• "ON EST DE LA PRESSE! NOUS TAPEZ PAS DESSUS, ON EST PAS COMME LES AUTRES !"

    Les joyeux drilles des compagnies républicaines de sécurité devraient pourtant le savoir : on peut matraquer n’importe qui - femme, enfant ou passant quelconque - , mais il ne faut surtout pas toucher aux journalistes. Au risque de susciter, sinon, une réaction outragée du reste des porteurs de carte de presse, affligés d’être traité comme le tout-venant. Cas pratique.

    « On est de la presse ! Nous tapez pas dessus, on est pas comme les autres ! »

    Par JBB

    Mardi soir - fin de manif agitée à Bastille.

    L’homme s’agitait beaucoup. Et brandissait sa carte de presse. Sésame supposé, face aux CRS alignés.
    Je l’ai regardé un moment - il continuait à montrer haut son passe officiel, criant qu’il en était, de la presse. Ça m’énervait, je suis allé le voir. Pour lui dire : « Mec, on s’en fout que tu sois de la presse. Arrête d’afficher ta carte comme ça, c’est de très mauvais effet. Les gens n’aiment déjà pas beaucoup les journalistes, alors si tu leur donnes en plus l’impression que tu demandes un traitement de faveur... ça craint, quoi. »

    Sincèrement, ça m’embêtait. Parce que j’ai eu une carte de presse, trois ans durant, et que je me sens encore à moitié de la profession, un petit pied dedans, un grand pas dehors. Que je pense que tout n’est pas à jeter dans le monde des médias, qu’il reste encore des gens sincères, faisant leur travail avec humilité et respect (c’est le cas de tous les journaux dit alternatifs, évidemment ; mais pas que). Et que je n’apprécie pas plus que ça l’automatisme débile de certains camarades de manif, mettant flics et journalistes sur le même pied. Bref, je ne goûte guère les comportements tendant à accentuer - ou simplement souligner - une fracture déjà très prononcée.
    Je lui dis ça, le mec m’envoie chier. Avant de revenir me voir, quelques minutes après : « En fait, t’as raison ; désolé, je me suis énervé. Mais tu comprends, moi, je fais ça pour protéger les manifestants. C’est pour vous protéger que je brandis ma carte de presse. »
    Mouais... Fin de l’échange.

    Le mec en question est celui qui a été filmé par une caméra en train de se prendre quelques coups de matraque de la part des CRS [1]. Cette vidéo-ci :

    On y entend aussi l’homme, ainsi qu’un collègue à lui, protester contre le traitement qui leur est fait :

    Le second : « On est de la presse ! Nous tapez pas dessus, on est pas comme les autres ! »
    Le premier : « J’ai pris des coups de matraque ! Alors que je suis de la presse ! »

    Il n’est guère de profession mettant autant d’obstination à scier la branche sur laquelle elle était assise que le journalisme. Ses membres n’apprennent pas, ne comprennent rien. Le cul entre deux chaises, souvent le cœur (un peu) à gauche et les privilèges à droite, les quelques survivants de la corporation s’entêtent à se croire encore trente ans en arrière, quand personne ne s’étonnait qu’ils bénéficient d’un traitement de faveur, quand le prestige attaché à leur caste ouvrait toutes les portes et justifiait tous les passes-droits. Mais voilà : c’est terminé. Fini, rauss. Et c’est très bien ainsi.

    Le plus choquant n’est pas dans cette vidéo. Il ne s’agit pas de cette carte de presse ridiculement brandie comme un bouclier symbolique - d’autant plus ridicule que son porteur, venu manifester, n’était pas en train de travailler. Ni de ces protestations inadmissibles des deux journaleux - « On est pas comme les autres » ? Et mon cul, il a une carte de presse ?

    Non, le plus choquant, ce sont les réactions des autres membres de la corporation, tous ceux qui montent au créneau parce que - ô drame, ô violences ennemies - un journaliste s’est pris trois coups de matraque. Ceux-là mêmes qui n’auraient même pas consacré une brève aux violences policières advenues après la manifestation - des gens qui se sont pris des coups de matraque ce soir-là, il y en a eu un (petit) paquet, et beaucoup ne cherchaient pas l’affrontement ; mais voilà : eux étaient comme les autres [2]... - en font d’un seul coup des gorges chaudes. Ceux-là aussi qui n’auraient jamais spécialement pointé l’agressivité et l’animosité des rangées de CRS - comme s’ils étaient doux, parfois ? - en tartinent à l’envi sur le sujet. Avec une mention spéciale à Rue89, dont le papier sur la question est resté en Une du site pendant plus de 36 heures. Manif pour les retraites : les CRS matraquent des journalistes, titre son auteur, Augustin Scalbert. Lequel ne se rend sans doute même pas compte de ce qu’il donne à lire, en filigrane : vivement qu’on en revienne à une situation normale, hein, quand les policiers ne matraquent que des gens ordinaires....

    À ce petit jeu corporatiste, la palme revient à Bruno Roger-Petit, journaliste et chroniqueur sur Le Post. Lui conclut ainsi son billet : « Cette agression d’un journaliste est inquiétante, et révélatrice d’un drôle de climat.(...) Après avoir vu ces sinistres images, et assuré notre confrère de la solidarité nécessaire, on en est réduit à se demander s’il ne va pas falloir ressusciter ce bon vieux slogan des années 68 et suivantes, moqueur et outrancier, très politiquement incorrect, j’en conviens, mais si efficace question com’ : "CRS SS" ? »
    C’est toujours émouvant, la prise de conscience d’un journaliste... Oui-Oui découvre le monde. Façon : Oh, je ne me doutais pas qu’il en allait ainsi dans notre société, mais depuis qu’un collègue - ô mon semblable, ô mon frère - s’est fait un brin matraquer, j’ai vu la lumière. Il serait temps...

    Rien de neuf sous le soleil, évidemment. Il suffit de remonter à l’interpellation et à la garde-à-vue de Vittorio de Filippis, ancien PDG et directeur de la publication de Libération, à la fin du mois de novembre 2008 : le traitement (banalement indigne) par lui subi avait été l’occasion pour la presse de pousser une belle clameur de protestation. Et la profession de prendre (brièvement) conscience de l’urgence de dénoncer la toute-puissance policière et les inacceptables conditions de la garde-à-vue. Ensuite ? Un soufflé qui retombe. Comme ça : pscchhhiiiittttt.

    En ce qui concerne le journaliste-martyr de mardi soir, l’IGS a été saisie. Et - à défaut de pointer un responsable - l’enquête de cette dernière aboutira sans doute à une consigne de bon sens : défense sera faite aux CRS de frapper les ceusses qui brandissent une carte de presse. Ouf...
    Il est peu de chances, par contre, que l’IGS se saisisse du cas de ce jeune homme de 19 ans, blessé à Caen mardi d’un tir tendu de grenade lacrymogène. La photo de la victime est pourtant édifiante :

     [3]

    Le petit con n’avait pas de carte de presse. Sinon, tu penses bien que Bruno Roger-Petit aurait fait un billet...

    Notes

    [1] Un épisode que j’ai raté ; je ne sais pas si je lui ai parlé avant ou après qu’il se soit fait un brin taper dessus.

     

     

    [2] À l’image de ce jeune homme :

    Montage-photo by Lémi, qui tenait absolument à ce que je le place dans le billet. Dont acte.

    [3] Photo AFP/Kenzo Tribouillard.


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