• BIR AL-IDD, LE RETOUR

    Bir al-Idd, le retour

    dimanche 21 février 2010

    Ariadna Jove Marti


    Quelques vêtements sèchent au grand air, les animaux cherchent l’herbe qui pousse entre les pierres après les premières et rares pluies de l’hiver, l’âne se repose avant de commencer à transporter des pierres d’un endroit à l’autre pour dégager et habiliter cette partie du versant de la montagne.
     
     
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    Les petites filles courent et jouent à l’air libre, leurs mères réparent et rangent les grottes et les tentes que la Croix Rouge Internationale et les Nations Unies leur ont données. Abu Naser, Abu Ali et el Hajj Issa se reposent hors de la grotte, observant le magnifique paysage qui nous entoure. Assis sur la dernière montagne qui nous sépare des immensités du désert du Nakab, les coups de feu et les explosions retentissent dans mes oreilles. Tons marrons, ocres, jaunes, montagnes escarpées et rocheuses, les lumières et les édifices de la ville israélienne de Aarat au loin, à quelques kilomètres au sud, la ligne verte comme si elle avait été tracée au pinceau dessine la route, à l’Est la Mer Morte, derrière, la cordillère jordanienne. Tout ce que nous pouvons observer à l’horizon est le désert du Nakab. D’étranges cercles et rectangles d’un vert intense me surprennent ; je questionne Abu Naser, il me répond : “légumes, arbres fruitiers, orangers et citronniers”, ça me rappelle certaines photographies que j’avais vues, il Sabrina et Um Naser nous servent un thé très sucré et nous continuons à observer le paysage.

    Le 8 novembre 2009, neuf familles palestiniennes retournent à Khirbet Bir al-Idd, dans les montagnes du sud d’Al-Jalil [1], dans ce qu’on appelle la zone C de la Cisjordanie. L’histoire de Bir al-Idd est incroyable, les Romains s’étaient déjà intéressés à la région et s’y installèrent grâce à l’existence d’une source qui approvisionnait toute la région en eau. En 1948, le plan systématique de nettoyage ethnique d’Israël qui détruisit plus de 800 villages de la Palestine historique, toucha également la région de Bir al-Idd. Garatin, le plus grand village de ce territoire fut démoli en 1948 et ses habitants se réfugièrent à Jinba, Bir al-Idd et dans d’autres villages alentour.

    En 1954, des terroristes de la Haganah (qui formèrent par la suite l’armée d’Israël), associés avec les groupes terroristes du Stern et de l’Irgoun, envahirent Jinda, assassinèrent quatre hommes du village, parmi eux, le père d’Abu Naser et sa famille fut obligée de se réfugier dans le village de Yatta. Le père d’une des quatre épouses d’Abu Ali fut assassiné le même jour à Jinda et sa famille dut se réfugier à Dar Airat. On conserve encore les ruines d’un puits romain et le souvenir nostalgique de l’aqueduc qui transportait l’eau jusqu’à piscine de Jinda, au pied de la montagne, jusqu’à ce qu’en 1985 les 40 maisons, 3 commerces, une mosquée, la magnifique piscine romaine et ce même aqueduc soient complètement démolis par l’État d’Israël, prétextant qu’il s’agissait d’une zone fermée d’entraînement militaire. Les habitants durent à nouveau se réfugier, certains d’entre eux pour la deuxième fois, dans des villages comme Bir al-Idd, contraints de se déplacer de plus en plus au nord. En novembre 1999, l’armée d’Israël a délogé et détruit les tentes et les grottes qui constituaient le village de Bir al-Idd et les 15 familles qui y habitaient ont été expulsées de force.

    N’arrivant pas à se résoudre à abandonner la terre qui légalement leur appartenait, elles revinrent en janvier 2000 et conservent de nombreux documents de l’Empire Ottoman et du Mandat britannique qui prouvent leur droit de propriété. Mais quelques mois plus tard, l’armée et les agressions constantes des colons (décimant le bétail, brûlant les petites cultures et mettant le feu aux tentes et aux grottes, attaquant la population avec des chiens, bloquant les routes et les points d’accès aux chemins qui reliaient les petites villes, contaminant les puits d’eau...) qui occupèrent la zone dans les années 80 les expulsent à nouveau. Ils se réfugient à nouveau dans les villages voisins de Yatta, Tuwani, Dar Airat, Karmil i Ma’hin.

    Après une longue bataille judiciaire entre avocats et procédures, en janvier 2009, la Cour Suprême de Justice d’Israël déclare que les habitants de Bir al-Idd pourront repeupler la région en juillet 2009 mais qu’il leur sera interdit de bâtir des maisons ou autres constructions, de construire des systèmes de canalisation d’eau ou d’accéder au réseau électrique. El Hajj Issa explique comment ces conditions les empêcheront d’avoir un mode de subsistance et de développement moderne, de pouvoir satisfaire leurs besoins de première nécessité en eau, assainissement, électricité et logement. Malgré cela, le 8 novembre 2009, soit dix ans après avoir été expulsés, ils sont dans leur droit et décident de revenir ; ils repeuplent les grottes, dressent des tentes en plastique précaires et adoptent le mode vie rural et semi-nomade de leurs parents. Dans différentes zones de Cisjordanie, des populations semblables semi-nomades ont été forcées en 1967 à se déplacer et se réfugier quand l’état d’Israël occupa ces zones, après la guerre des six jours. Toute cette région fait partie de la zone qu’on appelle la Zone C.

    En 1993, les accords d’Oslo aboutirent à la fragmentation de la Cisjordanie en zones A, B et C. La zone A passa sous le contrôle de l’Autorité Palestinienne, c’est le cas de Ramallah, Naplouse, Tulkarem et d’autres villes Palestiniennes, bien que seulement 17% de la superficie totale de la Cisjordanie soit définie comme telle et les incursions de l’armée israélienne sont habituelles. Le contrôle de la zone B, représentant 23% du territoire fut partagé, l’Autorité Palestinienne détient le contrôle civil et Israël le contrôle administratif. La zone C qui occupe 60% de la totalité de la Cisjordanie est sous le contrôle absolu d’Israël qui poursuit ainsi le processus de nettoyage ethnique et l’annexion du territoire perpétué par l’état sioniste.

    Aussitôt que les habitants de Bir al-Idd décidèrent de retourner sur leur terre, des activistes internationaux de ISM (International Solidarity Mouvement) et Ta’ayush décident de les accompagner et vivent parmi eux. Abu Naser demande comment fonctionne la caméra vidéo que B’tselem leur a donnée pour pouvoir filmer les attaques des colons. Ses mains puissantes et endurcies jouent avec les boutons et nous faisons des essais, el Hajj Issa filme le désert et à nos pieds les tentes désordonnées qui constituent l’ancien village de Jinba. Une organisation espagnole a financé les quatre réservoirs d’eau qui les approvisionnent et Ta’ayush a installé une plaque solaire pour recharger les téléphones mobiles et la batterie des caméras vidéo. Chaque jour, Abu Naser, dès les premières lueurs du jour, sort faire paître les moutons, il porte la caméra vidéo autour du cou et des activistes l’accompagnent.

    Depuis 50 jours qu’ils sont ici, ils ont été attaqués par les colons qui les entourent, par le sud la colonie Lucifer i Magen David (appelée aussi Mitzpeh Yair) tente d’empêcher qu’ils repeuplent la région. Ces agressions ont donné lieu à des affrontements avec les soldats qui les contrôlaient à divers endroits. El Hajj Issa fait remarquer qu’il n’a pas peur, “je dors tranquillement dans la grotte, c’est ma terre, regarde les colons”, dit-il, “des clôtures et des services de sécurité privés entourent et patrouillent sans cesse dans leurs colonies et pourtant ils continuent d’avoir peur, moi mon âme est propre, c’est ma terre, ce sont eux les occupants, les sionistes colonisateurs d’Israël, les voleurs, les assassins”.

    Le 4 janvier 2010, l’administration israélienne d’Al-Jalil et son armée arrivèrent à Bir al-Idd avec des documents qui déclaraient que toutes les tentes de Bir al-Idd étaient illégales et que celles-ci devaient être démontées, dans le cas contraire les bulldozers de l’armée se chargeraient de leur destruction. La population doit se limiter à vivre dans les grottes qui furent détruites en l’an 2000 par cette même armée. Les familles de Bir al-Idd ont porté le cas devant les tribunaux ; le juge a reporté l’affaire. La bataille légale ne fait que commencer et l’État d’Israël essayera par tous les moyens possibles d’expulser à nouveau la population de Bir al-Idd. Avant de nous lever pour continuer à travailler et après trois verres de thé sucré, Abu Naser me regarde et me fait remarquer, “sans vous, nous ne pourrions pas repeupler notre terre. Je veux mourir chez moi, à présent ils ne pourront plus m’obliger à partir.”.

    [1] Al-Jalil est le nom arabe que nous utiliserons pour faire référence au nom hébreu de la ville d’Hébron.

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    De la même auteure :

    -  Israël et le réseau routier de l’Apartheid - 29 janvier 2010
    -  Bikaf ! Ça suffit ! - 22 janvier 2010


     
     

    28 janvier 2010 - Vous pouvez consulter cet article à :
    http://www.rebelion.org/noticia.php...
    Traduction de l’espagnol : Yolande Renedo

     

     


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