• DSK fréquentait l’aristocratie capitaliste, celle que Nicolas Sarkozy aime tant.

    La gauche française devrait voir le bon côté des choses... Et ne pas pleurer Strauss-Kahn (Counterpunch)

    Diana JOHNSTONE
    L’industrie médiatique française avait déjà réglé les élections présidentielles de l’année prochaine en inondant les Français de sondages d’opinion soigneusement calibrés, d’articles et de livres proches de l’idolâtrie. Le perdant serait Nicolas Sarkozy qui est très bas dans les sondages. Le gagnant serait Dominique Strauss-Kahn dont la côte ne cesse de monter.

    Il est vrai que la gauche n’avait pas encore choisi son candidat et que Strauss-Kahn n’avait pas encore annoncé sa candidature, mais le choix du parti et l’élection elle-même n’étaient qu’une formalité. Connu par ses initiales comme le Fond International Monétaire qu’il dirige actuellement, DSK était le choix évident du pouvoir économique derrière le trône et était chaudement recommandé au public en tant que candidat "le plus compétent".

    Comme DSK a la chance d’être confronté à un jury new-yorkais et non aux juges de la Cour Criminelle Internationale, les commentateurs soulignent tous qu’il bénéficie évidemment de la présomption d’innocence. C’est vrai. Mais le scandale a déjà bouleversé la future campagne présidentielle.

    Le parti socialiste français est resté sans voix quand son candidat supposément imbattable s’est tiré une balle dans le pied avant même que la course ne commence. Les thèses du complot prolifèrent. On se demande si c’est Sarkozy qui a manigancé tout ça.

    Mais Nicolas Dupont-Aignan, un candidat mineur qui essaie de ressusciter la tradition du Gaullisme social dit que contrairement à la plupart des observateurs il croit que l’élimination de DSK est un coup de chance pour la gauche : "Dominique Strauss-Kahn était un faux bon candidat pour la gauche et je pense que la droite aurait tort de se réjouir. J’ai toujours pensé que l’engouement pour Strauss-Kahn était ridicule et qu’il était peut-être le meilleur adversaire que Sarkozy pouvait avoir..."

    En effet, quelques jours seulement avant que le scandale de la chambre d’hôtel n’éclate, DSK avait suscité une levée de boucliers à cause d’un photo où on le voyait monter dans une Porsche luxueuse qui n’était pas la sienne, en fait, mais qui appartenait, ironiquement, à son conseiller en relation publique (en "communication" comme on dit maintenant). Mais cela ne faisait que nous rappeler que le candidat potentiel des socialistes était tout sauf un homme du peuple.

    Le style de vie grandiose de Strauss-Kahn n’est un secret pour personne, son appétit de richesse et de pouvoir est le même que celui de Sarkozy et sa réputation d’homme à femmes pimente les conversations mondaines du tout Paris depuis des années. De plus on lui attribue une manière de courtiser les femmes qui n’est pas celle de la tradition amoureuse latine mais qui s’apparente à celle d’un "chimpanzé en chaleur" selon l’expression d’une jeune journaliste qui a raconté en public qu’elle avait dû se battre de toutes ses forces pour lui échapper.

    Mais le vrai scandale pour le parti socialiste est quelque chose dont il n’a même pas encore conscience : c’est qu’il a mis tous ses espoirs électoraux dans le principal champion du capitalisme mondial, le président du FMI. Quelle que soit l’issue de ce qui se passe à New York, l’éclatement de la bulle DSK marque l’absolue dégénérescence du parti socialiste en France pour des raisons qui n’ont rien à voir avec sa vie sexuelle.

    Il y a trente ans, le rusé François Mitterrand a mené les politiciens socialistes à une victoire électorale qu’ils célèbrent toujours. Les socialistes de Mitterrand, qui s’étaient tout d’abord alliés au parti communiste français pour mieux le dominer et le détruire, ont démarré avec un train époustouflant de réformes, supprimant la peine de mort, nationalisant des entreprises et baissant l’âge de la retraite, seulement pour faire machine arrière deux ans plus tard et abandonner la politique économique socialiste jugée irréaliste dans le contexte du libre échange de la Communauté Européenne (aujourd’hui l’Union Européenne).

    L’ère Mitterrand a en réalité enterré le socialisme et même la sociale démocratie, mais le parti socialiste a continué à se considérer comme "la gauche". Ce nom ne faisait plus référence à des politiques économiques en faveur des classes laborieuses mais principalement à des questions morales comme l’anti-racisme et toutes sortes de vagues bonnes intentions.

    Les socialistes n’étaient plus socialistes mais n’étaient pas non plus quelque chose d’autre.

    Avec Dominique Strauss-Kahn, la simple absence de socialisme a évolué en quelque chose de plus vigoureux : la promotion décomplexée du capitalisme mondial. Après être devenu ministre de l’économie, des finances et de l’industrie en 1997, il a pris le contre-pied absolu de la direction initiale de Mitterrand et a initié une vague de privatisations majeures, soumettant les télécommunications françaises, l’acier, l’industrie aérospatiale et d’autres industries clés aux volontés des capitalistes de la finance internationale.

    On ne pouvait pas s’attendre à autre chose du vice-président de très select "Cercle de l’Industrie", dont il était devenu membre en 1994 sur l’invitation de Raymond Lévy qui dirigeait alors l’entreprise automobile Renault. Dans ce cercle d’initiés, tout entier dédié à la promotion des intérêts de l’industrie européenne, DSK fréquentait l’aristocratie capitaliste, celle-là même que Nicolas Sarkozy aime tant. De fait, on ne peut éviter de penser que Sarkozy a choisi DSK pour diriger le FMI non seulement, comme il n’a cessé de le répéter, pour maintenir son rival à l’extérieur de la France, mais aussi parce que tous deux partagent exactement la même vision de la politique financière internationale.

    DSK s’est opposé sans relâche à la dernière réforme du parti socialiste destinée à favoriser les travailleurs, à savoir la réduction de la semaine de travail à 36 heures adoptée en 2002. Comme il avait fait sa thèse de doctorat en économie sur les "ressources humaines" il voulait instituer tout à la fois une plus longue semaine de travail et allonger l’âge de la retraite "puisque nous vivons maintenant jusqu’à 100 ans."

    C’est un signe de la dégradation de la vie politique que, suite au tollé qu’a suscité la Porsche, les commentateurs aient écrit qu’il fallait que DSK change. Le fait qu’il soit de toute évidence un supporter passionné du capital financier international ne posait aucun problème aux socialistes ; le problème était que ça se voyait trop. Il fallait qu’il ait l’air plus proches des gens ordinaires. Eh bien personne ne s’est imaginé que ça pouvait arriver si vite !

    Il y a autre chose qui aurait pu faire de DSK un candidat fragile pour les socialistes. Le PS a traditionnellement été le parti choisi par les communautés d’immigrants mais cela s’est compliqué avec le conflit israélo-palestinien. Tous les politiciens français du courant dominant sont pro-israéliens mais DSK est allé encore plus loin en écrivant : "Je considère que tout Juif dans la diaspora, et donc c’est vrai en France, doit partout où il le peut apporter son aide à Israël. C’est pour ça d’ailleurs qu’il est important que les Juifs prennent des responsabilités politiques.

    Tout le monde dans la communauté juive ne pense pas comme moi mais moi je crois que c’est nécessaire. […] En somme, dans mes fonctions et dans ma vie de tous les jours, au travers de l’ensemble de mes actions, j’essaie de faire en sorte que ma modeste pierre soit apportée à la construction de la terre d’Israël." [Passages n°35, février-mars 1991]. Ces paroles suscitent certainement l’enthousiasme de l’importante communauté juive qui l’a élu maire de Sarcelles. Mais c’est tout de même étrange pour un candidat à la présidence de déclarer que la raison principale de sa carrière politique est sa préoccupation pour un autre pays.

    Dans son commentaire, Nicolas Dupont-Aignan, a été la première personne en France à manifester de l’intérêt pour la victime. "Si les fais sont confirmés, il s’agit d’une affaire très grave, d’autant plus que personne ne parle de la victime. Si cela était arrivé en France, je ne suis pas sûr que la police aurait osé arrêter DSK". Dupont-Aignan déplore le fait que la France "continuera à donner l’image d’une culture de l’impunité pour les personnalités importantes...." Il a conclu en disant : "Les Etats Unis ont beaucoup de défauts mais dans de tels cas, il y a beaucoup moins d’impunité de classe dans ce pays."

    Beaucoup de Français vont considérer les poursuites judiciaires contre DSK comme une manifestation du puritanisme américain. Ce scandale attirera certainement l’attention sur les différences culturelles qui existent entre les deux pays, y compris ce qui cause le scandale ou pas. Pendant l’été 2004, il y a eu beaucoup de remous en France quand une jeune femme a affirmé avoir été la victime d’un groupe de jeunes noirs qui l’avaient attaquée dans un train de banlieue en croyant qu’elle était juive. Même le président de la république s’était joint au choeur de ceux qui dénonçaient une "attaque antisémite". Il s’est avéré que la jeune femme avait inventé toute l’histoire pour s’attirer la sympathie de sa famille.

    Quand la vérité a été révélée, Dominique Strauss-Kahn a dit que peut-être que l’incident "ne s’était pas produits comme cela avait été dit, mais de toutes façons il y en avait eu 20 autres comparables qui s’étaient produit auparavant."

    Ces paroles étaient symptomatiques d’une "gauche" qui a abandonné la classe laborieuse tout en se peaufinant une image de défenseur des seules questions morales comme la promotion du féminisme et le combat contre le racisme et l’antisémitisme. Ce serait vraiment ironique si cette prétention volait en éclat à cause de la révolte d’une femme de ménage noire contre des violences sexuelles.

    Diana Johnstone

    Diana Johnstone est l’auteur de Fools Crusade : Yugoslavia, NATO and Western Delusions. On peut la joindre à diana.josto@yahoo.fr

    Pour consulter l’original : http://www.counterpunch.org/johnsto...

    Traduction : D. Muselet pour LGS

    URL de cet article 13740
    http://www.legrandsoir.info/La-gauche-francaise-devrait-voir-le-bon-cote-des-choses-Et-ne-pas-pleurer-Strauss-Kahn.html

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  • DSK : l'ivresse du pouvoir

    En première lecture, l'affaire DSK, c'est essentiellement beaucoup de bruit pour rien. Par contre, ce qui est significatif, c'est la teneur des réactions et l'absence totale de distanciation à l'information.

    Fantasme masculin

    DSK, c'est un homme, une vie, une œuvre, le tout réduit à un acronyme bien parti pour rester dans les pages saumon de l'histoire, au chapitre pantalonnades. DSK, c'est l'antonyme du RSA, trois petites lettres qui parcourent tout le spectre de notre organisation sociale.


    À ma droite — parce que c'est bien là la place qui lui correspond le mieux —, DSK, l'ex-futur-président, le toujours-maître-du-monde, l'homme blessé, lynché, lâché, le présumé innocent, dont la presse taisait depuis tant d'années les turpitudes.

    À ma gauche, le RSA, l'obole de l'infamie, la marque des ratés, des surnuméraires, des profiteurs dont la presse acharnée n'a de cesse de dénoncer le parasitage, cette caste de rentiers, de vautours, tous présumés coupables par défaut, coupables d'être les perdants d'un système gouvernés par les vainqueurs. Deux acronymes, deux destins vertigineusement divergents, deux traitements diamétralement opposés, l'homme de pouvoir, riche, puissant jusqu'au fond du slip griffé, contre la masse anonyme des sans-grade, des sans voix, des riens-du-tout. Deux mondes. Deux traitements. Chronique de l'iniquité ordinaire, de l'inégalité érigée en principe de fonctionnement indépassable.

    Ce qui est marquant, c'est la solidarité de classe qui est à l'œuvre dans cette affaire. Aux antipodes d'Outreau. Et par là même, la négation de tout jugement de classe dans le fonctionnement même de notre société. L'habituelle rencontre entre les rednecks de la cambrousse défavorisée et les colleges guys de la ville moderne et huppée.

    Mais comment pouvez-vous penser que ce grand homme est assez con pour se faire piéger par sa bite ?

    Lui qui peut toutes les avoir ?
    Après le too big to fail, voici le too powerfull to rape.
    Et voilà ceux qui ne remettent jamais en question la moindre version officielle, fut-elle réécrite 20 fois sous leurs yeux, ceux qui houspillent les méfiants, les dubitatifs, les pinailleurs, les voilà en train de beugler tous en chœur au complot ! Parce que cela ne peut être que cela, parce qu'il n'y a pas d'autre explication.

    Le monde Audi

    DSK, c'est un peu comme Séguéla, la sécrétion naturelle d'une société éminemment corrompue et entièrement vouée au culte du fric et du paraître. DSK, comme tous ses petits copains de la politique-Fouquet's, il ne faut pas s'y tromper, c'est la quintessence de la pub Audi qui me fit tousser en mon temps :

    Il a l'argent, il a le pouvoir, il a une Porsche  Audi : il aura la femme.


    Parce que franchement, à quoi ça sert d'être le maître du monde si tu ne peux pas faire strictement tout ce que tu veux ?

    Comment penser une demi-seconde que les questions de consentement d'une boniche et autres pinailleries du genre puissent intéresser des gens tellement puissants, tellement ivres de leur pouvoir sur le reste de l'humanité, eux qui, d'un trait de plume, peuvent décider qui va vivre ou mourir, qui va manger ou crever, qui va se soigner, qui va être éduqué dans la plupart des pays du monde ? DSK, c'est le maître après Dieu, c'est le grand ordonnateur des purges financières qui vont plonger des peuples entiers dans une misère que nous ne voulons même pas envisager et vous pensez vraiment qu'il considère la boniche de sa suite à 3 000 $ la nuit autrement que comme un dû, un service annexe, quelque chose entre la serviette de bain brodée et la collection de mignonnettes du minibar ?

    DSK n'est pas un séducteur. Ni un sex-addict. Ni un malade. Ni un con, d'ailleurs. C'est juste un homme puissant qui a intégré les codes de ses pairs, toujours les mêmes en vigueur depuis des temps immémoriaux : ce que tu veux, tu le prends. Ce n’est pas une histoire de sexe : c'est une histoire de domination sociale totale, de conscience de classe qui en placent certains au-dessus des lois et du sort du commun des mortels, de mépris de classe, aussi et surtout. C'est toujours la même vision féodale du monde, un monde d'inégalités, de brutalités, de domination où le prédateur en haut de la chaîne alimentaire a le droit de se servir : droit de vie et de mort, droit de cuissage, droit d'être au-dessus du droit !

    Dans l'affaire DSK, ce qui est vraiment intéressant, c'est plutôt que, subitement, la justice de classe défaille — celle qui est habituellement lourde et expéditive avec les pauvres, indulgente et d'un train de sénateur avec les riches et les puissants —, que les passe-droits s'épuisent, que l'argent cesse de lubrifier les conflits, que l'intimidation n'ait pas suffit à faire taire, c'est qu'il y ait une affaire, justement.

    Le Monolecte


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  • Sur la frontière de l’ouest : Nalut. (suite).

    Sur la route de Nalut, on peut apercevoir trois transports de troupes BMP-1 et deux chars T-62 intacts, immobiles. Ils sont comme les ultimes traces d’un temps à la fois si proche et déjà si lointain où les troupes militaires loyalistes maitrisaient encore la région frontalière de Nalut, avant que celle-ci ne soit reprise par les rebelles. Ces engins ont été abandonné là par leurs équipages sans combattre. Les insurgés avaient alors surpris les soldats loyalistes lors d’un bivouac et avaient ensuite préféré dépouiller ces monstres de métal de leurs munitions, de leur essence plutôt que de s’embarrasser de ces gouffres à carburant.

    Ces blindés russes ont été conçus dans les années 60 dans la perspective d’un affrontement militaire conventionnel entre les forces de l’OTAN et celles du Pacte de Varsovie. Des blindés fait pour se battre en bataillons, en brigades, en divisions dans les grandes plaines qui courent entre l’Allemagne et la Pologne. Ironie de l’Histoire, ce sont aujourd’hui ces mêmes forces aériennes de l’OTAN qui les traquent sans relâche. De toute façon, pour mener une guerre dans les montagnes du djebel, inutile de compter sur ces débris historiques. L’heure est à la guerre de partisans. Une guerre d’embuscade et d’attaques éclairs. Tripoli l’a finalement compris et depuis ses milices opèrent avec les mêmes pick-ups que ceux des insurgés, des pièces d’artillerie en plus.

    On franchit encore deux check-points rebelles avant d’atteindre Nalut qui semble être comme une ville construite depuis le ciel. On passe devant un bâtiment, en partie incendié, anciennement occupé par les renseignements militaires du régime de Khadafi. Depuis que Nalut s’est insurgé, celui-ci abrite le siège du conseil militaire. Une dizaine de pick-ups ainsi qu’une trentaine de combattants attendent là de savoir où ils seront affectés pour la nuit.

    On signale depuis peu des mouvements de milices sur la route qui vient de la plaine de Tiji à Nalut. La ville immense et basse se déploie sur les crêtes du djebel, domine de tous côtés. Au nord, la plaine où sont positionnées les milices de Khadafi. Au sud, le plateau qui file jusqu’à l’horizon et va s’échouer très loin d’ici dans les dunes du Sahara. A l’est, la route pour Wazan-Dehiba et à l’ouest, la route du Djebel Nefussah. Une route qui lie Nalut à Jadu, puis Zenten et Yefren  assiégée par les milices.

    La ville est fantomatique. Tous les commerces sont fermés et les quelques habitants croisés ici et là ne semblent pas s’attarder trop longtemps dans les rues vides. Halte à Radio Free Nalut situé dans le centre-ville. Ses locaux étaient anciennement ceux de la radio locale, voisine de palier avec la police politique. Ils émettent sur la FM jusqu’à 80 km et en streaming sur le net. Deux flashs d’informations par jour. A 13H et à 18H. Ils sont trois à s’occuper des programmes de la radio. Celle-ci est un relais très important pour la population du djebel. D’après les animateurs, tous dans la région l’écoute. On peut difficilement en douter.

    Un peu plus loin, on va remplir le réservoir d’essence dans une « station ». Quatre citernes ont été posées là. On remplit un jerrycan d’une vingtaine de litres pour le transvaser dans le 4×4. Et l’on repart. Plus personne ne semble se soucier de payer. A Nalut, l’argent n’existe plus. Le communisme de guerre. La terreur en moins. Une fraternité qui n’a nul besoin de s’acheter ou de se vendre. Une fraternité où tout est partagé. Visite au média center installé dans un luxueux bâtiment dédié avant l’insurrection à la promotion des nouvelles technologies et qui fait office aujourd’hui de centre de communication insurgé.

    Une demi-douzaine d’ordinateurs permettent à qui veut de balancer les dernières infos, les dernières vidéos sur facebook ou sur twitter. On skype avec les camarades libyens en Tunisie ou ailleurs pour aviser des nouvelles, coordonner l’aide et prendre rendez-vous un jour, ailleurs, quelquepart. Ceux qui sont en charge de ce média center sans journalistes veillent à ce que personne ne manque de rien. On mange tous ensemble dans un grand plat unique les pâtes qu’ils ont préparées. Des serviettes en tissu vert sont distribuées à chacun pour s’essuyer après le repas : voilà à quoi servent désormais les drapeaux verts de Khadafi. Pendant le repas, on regarde un écran plasma géant diffuser en boucle les programmes de Libya Horra, la chaîne de télé libre de Benghazi.

    Tout en exhibant une pétoire italienne de 1915, un des responsables du centre se demande pourquoi l’OTAN ne leur donne pas des armes. Un autre lui répond qu’on ne donne pas des armes à ceux qu’on veut dévaliser ensuite. La porte d’entrée monumentale s’ouvre. Quelques hommes s’engouffrent à l’intérieur. On entend au loin les premiers bombardements tomber sur Nalut.

    Départ pour l’hôpital en 4×4. A peine partis nous stoppons immédiatement. Un grad vient de tomber à deux cent mètres environ. On descend du véhicule pour rejoindre une terrasse attenante au média center d’où nous pouvons observer le panache de fumée et de poussière s’échapper d’un pâté de maison en béton nu. On presse le pas ou plutôt l’allure pour rejoindre la seule zone prétendument safe de Nalut. L’hôpital. Il se trouve à deux, trois kilomètres de là. Les bombardements continuent à un rythme régulier. L’hôpital de Nalut est un des plus grands de Libye après ceux de Tripoli et de Benghazi. Un hôpital construit dans les années 70 dans le cadre de la coopération entre la Libye de Kadhafi et l’union soviétique.

    D’ailleurs, tout dans les bâtiments rappelle cette architecture soviétique si particulière. Paradoxalement, la journée est calme pour le personnel hospitalier. Et bien que les bombardements continueront jusqu’à notre départ de Nalut, aucun blessé ne sera à déplorer. Il faut rappeler que si Nalut comptait presque 90000 habitants, il n’en resterait que trois mille aujourd’hui.

    On peut-être surpris de découvrir là, dans cet hôpital, un personnel médical entièrement composé d’Egyptiens, de Coréens, d’Ukrainiens, de Bulgares, de Philippins, d’Indiens, de Pakistanais, de Soudanais et de Bengalis. Comme dans tous les établissements hospitaliers libyens, la majeure partie du personnel médical était composée d’étrangers.

    On peut se souvenir de l’affaire des infirmières bulgares et du médecin palestinien. Aujourd’hui, ils sont environ une quarantaine à être rester à Nalut. Cela fait pourtant trois mois qu’ils ne sont plus payés mais peu leur importe car l’exil serait pour eux une bien pire catastrophe. Avec l’assurance de devenir pendant un temps incertain des réfugiés en Tunisie. Ils sont donc restés aux côtés de ceux avec qui ils vivent là depuis plusieurs années. Le sens de leur présence est dans leur amitié indéfectible, sans faille avec les Libyens. On pourrait dire qu’ils sont là à défaut de ne pas avoir su partir. D’autres l’ont fait, eux pas, ils le pouvaient, ils ne le voulaient pas.

    Les insurgés pourvoient aux besoins en produits alimentaires de l’hôpital. Les fournitures médicales sont acheminées depuis la Tunisie par les organisations d’entraide et de solidarité libyennes et tunisiennes mais aussi grâce à la présence de médecins de l’International Medical Corps. Trois d’entre eux sont d’ailleurs là pour faire immédiatement le relais avec leurs confrères restés à Dehiba. Ils communiquent par téléphone satellitaire pour permettre d’évacuer au plus vite, vers la frontière, les blessés les plus graves. L’un est palestinien, les deux autres sont tunisiens. Une partie du personnel vit en famille dans les chambres situées dans le sous-sol de l’hôpital. Les plus téméraires continuent, quand ils ne travaillent pas, à vivre dans leurs logements de fonction situés dans le périmètre de l’hôpital. Des bâtiments réputés pour être plus exposés aux bombardements. Difficile à dire.

    Tandis que les grads tombent toujours sur la ville, un blessé par balle arrive aux urgences. Des combats ont eu lieu en contrebas de Nalut. Les insurgés ont aussi perdu un des leurs. Le blessé a reçu une balle de 7,62mm, une balle de kalashnikov dans l’aine. Il s’en sortira. Transféré aux soins intensifs, il rejoint inconscient dans la même chambre deux miliciens de Kadhafi eux-aussi blessés par balles et depuis prisonniers au lit. Un jeune insurgé à bout de nerf veille sur cette chambre explosive la kalashnikov à la main. Il viendra nous rejoindre pour griller une cigarette dans une immense salle où des médecins coréens tuent le temps dans une partie endiablée de ping-pong à quatre. On entend au loin toujours résonner les explosions. Dans un coin de la salle, à proximité d’une sortie, trois cercueils en bois vides sont empilés les uns sur les autres.

    Au matin la plupart se retrouve dans les cuisines. Des Soudanais préparent le repas du midi tout en servant un délicieux café parfumé à la cardamone. Nous y retrouvons les médecins de l’International Medical Corps qui s’apprêtent à partir livrer du matériel médical pour Zenten. On se sépare chaleureusement. On s’échange adresses et téléphones. On prend une photo ou deux pour se souvenir de rencontres que l’on pourra de toutes les façons pas oublier. Nalut est une insurrection. L’insurrection est.


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  • Katsav ne fera pas de prison en attendant l’appel de sa condamnation pour viol (Haaretz)

    Ofra Edelman, Haaretz, 18 mai 2011

    La Cour suprême a stipulé mercredi que l’ancien président (d’Israël NdT), Moshe Katsav, ne fera pas de prison en attendant le jugement en appel de sa condamnation pour viol.

    La semaine dernière la Cour s’est réunie pour entendre l’appel de Katsav qui affirme que les relations sexuelles qu’il a eues avec les plaignantes étaient consensuelles.

    Katsav a été condamné en décembre dernier pour deux chefs d’accusation de viol sur la plaignante publiquement identifiée comme A. du ministère du tourisme et a été condamné à sept ans de prison.

    Il devait commencer sa peine dimanche mais il a été autorisé à rester en liberté quand la Cour suprême a accepté sa requête de ne pas aller en prison en attendant le jugement en appel.

    L’avocat de Katsav, Avigdor Feldman, a dit au début de l’audience qu’il n’y avait pas de danger que son client ne fuit la justice si sa peine de prison était reportée et a ajouté qu’il ne représentait pas une menace pour la société.

    Feldman a dit aussi que la Cour devait prendre en compte des circonstances particulières comme le fait que Katsav était un ancien président et a ajouté que la Cour devait considérer la possibilité que Katsav n’entre en prison comme un ancien président et ne soit ensuite acquitté des charges qui pèsent sur lui.

    Pour consulter l’original : http://www.haaretz.com/news/nationa...

    Traduction : D. Muselet

    URL de cet article 13742
    http://www.legrandsoir.info/Katsav-ne-fera-pas-de-prison-en-attendant-l-appel-de-sa-condamnation-pou-viol.html

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  • Les mineurs chiliens de Copiapo, héros miséreux

    Indemnités invisibles, promesses non tenues et maisons pauvres: au Chili, les 33 mineurs de l'Atacama sont dans une situation matérielle critique. Deuxième étape de notre reportage aux confins du désert.

    par Anaëlle Verzaux Le 18 mai 2011

    Les 33 souffrent de troubles psychologiques. C’était écrit.

    Mais, au moins le drame qu’ils ont vécu leur ferait gagner beaucoup d’argent, de quoi vivre paisiblement le restant de leurs jours, pensaient-ils. C’était la promesse. D’ailleurs, Sebastian Pinera et un autre milliardaire, Leonardo Farkas, ne leur avaient-ils pas fait de somptueuses déclarations ? Sept mois après leur sauvetage, le constat est rude. Les revenus des 33 mineurs ne dépassent pas 700 euros, et leurs maisons ne suintent pas le luxe.

    Mario Gomez, le patriarche des 33

    Visite surprise. Nous attendons plusieurs minutes devant une petite porte en bois vétuste avant que Mario nous ouvre. Mario Gomez, à 64 ans, est l’aîné des 33. Ancien marin, c’est un échalas au regard vif, d’une gentillesse rare. Et trois doigts en moins, perdus dans une explosion à San José, il y a quelques années. D’un geste, il nous invite à entrer dans sa maison en travaux. « Pardonnez le désordre ». Sa femme, à l’entrée, parfumée, bien vêtue, le bras gauche dans le plâtre, plie des vêtements sur un grand lit qui occupe toute la pièce. « Je n’ai pas eu de chance, la veille de notre mariage, je suis tombée, mon bras s’est cassé », soupire Lilianett.

    Le salon s’ouvre sur le reste de la maison. Une cuisine, vide, d’un côté, un escalier qui grimpe aux chambres des enfants de l’autre, et une large ouverture sur le chantier. Il n’y a pas d’isolation. Copiapo, située au coeur du désert d’Atacama, est une petite ville au climat aride et chaud, mais la nuit, la température peut descendre en dessous de 0 degrés. Mario désigne la bâtisse.

    J’ai commencé les travaux dès que je suis sorti de San José, on agrandit parce que l’hiver, avec mes petits enfants, on est onze à vivre ici. Mais ça traîne… nous n’avons plus d’argent pour payer les ouvriers.

    Dans le salon, Mario nous offre une première cigarette, et raconte ses galères. Malgré son âge avancé et ses 46 ans de service en tant que chauffeur de camion à San José, il était payé 1600 euros brut par mois, l’un des plus bas salaires de la mine. Réputée dangereuse déjà avant l’accident du 5 août, les mineurs y étaient relativement bien payés, entre 800 et 3000 euros par mois en fonction du poste occupé.

    Mes indemnités se sont vite évaporées, et je suis trop vieux pour retravailler à la mine. Il n’y avait qu’à San José qu’on acceptait de faire travailler des ancêtres comme moi !

    Sa retraite ne dépassera pas 280 euros par mois: « Nos retraites sont minables. Comme notre système de santé. » Au Chili, les hôpitaux publics, réputés pour leur inefficacité, débordent. Trop de patients, pas assez de personnel, manque de budget.

    C’est simple, si tu veux être bien soigné, tu dois aller dans les cliniques privées, mais il faut payer très cher. Si tu n’as pas d’argent, on te laisse crever.

    Mario regarde longuement sa femme. Ils se sont résignés à faire plâtrer son bras dans le public. La plupart des 33 sont dans la même situation financière que Mario.

    A cause de son ordonnance médicale, José Ojeda ne travaille pas. « Je gagne quand même une partie de mon ancien salaire, soit 600 dollars (422 euros) par mois ».

    Le mineur Daniel Herrera, au musée des 33 à Copiapo.

    Daniel Herrera, 29 ans, était employé par un des prestataires de service de la mine. Il touche en ce moment 500 euros par mois, alors que son salaire était de 800 euros. « Je suis plutôt chanceux, ceux qui n’ont pas d’ordonnance médicale n’ont rien du tout ! »

    Or, si quelques-uns se sont lancés dans le commerce de quartier, aucun n’a repris le travail à la mine. Ce n’est pourtant pas l’envie qui manque !

    Tandis que José Ojeda rêve d’une mine à ciel ouvert, Florencio Avalos, le premier des 33 à avoir été évacué de San José, a déjà déposé sa candidature dans une nouvelle mine, sur la « Terra Amarilla » (« la terre jaune »), à dix kilomètres de Copiapo. « Cette mine, grande, est réputée pour sa sécurité. Rien à voir avec San José ! », assure un ami mineur de Florencio, qui l’a aidé à chercher un nouveau poste.

    L’histoire des messages censurés

    Une jeune femme ravissante entre, un enfant dans les bras. La fille de Mario ressemble à Esmeralda avec ses longs cheveux noirs. Sa petite fille, Camila, est un grand bébé de trois ans.

    Allez, à table ! Pour le dîner, on dépose sur la table du pain rond, des lamelles d’emmental, un morceau de beurre, et du thé. Installée sur les genoux de sa mère, Camila déguste une banane.

    Mario chuchote à l’oreille de sa femme, puis annonce, à haute voix : « Je vais vous confier deux secrets ». Il saisit un livre sur une étagère. Une histoire des 33 parmi tant d’autres, et en couverture, l’image du premier message arrivé à la surface, sur lequel s’est appuyé le Président du Chili Sebastian Pinera, pour annoncer au monde que les 33 mineurs étaient vivants.

    Estamos bien en el refugio, los 33.

    (« Nous allons bien, les 33 dans le refuge »)

    Le vieux mineur pose le livre sur la table et nous demande de regarder attentivement la couverture :

    Regarde bien le message. D’abord, contrairement à ce que Pinera a fait croire au monde entier, ce n’est pas le message dans sa version originale. Le papier sur lequel avait écrit José Ojeda, l’auteur du texte, n’était pas quadrillé comme on le voit sur la photo. Le Président a fait recopier le texte sur un papier officiel. C’est un premier mensonge de Pinera.

    Ensuite, Pinera a dit que le message de José était le premier arrivé à la surface. C’est faux ! Nous avions envoyé plusieurs lettres en même temps. Seuls deux messages avaient été bien attachés et sont arrivés intacts à la surface. Celui de José Ojeda et le miens, qui s’adressait au pays tout entier, mais il y avait une mention spéciale pour ma femme. Mon message a été censuré ! Lilianett ne l’a jamais reçu.

    On a envie de faire confiance à Mario.

    Par la suite, beaucoup de messages ont été censurés par des psychologues – spécialement envoyés à San José pour gérer la santé psychique des 33 –, voire par les services du gouvernement.

    Avant de quitter la famille Gomez, nous leur demandons de combien ils ont besoin pour achever de construire leur maison. 4000 dollars, soit 2800 euros par mois. « Pour nous, c’est beaucoup », assure Lilianett.

    Yonni Barrios, l’ex mineur aux deux femmes

    La boutique de Yonni Barrios et son amie Susana Valenzuela

    Qui se souvient de Yonni Barrios ? Le mineur-docteur aux deux femmes ! Son épouse et sa maîtresse s’offraient des disputes publiques sur le camp de l’Espoir. C’était une de ces histoires alléchantes pour les 2000 journalistes passés par San José… Quand il est sorti de la capsule, Yonni s’est plongé dans les bras de sa maîtresse. Depuis, Yonni a un peu voyagé, et choppé la silicose, une maladie pulmonaire grave, que les mineurs finissent généralement par attraper. Comme avant l’accident, il habite le quartier le plus pauvre de Copiapo. Perchée en haut d’une route sinueuse flanquée de graviers, la maison est difficilement accessible. Même notre vieux 4×4 dérape.

    Sur les bas côtés, quatre hommes boivent du rhum à la bouteille et regardent passer les femmes. C’est aussi le quartier des dealers de cannabis, marijuana et cocaïne.

    Une femme ronde, les cheveux blonds, courts, est postée à l’entrée, derrière un comptoir. « On a eu notre troisième client tout à l’heure ! » Ici, on vend de tout. Fruits et légumes, boissons, chewing-gum, produits beauté. Yonni Barrios et Susana Valenzuela, son ancienne maîtresse, ont ouvert ce petit commerce la veille. Yonni, la cinquantaine passée, regarde une émission de variétés à la télé. « Je vous en prie, asseyez-vous, mais loin de moi, hein ! Tenez, vous serez très bien sur cette chaise près de ma femme ! » On se marre. Ah, les femmes et leurs crises de jalousie… Et sa vieille épouse qui habite à deux pâtés de maisons !

    Les murs sont couverts de photos. Yonni à la sortie de la mine, Yonni et son éternelle amante, Yonni aux Etats-unis, en Angleterre, en Israël. Des fils électriques parcourent maladroitement les parois du petit salon. Une plaque de taule sert de plafond. Comme chez Mario, pas d’isolation.

    Yonni sur la moto à 9000$ offerte par le milliardaire Farkas.

    Mais au fond de la pièce, resplendit une grosse moto rouge vif, splendide, déposée là comme un trophée. Yonni jubile. « C’est le cadeau de Farkas ! » Farkas, un milliardaire chilien de Copiapo (il habite une villa posée sur une montagne de l’Atacama, à quelques kilomètres de la ville), est fameux dans le coin, et généreux. Il a offert la même moto à tous les 33, d’une valeur de 9000 dollars. Plus une maison à trois d’entre eux !

    Pendant la longue opération de secourisme, en août et septembre dernier, le milliardaire s’est fait remarquer plusieurs fois sur le camp de l’Espoir, au volant de son Hummer jaune. Dans son livre1, le journaliste Jonathan Franklin raconte :

    Impossible de louper Leonardo Farkas avec son costume sur mesure d’Ermenegildo Zegna, ses boutons de manchettes et ses boucles de cheveux teints en blond qui se balancent sur ses épaules (…) Sortant d’un bond de son véhicule, boucles au vent et dents étincelantes, Farkas a l’air d’un chanteur de Las Vegas qui s’est trompé de désert. Il commence à distribuer des enveloppes blanches, une par famille. A l’intérieur, un chèque de 5 millions de pesos (environ 7500 euros).

    Puis le milliardaire eût l’idée de rassembler suffisamment d’argent (un million de dollars par mineur) pour que les 33 aient de quoi vivre sans travailler pour le restant de leurs jours. Las, l’idée ne s’est pas encore concrétisée.

    Restent les motos rouges. Certains l’ont échangée, d’autres revendue. Yonni Barrios ne peut pas encore l’utiliser à cause de sa jambe, qu’il a fêlée en retapant sa maison. Le mineur sourit.

    Ce n’est pas grave, en attendant, elle décore la pièce !

    L’accident de San José aura été une parenthèse, entre l’horreur et le rêve. Une parenthèse de scène comme un acteur sans talent particulier qui n’aurait joué, par hasard, que dans un seul film à succès.

    Source OWNI


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