompon.
    Julien Coupat est soupçonné d'avoir participé à un "attentat à la grenade", sauf qu'il n'était non seulement même pas sur les lieux au moment des faits, mais qu'il n'était même pas dans le pays où ça s'est déroulé.
    Et là, ça fout vraiment la trouille.
    Ce type, c'est Keyser Söze.
    En pire.

    Parce que le mec qui peut être dans un endroit tout en faisant péter des grenades à un autre endroit en même temps, putain, comment c'est trop flippant. Keyser Söze, je vous dit. Le Mal. La Bête. 666. Quelque chose qui ne vient pas de notre plan de réalité, quelque chose d'autre. D'ailleurs, "Julien Coupat", est-ce que c'est vraiment son vrai nom ? Hein ? Est-ce que ça ne serait pas plutôt une sorte de nom générique, choisi pour sa parfaite normalité afin d'induire en erreur les polices du monde entier, et en fait il n'y a pas de Julien Coupat, il n'existe pas, c'est juste un masque, l'individu appréhendé à Tarnac n'est qu'un élément d'un puzzle plus vaste et plus obscur, une énigme dans un mystère enroulé dans des hypothèses et un plan dans le plan et approchez vous, parce que moi j'ai compris, approchez-vous plus près, j'ai compris et j'ai peur, il faut que je partage cette vérité avec quelqu'un d'autre avant de m'exiler dans un endroit oublié des hommes où peut-être que personne ne me trouvera...

    Ils sont partouuuuuuut....

    Bien, redevenons sérieux, voulez vous ?
    Hervé Gattegno, journaliste au Point, n'a rien. Keud. Il le sait. Il travestit donc sciemment la vérité dans un article odieux et orienté, et sa volonté de charger la barque est tellement flagrante que c'en est ridicule. En un mot : il ment. Et ça se voit plus gros que le popotin d'Alexandre Adler.

    À ce jour, il n'y a pas d'éléments suffisants justifiant la détention de Julien Coupat, c'est aussi simple que ça. Son accusation est avant tout idéologique, pour adresser un signal clair à ceux qui seraient tenté de rouspéter plus fort qu'il n'est autorisé.

    Mais on pourra toujours compter sur la presse de droite pour déballer les pires sanies, puisque peu importe ce qui est vrai ou pas, ce qui importe pour ces cloportes, c'est désinformer, et ramper. La bassesse de cette vermine n'a pas de limites, et c'est à bon droit que quand on en croise un , on peut lui dire bien en face : "crève, charogne !".


    Écrit dans une fureur enthousiaste par
    CSP

     


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