• DES "COMPLEXES" ET DE CEUX QUI LES BRISENT

    C’est fou ce qu’ils devaient avoir comme complexes... Les (prétendus) ténors de la droite, mais surtout ceux de la gauche, passent leur temps à se revendiquer décomplexés, pour rompre avec les derniers vestiges de leur tradition politique et plonger plus avant dans l’ignominie. Le mot a ainsi un succès fou - spécialement quand le PS redéfinit sa doctrine sécuritaire. Révélateur .

    Des "complexes" et de ceux qui les brisent

    vendredi 19 novembre 2010, par JBB

     

    Il est des mots dont la fortune vaut parfait indice des temps. Sans cesse, ils se donnent à lire, à entendre, ils s’affichent en tous lieux et en toutes bouches, ils rebondissent à l’envi - repris par l’un et brandis par tous les autres, comme portés en étendard. Ils sont partout et ne veulent rien dire, sinon tout et son contraire. Pris isolément, ils sont tromperies ; rassemblés, ils révèlent beaucoup. Demain, dans quelques siècles, ils seront minutieusement mis à jour, exhumés, nettoyés par des historiens et archéologues politiques armés de plumeaux et brosses-à-dent : ils vaudront alors vérité de notre (peu glorieuse) époque.

    Parmi ceux-là, un terme : décomplexé. Lui a connu le début de son heure de gloire dans les années 1980, quand il s’agissait de chanter l’argent-roi, la sacralisation de l’individu et la richesse revendiquée : Vive la crise, proclamaient alors Yves Montand et Libération, et chacun se devait de remplir son compte en banque pour réussir sa vie. Le terme a vu son usage s’étendre progressivement, passant de la sphère fiduciaire et celle de la politique.

    Jusqu’à être largement utilisé, aujourd’hui, par deux partis se prétendant adversaires, l’un de l’ultra-droite et l’autre de la fausse gauche. Le premier prétend « libérer la parole » [1], le second espère se dégager des "oripeaux" du passé pour s’afficher moderne et renouvelé ; les deux se posent en rupture avec leur tradition. Une même posture pour traduire une ambition commune : il s’agit de se libérer des ultimes barrières morales léguées par leurs prédécesseurs, qu’il s’agisse de la droite gaulliste ou de la gauche (molle). Se dé-complexer.

    La droite le fait très bien. Exemples : en mars 2007, François Fillon louait « la droite décomplexée », Nicolas Sarkozy appelait en septembre 2008 à constituer « une droite moderne et décomplexée ». « La droite décomplexée doit peser davantage au sein de l’UMP », revendiquaient aussi les amis de Thierry Mariani en janvier dernier, tandis que Christine Boutin - quelques jours plus tard - réclamait le retour des « valeurs de la droite décomplexée ».

    Mais les membres de l’UMP n’ont, finalement, plus guère besoin de s’affirmer décomplexés, tant il est évident aux yeux de tous qu’ils le sont déjà totalement. Le PS - par contre - apparaît encore, pour les plus ahuris et les plus naïfs, comme l’héritier d’une tradition prétendument de gauche ; il s’agit donc de s’en libérer totalement et définitivement. « Nous, nous sommes fiers de ce que nous sommes, nous sommes une gauche décomplexée », clamait Martine Aubry en janvier dernier, tandis qu’en novembre 2008 Benoît Hamon disait son souhait d’une « gauche vivante et décomplexée ». Notons que les deux n’y plaçaient pas la même signification : c’est tout l’intérêt du mot, qui permet de défendre une chose et son inverse - et de ne rien défendre du tout au final.

    Le terme se fait aussi marqueur indirect. Dans la bouche des élus UMP, il se charge d’une connotation agressive, à même de donner le sentiment que ce parti mène le jeu politique. Et dans la bouche des ténors du PS, il laisse l’impression contraire : des ambitieux paumés à la remorque du parti présidentiel, tentant désespérément de suivre ses outrances et de le combattre sur son propre terrain.

    La chose est particulièrement évidente en matière sécuritaire. S’affirmer décomplexés en ce domaine revient, pour les socialistes, à s’aligner sur les discours de l’ultra-droite, à lui mener une concurrence frontale. C’est l’objet du très récent "pacte national de protection et de sécurité", censé donner le la de la position du PS pour la campagne présidentielle. Le ton est (très) martial, les prétentions au tout-répressif s’affichent sans ambages. Notamment dans l’ahurissante interview donnée par l’un des trois rédacteurs de ce "pacte", François Rebsamen, au Nouvel Observateur : l’homme y dénonce la « loi du caïdat » dans les banlieues, propose de dépister les premiers signes de délinquance dès la maternelle et envisage de confier à l’armée la responsabilité «  d’opérations de pacification  » dans les quartiers populaires. Lui ou Sarko, du pareil au même. Exactement.

    C’est cela qu’indique alors le mot décomplexé : l’alignement sur la grille sarkozyste. « Je fais partie de ceux qui plaident pour un discours de gauche décomplexé contre la délinquance et débarrassé de toute forme d’angélisme », assénait hier le récidiviste Manuel Valls, appelant à assumer « une politique répressive sans complexe ». C’est désormais aussi la doctrine officielle de la rue de Solférino : « On va chercher la droite sur son propre terrain. On assume une gauche totalement décomplexée sur la sécurité. »

    On pourrait dire qu’on s’en fiche : après tout, plus personne ne se fait d’illusions sur les socialistes. Mais leur empressement à coller à la roue de l’ultra-droite vaut sans doute déjà victoire de Nicolas Sarkozy à la prochaine échéance électorale. Il pointe surtout ce qui sera la trame de la campagne à venir - le sécuritaire - et confirme que nous n’avons pas fini de plonger dans la fange des tristes passions. Les jours sombres se poursuivent - en pire. C’est ça, une époque décomplexée...

    Notes

    [1] Selon les mots de Jean-François Copé.


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