• LA FIERTE BLESSEE - DE L'EXCLUSION DES CITOYENS DANS LES DEMOCRATIES

    La fierté blessée- De l’exclusion des citoyens dans les démocraties



    Peter Sloterdijk

    Traduit par  Michèle Mialane
    Edité par  Fausto Giudice

     1.La fierté blessée

    Dès que politiciens et politologues réfléchissent à ce qu’est devenue la moderne « res publica », les réminiscences de la Rome antique se pressent en foule. C’est arrivé récemment à notre malheureux ministre allemand des Affaires étrangères qui, souhaitant critiquer l’État-Providence, trop généreux à ses yeux, s’est avisé de comparer l’époque actuelle avec la décadence de l’Empire romain. Ce qu’il entendait par là n’a pu être tiré au clair. Peut-être l’invité, chef de la diplomatie allemande, s’était-il vaguement souvenu du management de la plèbe par les combats de gladiateurs, usité au temps des empereurs romains, peut-être aussi des distributions obligatoires de blé aux masses sans emploi de la métropole antique. L’un et l’autre auraient été un écho de l’enseignement historique bâclé dont ont joui la plupart des lycéens de la classe 1961 (Westerwelle notamment). Rien de bien grave en tout cas.
     
    Mais l’allusion à la décadence romaine, dans la bouche d’un homme politique allemand, n’était pas seulement le signe du vernis culturel un peu mince qui sied à leur office. Et pas davantage un débordement verbal visant à rallier une certaine clientèle. Elle comportait aussi toute une série d’implications périlleuses dont l’orateur se serait sûrement gardé s’il en avait été conscient.
     
    Le système romain du « pain et des jeux » n’était en effet rien de moins que la première forme de ce qu’on nomme depuis le siècle dernier « culture de masse ». Il symbolisait le passage de l’austère République sénatoriale à l’État-spectacle post-républicain centré sur un empereur-acteur. Ce changement était devenu inévitable depuis que l’Empire romain, après s’être converti au césarisme, tendait de plus à plus à éliminer le peuple et le Sénat des affaires publiques. Vue sous cet angle, la décadence romaine n’était rien d’autre que le revers de l’exclusion politique des citoyens : tandis que l’administration de l’Empire s’empêtrait progressivement dans le formalisme, les divertissements - notamment dans les arènes disséminées sur les rivages d la Méditerranée et les orgies des couches supérieures en métropole - se faisaient de plus en plus bestiaux et débridés. La coexistence de l’État administratif et de l’État-divertissement constituait la réponse à un état du monde où seule la dépolitisation massive des populations de l’Empire permettait d’exercer le pouvoir.

    Du SPQR à la néomonarchie

    Jouer avec de réminiscences romaines revient tôt ou tard à jouer avec le feu. Qui dit Rome dit aussi res publica, et quiconque en parle ne devrait pas manquer de s’interroger sur le secret de ses origines. Même si les César continuaient à apposer sur leurs décrets la formule consacrée « Le Sénat  et le Peuple romain » (SPQR), il n’en reste pas moins que ces deux instances ne détenaient pratiquement plus aucun pouvoir.


    Giulio Romano, Tarquin et Lucrèce, fresque du palais ducal de Mantoue (Italie), voûte du Camerino dei Falconi, 1536.

     La « chose publique » de l’Europe antique a commencé par un mémorable déchaînement d’affectivité : le fils du dernier roi romain étrusque, Tarquin le Jeune, s’était avisé des charmes d’une jeune matrone romaine, Lucrèce, après avoir entendu le mari de celle-ci, Collatinus, vanter sa beauté et sa vertu. De toute évidence il n’admettait pas qu’un inférieur puisse être plus heureux que lui sur le plan érotique. Nous tenons le reste de l’Histoire universelle de Tite-Live et de l’écrivain universel qu’est Shakespeare : le jeune Tarquin s’introduit dans la demeure de Lucrèce et au moyen d’un chantage la contraint à se laisser violer. La jeune femme, ainsi déshonorée, convoque toute sa famille, lui raconte ce qui s’est passé et se poignarde sous leurs yeux. Les Romains, jusque-là paisible peuple de bergers et de cultivateurs, se transforme sous le coup de l’émotion en une bande révolutionnaire. On chasse Tarquin le Superbe, ce qui met fin définitivement à la domination étrusque. Plus jamais on ne tolérera d’arrogants à la tête de la chose publique Le nom même de roi est banni pour la suite des temps.
     
    Cette « convulsion » citoyenne donnera naissance à une idée lourde de conséquences : la gestion de la chose publique sera désormais assumée uniquement par les Romains, de manière pragmatique et profane. Deux consuls se tiennent mutuellement en échec, réélus chaque année pour éviter toute confusion entre la personne et la charge. Ces décisions prises en 509 avant J.C. enclenchent la machine républicaine la mieux construite de toute l’histoire ; l’ajout postérieur de la charge de tribun de la plèbe lui confèrera une efficience insurpassable. C’est le début d’une « success story » sans égale qui durera près d’un demi-siècle, jusqu’à ce que le complexe de domination romain s’étende excessivement, contraignant Rome à passer à la situation néomonarchique.
     
    La légende de Lucrèce fait naître la « res publica » de l’esprit de révolte. Ce que l’on appellera plus tard « l’opinion publique » est au début un simple épiphénomène de la colère populaire. C’est le mécontentement d’une foule rassemblée qui donne naissance au premier forum. Le premier ordre du jour ne comportait qu’un point : le rejet d’une infamie commise par le souverain. C’est leur colère synchrone contre l’arrogance sans bornes des puissants qui a appris aux petites gens qu’ils voulaient désormais être des citoyens. Le consensus par lequel a commencé tout ce que nous appelons aujourd’hui « vie publique » a été l’unanimité de la société civile contre un affront infligé aux lois non écrites de la pudeur et du cœur.


    Lucrèce allemande du XXIème siècle (Manifestation contre les transports Castor, novembre 2010)

    2.Monologue d’un club d’autistes

    Pour en revenir au point décisif : ce que nous désignons par le mot grec de « politique »  est un dérivé du sens de l’honneur et des sentiments de fierté de gens ordinaires. Pour l’éventail des affects liés à la notion de fierté la tradition de l’Europe antique dispose du mot de « thumos ». L’échelle du « thumos » recouvre de nombreuses nuances du psychisme humain - depuis la jovialité, la bienveillance et la générosité jusqu’à l’indignation, la colère, le ressentiment, la haine et le mépris en passant par la fierté, l’ambition et le défi. Tant qu’une communauté politique est sous l’empire de sa fierté, c’est sur l’honneur et la respectabilité que se focalise l’attention générale. La dignité du citoyen doit rester intacte, c’est elle le bien suprême. L’opinion publique veille jalousement à ne jamais laisser l’arrogance et l’avidité, ces deux principaux visagesde la bassesse, toujours virulentes, prendre le pouvoir dans la « res publica ».
     
    Les raisons pour lesquelles il n’est pas sans danger de parler de nos jours de la décadence romaine et de lui assimiler des situations contemporaines devraient être claires. En parlant ainsi on se rallie implicitement à l’idée - ou à la crainte- que la république moderne - issue il y a plus de 200 ans de la colère des révolutionnaires américains ou français contre la monarchie, soit un jour ou l’autre suivie d’une phase post-républicaine. Elle serait très précisément caractérisée par le nouveau compagnonnage du « pain et des jeux » ou, pour employer un vocabulaire contemporain, par une synergie entre l’État-Providence et le sensationnalisme industriel.
     
    On ne peut nier qu’il existe partout des signes avant-coureurs de cette gestion bicéphale. Ne relevons-nous pas depuis assez longtemps déjà des indices d’une régression de la vie publique vers l’administratif et le spectaculaire – isolation thermique pour les ministères et casting shows pour les ambitieux ? Le discours sur la « post-démocratie », né en Grande-Bretagne et visant à expliquer que la participation des citoyens aux affaires de la cité peut être avantageusement remplacée par la compétence de décideurs politiques de haut vol, n’a -t-il pas discrètement envahi les centrales des partis et les séminaires de sociologie de l’hémisphère occidental ? D’innombrables individus ne se sont-ils pas retirés du monde, à l’instar des stoïciens et des épicuriens de jadis, s’accommodant de voir la bureaucratie, la société du spectacle et les collections privées  représenter désormais les seuls horizons envisageables?
     
    On pourrait tirer de ces observations la conclusion hâtive que les tendances post-démocratiques s’étaient déjà totalement imposées durant le crépuscule de la seconde ère républicaine, celle que nous nommons la modernité. Il ne nous resterait plus alors, à nous qui habitons la deuxième « res publica amissa » (la chose publique abandonnée) qu’à attendre une deuxième fois les César et leur version bon marché, le populisme, dans la mesure où ce populisme apporte aujourd’hui la preuve que le césarisme peut aussi fonctionner avec des comparses. Devrait-on donc se rallier à Oswald Spengler et à sa dangereuse suggestion : qu’il faut être un théoricien de la décadence pour être capable de lire les signes des temps ?

    On n’a pas tenu compte de la fierté des citoyens

    Nous serons toutefois mieux avisés de ne pas nous laisser entraîner, en cette affaire, par les analogies. Certes les signes ne manquent pas qui nous prédisent l’imminenced’une situation post-républicaine et post-démocratique. Le symptôme le plus net, l’exclusion des citoyens par un pouvoir d’État fonctionnant en circuit fermé est largement perceptible. Dans notre pays la politique ressemble de plus en plus au monologue d’un club d’autistes ; la ligne actuelle du gouvernement jaune-noir [chrétiens-démocrates et libéraux, Ndlt] en matière d’énergie nucléaire le montre bien.
     
    Mais celui qui aurait cru qu’il ne serait pas plus difficile de déconnecter les citoyens dans la deuxième époque post-républicaine que lors de l’établissement du régime césarien se serait trompé. Car les auteurs grecs classiques avaient de l’homme - être à la fois érotique et fier - une connaissance incomparablement plus profonde que nos modernes, qui se sont majoritairement contentés de croire que l’être humain n’était guidé que par la libido, le manque et la soif de posséder. Ils n’ont rien inventé de neuf en matière de fierté et d’honneur depuis plus de cent ans. Rien d’étonnant donc si les politiciens et psychologues actuels sont désemparés face aux manifestations publiques de tout ce qui, dans l’économie du psychisme humain, ressort à des sentiments de fierté aujourd’hui oubliés. Le panorama des troubles politiques en Europe, et en particulier les foyers de crise allemands, devrait nous montrer clairement une chose : si l’on ne réussit pas tout à fait à déconnecter les citoyens, en dépit du règne des experts et de la culture du divertissement, c’est qu’on a tout simplement négligé la fierté du citoyen de base.
     
    Voilà que tout à coup ils refont surface, le citoyen et son « thumos », le citoyen conscient, informé, qui veut réfléchir et décider avec les autres, homme et femme, qui porte devant le tribunal de l’opinion sa déception de voir ses préoccupations et ses prises de conscience si mal représentéespar le système politique actuel. Le revoilà, le citoyen de base, qui a gardé sa capacité d’indignation, parce qu’en dépit de tous les efforts pour le réduire à un blocde libido, il a continué à pouvoir être lui-même, et il le manifeste en portant sa dissidence sur la place publique. Ce citoyen malcommode se refuse à tout gober politiquement, à être docile et à s’abstenir d’opinions « qui ne font pas avancer le schmilblick». Ces citoyens informés et indignés ont tout à coup eu - comment ? on n’en sait rien - l’idée saugrenue de s’appliquer à eux-mêmes l’article 20, paragraphe 2 de la Loi fondamentale [Constitution allemande, Ndlt] en vertu duquel le pouvoir de l’État n’émane que du peuple. Que lui est-il arrivé, lorsqu’il a compris ce mot mystérieux « émaner » comme une injonction à sortir de ses quatre murs pour proclamer ce qu’il veut, sait, et redoute ?
     


    "Stuttgart brûle et "Néron" fait des grandes phrases. Dehors, Mappus !" (Mappus est le président de la région du Bade-Wurtemberg, grand artisan du projet S21)

     

    3.La régulation psychopolitique des affaires publiques part à la dérive

    À la source du goût des Romains pour les affaires de la cité se trouve le refus de tolérer plus longtemps l’arrogance devenue trop évidente des puissants. Même si cette morgue est devenue anonyme et se dissimule dans des systèmes contraintes pratiques - il arrive aux citoyens, notamment en tant que contribuables et récepteurs de discours creux en période électorale, de voir assez clairement à quel jeu on joue avec eux Mais pourquoi d’un seul coup les gens ne peuvent-ils pas rester à la place qu’on leur a assignée ? Pourquoi ne peut-on plus se fier à la léthargie inhérente au système ? En démocratie représentative, les citoyens servent surtout à légitimer les gouvernements C’est pourquoi on les invite, à des intervalles assez larges, à exercer leur droit de vote. Entre temps c’est surtout en restant passifs qu’ils se rendent utiles. Leur tâche la plus louableconsiste à exprimer par leur silence leur confiance dans le système
     
    Restons polis et disons seulement que cette confiance se fait rare. Même les politologues à la botte de Berlin parlent de la désunionmanifeste entre la classe politique et la population. Les experts hésitent toutefois encore à porter le pénible diagnostic : la nécessaire dépolitisation du peuple est en passe d’échouer.
     
    Les Romains de l’époque césarienne ont réussi à dépolitiser leurs contemporains parce que les élites de l’époque ont longtemps su proposer aux citoyens des ersatz à peu près satisfaisants, en dépit de signes manifestes de décadence post-républicaine. Elles s’entendaient fort bien à rendre le « civis romanus » (citoyen romain) fier des succès de l’Empire à apporter sa civilisation; elles reliaient les peuples de la périphérie au centre romain en exerçant un soft power (“douce tyrannie”) ; elles ont eu l’intelligence de faire participer les masses urbaines à la mise en scène narcissique du culte dû à l’empereur. Comparée à elles, la maladresse de notre classe politique à satisfaire toutes les exigences du « thumos » saute aux yeux.
     
    Souvent elle n’a rien d’autre à offrir aux citoyens que la participation à sa propre misère - une offre qui n’intéresse en générale ces derniers qu’en période de Carnaval ou lors des Mercredi des Cendres politiques [tradition politique allemande d’origine bavaroise consistant en des meetings arrosés de bière où les politiciens se livrent à des attaques virulentes contre leurs adversaires, NdE]. Si l’on demande aux sondeurs d’opinion quelle est la réaction la plus répandue aux performances des gouvernants, la réponse la plus fréquente est depuis quelque temps : le mépris. Inutile d’ajouter qu’une telle réponse se range dans le vocabulaire d’analyse du « thumos ». Si le degré inférieur dans l’échelle des sentiments de fierté est, de nos jours, cité avec autant de fréquence et de virulence, cela devrait montrer à quel point la régulation psychopolitique des affaires publiques part à la dérive.

    Profession : Exclure les citoyens des affaires publiques

    Le rêve des systèmes engendre des monstres [paraphrase de la maxime de Goya : “Le sommeil de la raison engendre des monstres”, NdE]. Nos gouvernants en font l’expérience dès que des citoyens mécontents s’opposent à leurs projets et à leurs procédures. Rien de surprenant à ce qu’on réponde au mépris par le mépris. Contre l’inopportune dissidence citoyenne, à Stuttgart et Berlin, le pouvoir effrayé a déployé massivement la police et choisi l’injure. C’est donc ça, ce quelque chose obscur, d’où émane tout pouvoir d’État ? «  Des contestataires de profession, des anarchistes du dimanche, des démocrates de l’affect, de vieux égoïstes, des enfants gâtés de la prospérité ! »
     
    Voilà ce qu’inspirèrent au gouvernement du land et à ses alliés berlinois les dizaines de milliers de gens descendus dans la rue pour protester contre un mégaprojet en pleine bérézina Doit-on excuser ce vocabulaire en invoquant l’état de choc où se trouvaient ceux qui l’employaient ? Bien au contraire : remercions ces politiques d’avoir enfin dit ce qu’ils pensaient des citoyens. Notons qu’une part importante de la presse, y compris des titres sérieux, comprenait très bien la classe politique malmenée :  “Citoyens enragés” - tel est le nom récemment donné aux nouveaux contestataires - ce qui aurait été une bonne chose, s’il avait rappelé le lien originel entre république et colère. Malheureusement, de nos jours, il ne peut servir qu’à chasser les importunes mouches dissidentes. Quoi qu’il en soit : bien des journalistes savent comment contribuer à exclure les citoyens des affaires publiques.
     
    Matraques et gaz lacrymogènes, telle fut la réponse d’une caste affolée à un peuple qui lui opposait résolument des arguments, ayant découvert des faillesdans le projet de la nouvelle gare de Stuttgart. Engager une procédure d’exclusion : telle fut la réaction du vieux et respectable SPD à l’encontre d’un membre réputé coriace, et qui, preuves détaillées à l’appui, avait pointé ce qui n’allait pas dans la politique d’immigration allemande- en présentant des faits plus solides en l’absence de justifications d’ordre génétique qu’en en cherchant. Les deux fois, il paraît que les décisions indispensables - cogner, exclure - n’avaient pas été faciles à prendre. Profession : chasser le citoyen des affaires publiques- c’est quelquefois plus dur encore que de percer des trous dans du bois dur.
     
    Les mêmes réflexes d’enfermement dans son bunker pour ne pas être dérangé dans sa routine, le même malaise lorsque d’aucuns prennent la parole sans y avoir été invités, la même confusion entre constipation et force de caractère sont désormais monnaie courante.
     
    Seule une analyse plus fine du système politique et de ses paradoxes peut dépasser l’absence de réactivité à laquelle nous sommes parvenus : les César ont réussi, apparemment en se jouant, à exclure les citoyens des affaires publiques tout en satisfaisant leurs aspirations. La démocratie représentative moderne en est incapable. Les modernes n’ont donc plus que deux solutions, l’une ruineuse sur le plan économique, l’autre hasardeuse au niveau psychopolitique : payer les citoyens pour se taire ou les paralyser en leur ôtant tout espoir. Le fonctionnement de la première est connu de tous ceux qui suivent les débats actuels autour de l’État pourvoyeur de subsides [en all. Alimentenstaat, un néologisme à partir de Alimente, pension alimentaire, NdE]. On sait aussi comment mettre la deuxième en œuvre. Elle ressemble à première vue à la satisfaction de citoyens bien gouvernés. Mais elle s’en distingue par un sentiment de rancœur impuissante : l’analyse politique se résume alors au “tous pourris”. Un tel climat peut faire tomber la participation électorale au-dessous des 50%, comme c’est d’ordinaire le cas aux USA, sans que la classe politique y voie une raison de s’inquiéter.


    Felice Ficherelli (1605 - 1660), Tarquinius et Lucretia

    4 .Aucun gouvernement au monde n’est à l’abri de la colère de ses citoyens

    Exclure les citoyens des affaires en les décourageant, c’est jouer avec le feu, car ce découragement peut à chaque instant se muer en son contraire, l’indignation ouverte et la colère manifeste. Et une fois que la colère a trouvé son objet, il est difficile de l’en détourner. La forme moderne de l’exclusion veut présenter celle-ci comme une “participation”. La dépolitisation des citoyens doit s’accompagner de la quantité de politisation nécessaire à l’autoreproduction de l’appareil politique.
     
    Nulle part les citoyens de notre hémisphère ne sont davantage exclus que dans le domaine de la fiscalité. L’État moderne a réussi à assigner à ses membres un maximum de passivité lors de leur contribution la plus matérielle aux affaires communes : quand ils passent à la caisse. Au lieu de souligner avec le respect qui leur est dû la qualité de donateurs des payeurs et le caractère de don des impôts, les États modernes accablent leurs contribuables sous le poids d’une déshonorante fiction : ceux-ci auraient d’énormes dettes envers les caisses publiques, des dettes si élevées qu’ils devraient passer leur vie à les rembourser par des paiements réguliers. On fait désormais peser sur eux une dette collective que demain et jusqu’à leur dernier souffle ils devront rembourser, et que leur imposent ceux-là mêmes qui les excluent aujourd’hui des affaires. Qu’on ne dise plus que la politique actuelle n’a plus de perspectives. Il nous reste encore une utopie : si la chance est de notre côté, et si tout le monde fait tout ce qu’il peut, nous accomplirons même l’impossible : éviter la faillite de l’État. C’est elle désormais l’étoile rouge au couchant de notre démocratie.

    La plupart des États spéculent sur la passivité de leurs citoyens

    D’innombrables commentateurs ont évoqué, depuis le début de la crise financière en 2008, les dangers de la spéculation sur les marchés. Mais personne n’a dit mot de la plus dangereuse de toutes les spéculations : presque tous les États, n’ayant tiré de la crise aucune leçon, spéculent maintenant sur la passivité de leurs citoyens. À l’Ouest on escompte qu’ils continueront à s’étourdir dans le divertissement ; à l’Est on parie sur l’efficacité inaltérable de la répression pure et simple. C’est la concurrence entre les deux modèles de déconnection, l’euro-américain et le chinois, qui modèlera le visage de nos lendemains. Les deux procédés partent du principe qu’un gouvernement peut court-circuiter le principe des Lumières, qui stipule qu’il n’est là pour représenter démocratiquement la volonté positive des citoyens et leur bon sens, en escomptant que les citoyens resteront largement passifs. Jusqu’à présent ça a étonnamment bien marché :  même après l’échec de la Conférence sur le climat à Copenhague en 2009, les citoyens européens se sont davantage préoccupés, en ce fatal mois de décembre, de leurs achats de Noël que de politique ; ils ont préféré rentrer chez eux avec des sacs pleins que de rouler dans le goudron et les plumes -au moins symboliquement- leurs “représentants” revenus de la Conférence les mains vides- et qui l’auraient pourtant bien mérité.
     
    Point n’est besoin d’être devin pour prédire que ce type de spéculations est voué tôt ou tard à l’échec, car aucun gouvernement au monde, à l’ère de la civilité numérique, n’est à l’abri de la colère de ses citoyens. Et quand la colère aura réussi son travail, la participation à la vie politique renaîtra sous de nouvelles formes. La post-démocratie qui est à nos portes devra encore attendre.
     
    NdT
    Je trouve ce texte intéressant et intelligent, mais outre que je relisais, par hasard, « Le Sexe et l’effroi » de Pascal Quignard, qui fait du viol de Lucrèce une tout autre lecture - celle de Musset dans « Lorenzaccio » en étant une troisième, qui participe de celle de Sloterdjik- et surtout que je suis très critique à l’égard du « soft power » de la « pax romana » (c’est une de mes tares, je descends en droite ligne de ces Arvernes qui n’en ont pas voulu) , je pense que les critiques actuels de la dépolitisation(et je leur suis reconnaissante, d’autant plus qu’ils sont rares) font une lecture petite-bourgeoise de l’Histoire. Ils croient encore à une autre fiction : celle de la croissance indéfinie de la consommation et des classes moyennes, oubliant que - et Marx l’avait repris à Ricardo - « toute richesse n’est produite que par du travail humain ». Et en prime, que les ressources de la planète sont finies et que notre gaspillage consumériste doublé d’une déraisonnable explosion démographique (due au moins autant au vieillissement abusif de la population en mauvaise santé qu’au taux de fécondité aberrant de certains pays) fait que désormais nous consommons le futur, et qu’il faudrait peut-être penser à nos descendants.

     



    Merci à Tlaxcala
    Source: http://www.spiegel.de/spiegel/0,1518,727904,00.html
    Date de parution de l'article original: 08/11/2010
    URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=3254


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