• MEXIQUE : LES GAUCHES ET LES AUTONOMIES

    Mexique: Les gauches et les autonomies



    Gustavo Esteva

    Traduit par  Gérard Jugant
    Edité par  Michèle Mialane


    La relation entre gauche et autonomie est évoquée fréquemment dans le discours politique et universitaire . En général, on considère comme acquis que ces deux termes sont entièrement compatibles entre eux, sans prendre en compte que, pour certaines gauches, certaines autonomies sont inacceptables. Et à l’inverse...

    Ce qui est arrivé à San Andrés en 1996 (1) peut contribuer à éclairer ce sujet, toujours plus important dans la lutte politique actuelle.

    Dans la première réunion des dirigeants zapatistes et leurs conseillers invités pour des négociations avec le gouvernement, ceux-ci avait été interrogés sur la notion d’autonomie. Nous avons une conception que nous appliquons quotidiennement dans nos communautés, avaient-ils répondu. Mais nous savons que ce n’est pas l’unique ni nécessairement la meilleure. Nous les avons invités à découvrir la notion d’autonomie qui représente le consensus des peuples indiens de tout le pays, et qui est ce que nous négocierons. Les zapatistes avaient confirmé cette attitude dans le Forum National Indigène qu’ils avaient organisé. Après avoir écouté la position des peuples indiens, ils l’avaient mise sur la table de négociation.

    Tous les conseillers n’ont pas été d’accord avec la position adoptée d’un commun accord. Certains avaient exprimé en public et en privé leur dédit avec les accords de San Andrés, car selon eux ils n’étaient pas fidèles aux demandes historiques des peuples indiens. Par exemple, dans un texte pour La Revista del Senado de la República, Hector Diaz Polanco avait souligné que ce qui était accordé n’était pas réellement l’autonomie parce qu’il n’était pas stipulé ce qui, selon lui, devait la définir :  une base territoriale, un gouvernement autonome défini comme un ordre de gouvernement spécifique, distinctif du système de pouvoirs verticaux qui constituent l’organisation de l’Etat et les compétences qui configurent la décentralisation politique consubstantielle à tout régime d'autonomie(vol. 2, numéro 2, p. 109).

    Certaines gauches et droites diverses sont d’accord avec ce point de vue. C’est l’autonomie que l’on reconnaît à Madrid : une forme de décentralisation des pouvoirs étatiques. Mais ce n’est pas cela qui a été convenu à San Andrés. Ce n’est pas l’autonomie qu’avaient exigé les peuples indiens. Les accords avaient engagé une réforme profonde de l’État mexicain, expression d’un nouveau pacte social qui fonderait une nouvelle relation entre les peuples indiens et l’État. En étant reconnus comme tels, ils pourraient exercer leur libre détermination et leurs propres formes de gouvernement en tant qu’entités de droit public, comme les états de la Fédération. Leurs pratiques politiques et sociales ne seraient pas des formes décentralisées d’administration de pouvoirs verticaux de l’Etat, comme le veut ladite position, mais une expression réellement autonome de la volonté souveraine des peuples indiens, dans un régime juridiquement pluraliste.

    Non seulement cette situation avait atteint son point critique d’immobilisme mais en plus, à la place de ce qui avait été accordé à San Andrés, les pouvoirs de l’État avaient produit une contre-réforme réduisant à néant par une rhétorique vide ce qui avait été accordé. De fait, sans aucune législation signée, il ne restait aux zapatistes et à beaucoup d’autres peuples indiens qu’à se décider à continuer la pratique de leur autonomie. Et ils démontrent, encore aujourd’hui, qu’ils peuvent et qu’ils veulent l’exercer sans vouloir créer une fracture dans la nation mais sans se soumettre aux pouvoirs verticaux de l’Etat.

    Une telle autonomie peut également s’appliquer aux peuples, aux syndicats, aux groupes sociaux, aux groupes paysans, aux gouvernements des états ou aux états qui chacun sont libres et souverains au sein de la Fédération, comme les zapatistes l’ont expérimenté depuis mai 1994. Loin de prétendre imposer cette notion à d’autres, ils cherchent à créer un espace politique dans lequel les gens eux-mêmes, et non pas un leader charismatique, un universitaire, une avant-garde ou un parti qui  déclareraient parler en leur nom, pourront discuter de ces propositions et d’autres et les mettre en pratique.

    Nous continuons ce processus : dans la création active de cet espace politique, toujours plus large et renforcé à la base sociale, pendant qu’au sommet la bulle reste toujours vide...celle qui agit comme un écran de fumée pour dissimuler l’agression constante contre les engagements populaires, notamment ceux qui se manifestent comme des exercices d'autonomies.

    Au Chiapas, l’agression s’abat en permanence, avec une violence croissante, sur l’autonomie zapatiste rebelle. En Oaxaca, la violation quotidienne d’expériences similaires continue. Les réformes conquises en 1998 ont été dans tous les esprits à San Andrés et se retrouvent dans la Constitution de l’état par le droit à la libre détermination des peuples et communautés indigènes à pouvoir s’exprimer en tant qu’autonomie. Comme “parties intégrantes de l’état d’Oaxaca...elles ont la personnalité juridique de droit public...La loi réglementaire établira les normes... pour qu’elles assurent la reconnaissance et le respect des droits des peuples et des communautés indigènes pour: leur organisation sociale et politique...leurs systèmes normatifs internes, la juridiction qu’ils auront sur leurs territoires...”. Les pouvoirs en place ne respectent rien de cela, ils voient toujours l’autonomie comme quelque chose d’étranger aux us et coutumes des peuples oaxaquiens, comme vient de le déclarer le gouverneur élu.

    (1) Accords de San Andrés

    Accords passés entre le gouvernement mexicain et l’Armée Zapatiste de Libération Nationale en février 1996, avec la coparticipation de larges secteurs de la société mexicaine. Ce sont les résultats de la première table ronde de dialogue qui sera suivie par cinq autres débats thématiques, avec, en première place, une discussion sur les droits et la culture indigènes. Une fois signés, ces accords ont été traduits juridiquement par une commission formée des deux parties et des représentants de tous les partis politiques pour devenir un texte constitutionnel. Au dernier moment, le gouvernement a fait marche arrière et les partis ont ensuite refusé de reconnaître leur engagement (Ndt).

    Communes du Chiapas où les zapatistes sont présents





    Merci à La Jornada
    Source: http://www.jornada.unam.mx/2010/11/15/index.php?section=opinion&article=018a2pol
    Date de parution de l'article original: 15/11/2010
    URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=2633

     


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