• Au Chili, derrière l’euphorie médiatique, les hommes

    Le sauvetage, grâce à un puits d’évacuation, des trente-trois mineurs bloqués dans la mine de San José a été un succès. Des milliers de journalistes ont convergé du monde entier vers le lieu du « miracle ». Depuis l’annonce de l’accident, le président chilien, M. Sebastián Piñera, ne s’épargne aucun effort pour montrer qu’il supervise personnellement les travaux : sa cote de popularité a d’ailleurs grimpé de dix points depuis le lancement d’une opération qu’il estime « sans comparaison dans l’histoire de l’humanité ». Mais une fois passé le temps des réjouissances – toutes naturelles –, le Chili s’interrogera-t-il sur les conditions qui ont rendu possible cet accident ?

    22 août 2010, 14 h 30. Copiapó, désert d’Atacama, au Nord du Chili. Quelques lettres griffonnées à l’encre rouge remontent d’un conduit, foré au-dessus de la mine de San José, dans l’une des régions les plus arides du monde : « Nous allons bien dans le refuge, tous les trente-trois. »

    Trente-deux mineurs chiliens et un bolivien sont coincés à près de sept cents mètres sous la surface de la terre, enterrés vivants dans les entrailles d’une mine de cuivre et d’or. Depuis l’effondrement de plusieurs murs de soutènements, sous des milliers de tonnes de roche et de boue, ils survivent tant bien que mal dans l’un des refuges encore accessibles. Ils boivent les eaux de ruissellement, rationnent leurs maigres denrées alimentaires, et souffrent d’une chaleur étouffante. Mais, leur petit mot le démontre : ils sont en bonne santé.

    Cette découverte est saluée par une liesse populaire : tout un peuple communie avec « ses » mineurs dans un élan de solidarité qui parcourt la cordillère des Andes et plonge jusqu’aux provinces du Sud du pays. « Oui, les héros existent bien », titre le journal à grande diffusion Las Ultimas noticias dans une édition spéciale du 23 août 2010. Le campement de San José où se sont installées les familles des mineurs est rebaptisé « campement de l’espoir ». Les travaux de sauvetage débutent.

    Le 13 octobre, lorsque les premiers mineurs retrouvent la liberté, pas moins de mille sept-cents journalistes du monde entier les attendent, au milieu des drapeaux chiliens. Pour se préparer au « grand jour », les mineurs ont même dû suivre des leçons de « media-training » – au fond de la mine – en prévision de l’avalanche d’interviews et d’émissions télévisées (sans compter les propositions d’adaptation de leur histoire au cinéma, dans diverses langues).

    Durant deux mois, le ministre des mines – et ancien cadre dirigeant de la filiale chilienne d’ExxonMobil –, M. Laurence Golborne, a joué les animateurs vedettes. Sans jamais quitter son blouson aux couleurs du pays et des festivités liées au bicentenaire de l’indépendance (1810-2010), il embrassait les proches des victimes et commentait les moindres progrès de l’opération de sauvetage. Mais le jour « J », c’est le président lui-même qui s’est placé sous les feux des projecteurs.

    Cinq heures onze du matin : le premier mineur sort du puits d’évacuation. Il embrasse son enfant, son épouse puis… le président. Quatre minutes plus tard, ce dernier fait sa première déclaration et remercie Dieu, « sans qui ce sauvetage n’aurait pas été possible ». Il ajoute : « Aujourd’hui, nous pouvons nous sentir plus orgueilleux que jamais d’être chiliens. »

    Pour l’exécutif, le drame présentait certains avantages. M. Sebastián Piñera, président-entrepreneur multimillionnaire élu le 17 janvier 2010, connaît des débuts difficiles (1). Sa gestion désastreuse des conséquences du tremblement de terre de février dernier suscite de nombreux mécontentements cependant que les mobilisations et grèves de la faim des Indiens Mapuches, dans le sud, lui donne du fil à retordre. Le martyre des « 33 » représentait donc une occasion rêvée d’organiser, deux mois durant et en direct, un formidable spectacle télévisé. Alors que les « 33 » étaient proclamés « héros du bicentenaire de l’indépendance », tout fut fait pour transformer l’élan de solidarité en un consensus politique : « tous unis » derrière le président Piñera. Pourtant, selon le journaliste Paul Walder, l’accident de San José constitue surtout une allégorie du Chili contemporain, un pays où la classe ouvrière se trouve « ensevelie » sous un système qui l’opprime (2).

    Dans la région d’Antofagasta,
    277 gisements sur 300 sont exploités
    sans être aux normes

    Dans les faits, les trente-trois mineurs surmédiatisés demeurent paradoxalement sans voix. Ni eux, ni leur familles, ni le mouvement syndical – historiquement puissant dans ce secteur, mais affaibli par la dictature et ses réformes néolibérales –, n’ont eu l’occasion de donner leur analyse des causes de l’accident. A l’extérieur, ceux qui ont réussi à échapper à l’éboulement tentent de rappeler que leurs salaires n’ont pas été versés depuis plusieurs semaines : « Arrête ton show Piñera, nous sommes aussi trois cents dehors (3). » Ils se heurtent à l’indifférence générale.

    Le Chili est l’un des fers de lance du capitalisme minier latino-américain. L’extraction représente 58 % des exportations et 15 % du produit intérieur brut (PIB). Le pays exploite le charbon, l’or et surtout le cuivre, dont il est le principal producteur au monde (avec 40 % du marché), notamment grâce à la plus grande mine à ciel ouvert de la planète (Chuquiquamata). Le Chili disposerait même de réserves équivalentes à deux cents ans d’exploitation.

    Au moment des grandes nationalisations de 1971, le président socialiste Salvador Allende avait estimé que l’exploitation du cuivre constituait le « salaire du Chili ». Le gouvernement de l’Unité populaire avait alors exproprié les grandes firmes américaines et transféré leur propriété à la Corporation nationale du cuivre (Codelco).

    A partir du coup d’Etat de 1973, la dictature, puis la démocratie néolibérale, inversèrent la logique en offrant de nombreux gisements en concession aux entreprises privées nationales et internationales. Sans oublier de ramener les taux d’imposition à l’un des niveaux les plus faibles au monde (4) et les conditions de sécurité à leur plus simple expression. Elles sont parfois inexistantes. Peu importe, de toute façon : dans la région d’Antofagasta, 277 gisements sur 300 sont exploités sans être aux normes. Dans un tel contexte, l’exploitation minière devient une activité très lucrative.

    Trente-et-un morts par an

    Tout irait néanmoins pour le mieux puisque le développement de l’activité aurait propulsé les mineurs au rang de véritable « aristocratie ouvrière ». Leurs salaires ne sont-ils pas jusqu’à trois fois supérieurs au salaire minimum (262 euros mensuels) ? Mieux, ajoutait un quotidien du soir : « Le drame des “33” de San José et l’opération en cours pour les sauver ne doivent pas faire oublier l’essentiel : la grande majorité des mineurs chiliens travaillent dans d’excellentes conditions de sécurité (5).  » Pourtant, avec trente-et-un morts par an, en moyenne (sur un total de 106 340 personnes travaillant dans la mine et les gravières), on a connu environnement plus engageant.

    « San José est un cauchemar. C’était dangereux, je le savais, tout le monde le savait, déclare l’un des mineurs rescapés. Il n’y a qu’un mot d’ordre : productivité  (6).  » La compagnie minière San Estaban – qui exploite le sous-sol du pays depuis plus de deux cents ans – appartient à MM. Alejandro Bohn (60 % du capital) et Marcelo Kemeny (40 %), le fils du fondateur de la compagnie. Des deux mines qu’ils possédaient, l’une a dû fermer, épuisée. Il fallait donc que San José continue à financer le train de vie des dirigeants de la société.

    A San José, la hausse du prix du métal sur le marché mondial se traduit par une intensification du travail, le recours quasi-systématique aux heures supplémentaires (jusqu’à douze heures par jour) et… une certaine désinvolture dans le domaine de la sécurité : quand, au moment de l’accident, le 4 août, les trente-trois mineurs se précipitent dans la cheminée de secours pour remonter, ils découvrent qu’aucune échelle n’y a été installée...

    Une surprise ? Non : depuis 1999, les accidents se multiplient. En 2004, suite à la mort d’un ouvrier, les syndicats avaient déposé une plainte d’abord rejetée par la cour d’appel. Finalement, en 2005, c’est la fermeture sur décision de la direction du travail. Pourtant, la mine rouvre en 2009, sans que l’ensemble de l’exploitation ait été mise aux normes. En juillet 2010, nouvel accident : un mineur a les jambes broyées. Malgré tout, trois semaines plus tard, le service national de géologie et des mines (Sernageomin) autorise le maintien de la production. Plusieurs syndicalistes parlent de corruption. Vingt-six familles de mineurs ont même décidé de porter plainte contre les propriétaires et l’Etat.

    M. Nestor Jorquera, président de la Confédération minière du Chili (syndicat qui regroupe dix-huit mille salariés), regrette que le Chili ne soit pas signataire de la convention 176 de l’organisation internationale du travail (OIT) sur la sécurité et la santé dans les mines. Il dénonce surtout une législation du travail régressive, héritage de la dictature. Le droit de grève, par exemple, est limité.

    Malgré quelques programmes de prévention des risques, la superintendance de sécurité sociale (ministère du travail) reconnaît que 443 personnes sont décédées suite à un accident du travail en 2009 (282 pour le premier semestre 2010), tandis que 191 685 accidents non mortels ont été enregistrés l’année dernière (pour une population active de 6,7 millions d’individus).

    Le 28 août 2010, le président Piñera a annoncé la création d’une « superintendance des mines » (les syndicats n’y seront pas représentés), renvoyé le directeur du Sernageomin et promis l’augmentation des contrôles et du nombre d’inspecteurs. Il faut dire que ces derniers sont aujourd’hui... seize, pour contrôler plus de quatre mille mines réparties dans tout le pays (7).

    Franck Gaudichaud

    Maître de conférences en civilisation hispano-américaine à l’université Grenoble 3. A dirigé : Le Volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme en Amérique latine, Textuel, Paris, 2008.

    (1) Voir Franck Gaudichaud, « Tremblement de terre politique et retour des Chicago boys », Recherches internationales, juillet 2010 (accessible sur le site du Centre tricontinental).

    (2) Paul Walder, « La sepultada clase obrera », Punto Final, n° 717, Santiago (Chili), septembre 2010.

    (3) José Luis Córdova, Diarioreddigital.cl, 8 octobre 2010.

    (4) En juin 2010, le ministre des mines reconnaissait que la fiscalité minière au Chili était la troisième plus faible au monde (Radio Cooperativa, 1er juin 2010).

    (5) « Au Chili, les mineurs forment une aristocratie ouvrière enviée », Le Monde, 21 septembre 2010.

    (6) Cf. Jean-Paul Mari, « La malédiction de San José », Le Nouvel Observateur, n° 2395, 30 septembre 2010.

    (7) Andrés Figueroa Cornejo, « Treinta y tres mineros, uno tras otro », Agencia latinoamericana de información, 10 septembre 2010.

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  • Le Honduras indigène, noir, populaire et en Résistance

    Des Milliers de honduriens et de honduriennes étaient dans les rues le 12 octobre 2010.

    Le peuple hondurien est descendu dans les  rues pour commémorer 518 années de résistance indigène, noire et populaire, et dénoncer le projet de recolonisation promu par le Nord. Le Conseil Civique des Organisations Populaires et Indigènes du Honduras (COPINH) a présenté devant le Ministère Public une demande contre le Congrès National, pour viole de la Convention 169 de l'OIT.

     
     

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  • La Paix des Riches : Acte II de la stratégie du Choc en Colombie.

    Archibald EMOREJ

    La stratégie du choc, qu’est-ce donc ?

    Fruit des militaires français, intellectuels s’il en est, englués dans la guerre anti-subversive en Algérie, cette stratégie n’est autre que la dialectique de la torture et sa synthèse dans la mise en pratique de l’adage la fin justifie les moyens. Victorieuse mais défaite par le pouvoir politique d’un général, la stratégie a traversé toutes les mers et de Santiago du Chili à Abou Ghraib, sans se perfectionner plus que la simple question des curés du Moyen-Âge, elle est devenue l’art de tous les généraux, la seule méthode pour casser tous ceux qui pensent autrement et le font savoir. La forme humaine, lynchée, battue, privée de tout, réduite à rien, abjure et avoue même le plus improbable pour que s’arrête la douleur, seule alternative à la mort qu’on lui refuse.

    Simplement, si cela fonctionne pour un individu, tout cela s’applique aussi à des populations entières avec d’autres méthodes qui sont la torture collective, la guerre totale, la soumission de classe, l’état policier, et tout cela donne les même résultats : l’acceptation de n’importe qu’elle paix pourvu que l’horreur quotidienne prenne fin. Dans son livre éponyme Naomi Klein l’a largement étudiée, cette stratégie du choc, notamment en ce qui concerne les dictatures du cône sud de l’Amérique Latine dans les années 70-80. Dévoilée au grand public récemment, elle est fort connue, et depuis longtemps, par l’axe Washington-Bogotá-Tel Aviv, ces trois pays qui à eux seuls raflent la quasi-totalité des violations des droits de l’Homme dans le monde et sont à l’origine de tous les conflits majeurs dans leur zone d’influence.

    Petit détour historique.

    Durant les années 90, la Colombie se remet douloureusement de l’effroyable décade des années 80 lorsque le pays faillit vaciller sous les coups de boutoirs des cartels de la drogue. La faiblesse de l’État, le ravage du libéralisme impulsé par les administrations Reagan et Bush père, l’explosion de la consommation de cocaïne et de marijuana dans les pays du Nord... le chaos règne et l’ordre public n’est qu’une formule étrange dont les colombiens peinent à entrevoir le sens. La révolte gronde et les mouvements de guérilla prennent une ampleur politique et militaire sans précédent. La jeunesse s’implique dans l’ELN et le M-19, les Farc-EP descendent de la montagne, la nation se prépare à un coup de tonnerre. Sans le soutien massif des États-Unis, l’affaire était pliée.

    Ces derniers ont néanmoins assorti leur aide d’une condition : la guerre impitoyable contre les communistes. La bourgeoisie colombienne entend le message et fait une croix sur de bien juteux dividendes – enfin, pour le moment. Ainsi donc l’Union Patriotique, mouvement unifié des partis de gauche, parti politique dans lequel les guérillas se sont impliquées avec l’accord du président de l’époque, Belisario Betancur en 1984, a été exterminée. Drôle de cessez-le-feu quand on compte plus de 3000 morts, autant de disparus. Les guérillas ont déserté le parti. En vain : les assassinats ont continué jusqu’à culminer avec le meurtre de trois candidats à la présidentielle. Crimes qui restent à ce jour impunis. C’est que Reagean n’aimait pas les communistes. En ce qui concerne les trafiquants, après avoir éliminé les plus emblématiques, un accord tacite a été passé avec les autres, certainement par sympathie pour leur concours dans le politicide de la UP. Pas d’ingérence dans la politique, profil bas, et la paix des braves avec les élites. Accord somme toute classique entre la mafia et les états, et d’autant plus naturel que les deux structures fonctionnent sur le même modèle.

    Tout aurait pu en rester là avec la nouvelle constitution de 1991. Rénovation de l’État et des élites politiques, entrée de plein pied dans l’ère post-soviétique, mise au pas des guérillas du M-19 et du Quintín Lame... les bourgeois pensent que Cuba va s’effondrer, que les Farc-EP vont s’asphyxier, l’autre Amérique part en guerre en Irak, Internet débarque et distrait plus que la télé. Les riches eux pensent surtout aux devises et aux ressources que la nouvelle constitution va leur permettre de piller tranquillement.

    Mais l’histoire est bien différente. Cuba reste debout, et mieux, le Venezuela est traversé par un mouvement populaire sans précédent. Chavez est en prison après le coup d’état manqué de 1992 et pourtant le soutien du peuple à son endroit et à celui du projet de la révolution bolivarienne ne cesse de progresser. Les ravages du capitalisme sauvage des années 90 laissent sur le carreau des pans entiers de la société colombienne, la corruption des vautours qui se partagent le gâteau exaspère la maigre classe moyenne et les pauvres sont toujours plus nombreux. Les Farc-Ep bougent dans tout le pays et dans toutes les villes. L’ELN maintient sa présence dans les grandes zones pétrolières. La propagande gagne les villes et la nouvelle jeunesse se revigore au projet bolivarien.

    L’armée est enfermée dans ses casernes, sous-équipée, morose, impliquée dans le trafique de drogue, incapable de réagir en tout cas, sinon par quelques massacres à la tronçonneuse qui émaillent ce début de décade (1). La guérilla s’impose et impose son alternative politique, les négociations sont toujours ouvertes avec les gouvernements successifs malgré les coups tordus de la force publique (2). L’état est à bout de souffle, la nouvelle constitution des riches est impuissante à résoudre les problèmes du pays, la justice bégaye, s’enlise, et s’en fout, la structure de l’élite est prête à s’effondrer. Une zone grande comme la Suisse est démilitarisée, sanctuaire des Farc-Ep. Les négociations dites del Caguan s’ouvrent. Les Farc-Ep sont alors reconnues comme une alternative politique dans ce paysage où les bourgeois se sont disqualifiés d’eux-mêmes par le massacre de l’UP, la corruption généralisée et la participation de la grande bourgeoisie au trafic de drogue. D’autres noms font la une régulière des journaux. Ils parlent, ils discutent avec toute la classe politique, ils sont respectés même. Ce sont Raul Reyes, Ivan Rios, Mono Jojoy, Marulanda, Alfonso Cano, Simon Trinidad, Ivan Marquez, Timochenko, Jesus Santrich, etc, etc... La paix du peuple est à l’ordre du jour.

    Mais ceux qui bâillonnent l’histoire ne l’entendent pas ainsi. Si la Colombie s’ouvre au socialisme, même modéré, avec le Venezuela à ses cotés c’est une force impressionnante, une puissance de propagande, un grenier et un puits de ressources à la disposition d’une idéologie différente, bref un danger inacceptable pour l’ordre capitaliste embourbé dans les fracas de ses faillites en Argentine, Chili, et un peu partout en Afrique et en Asie. La bulle spéculative d’Internet lui laisse un peu de répit mais déjà se trame dans l’ombre les plans mondiaux de mise en place d’un nouvel ordre : la lutte contre le terrorisme, l’économie de guerre, la mise au pas des sociétés civiles occidentales et l’écrasement des zones à risque. La stratégie du choc se met alors en place en Colombie. Rien à voir avec le chaos des années 80, non, la méthodique mise en place, froide et implacable, d’une stratégie pour anéantir le peuple, accessoirement les guérillas, et imposer, in fine, la paix des riches.

    Stratégie du choc en Colombie, Acte I.

    Clinton n’est pas le va-t-en guerre que l’on sait (il est plus à ranger dans le camp des épicuriens), alors si rien ne justifie que l’armada se mette en branle pour sauver un pays dont les élites ont si mauvaise réputation, l’aide reste mineure sans être négligeable. Il entre en fonction en 1992, l’année du coup militaire bolivarien manqué de Chavez. La stratégie du choc va alors s’appuyer sur une force tout aussi redoutable, le paramilitarisme. La faiblesse historique des pouvoirs publics le permet dans ce pays où les riches ont toujours plus ou moins disposé d’hommes de main pour faire leur loi sur leurs vastes terres. Les groupes d’extrême droite se sont surtout organisés avec la mafia dans les années 80 pour massacrer l’UP. Alvaro Uribe Velez, gouverneur du département d’Antioqua en 1994, avait même mis en place une force armée parallèle pour lutter contre la subversion qui rackettait les riches, et a du se rétracter suite à un arrêt de la Cour Suprême qui la jugeait anticonstitutionnelle. Claro, les Convivir disputaient à l’État le monopole des armes et de leur usage.

    Dans ce département, il y a eu 80 « entreprises » Convivir, certaines dirigées par ceux qui deviendront des leaders des AUC (Autodefensas Unidas de Colombia, groupe unifié des paramilitaires au niveau national), et le pic de violence atteint dans la région correspond exactement au pic d’activité de ces « groupes privés de défense et de sécurité ». Au milieu des années 90 se forment ainsi des structures paramilitaires sur de solides bases, véritables armées clandestines suréquipées, avec le soutien d’Israël. Soutien dans le sens où tous les grands noms du paramilitarisme, Jorge-40, les frères Castaño, Carlos Mancuso, ont été formés là-bas à la guerre anti-subversive. Leurs livres de confessions sont éloquents sur ce point. Yair Klein (3), le mercenaire israélien, débarque avec des armes et de l’argent et se dirige vers le Magdalena Medio, vers Barrancabermeja, capitale pétrolière du pays, fief de l’ELN et zone de grande influence des Farc-Ep. Les massacres commencent, se suivent et se répètent un peu plus loin. Dans le petit livre noir de la lutte anti-subversive, on trouve la toute simple formule de cette lutte : pour tuer le poisson, il faut assécher l’eau du bocal.

    Anéantir par n’importe quels moyens les soutiens de la guérilla. Terroriser le gens, les torturer sans fin, violer les filles et les femmes, mettre les têtes au bout de piques le long des chemins, bref, une barbarie moyenâgeuse à faire fuir n’importe qu’elle famille. Effet immédiat. Moins de soutien pour la guérilla, plus de difficulté pour se ravitailler, pour communiquer, pour diffuser leur projet politique. Des villages entiers, de petites villes même, sont entièrement colonisés par les amis des paramilitaires, les terres volées ou achetées sous la contrainte pour une poignée de pesos, l’ère de la terreur s’installe pour quelques longues années. La guérilla lutte pied à pied, jour après jour, pour chasser ses monstres, mais se battre sur deux fronts, contre l’armée nationale et contre une armée parallèle, n’est pas des plus simples, surtout quand, effectivement, les zones d’appui sont anéanties. Et pas parce que les gens subitement libérés de l’influence de la guérilla tournent leur veste et ravalent leur ambition de paix sociale et digne, simplement parce qu’entre la mort ou la fuite, entre la torture ou le reniement, entre le viol de ses enfants ou le mensonge, le choix, des plus déchirant qu’il soit, s’impose parfois au-delà de la conscience.

    Voilà qu’en 1999 Hugo Chavez et sa révolution sont portés au pouvoir par le peuple. Coïncidence, c’est à la même date que se négocie le Plan Colombia qui, sous couvert de lutter contre la trafic de drogue, va faire de la Colombie le troisième pays bénéficiaire de l’aide nord-américaine en argent et en armes, derrière Israël et l’Arabie Saoudite. L’armée nationale et la police sont les grands bénéficiaires des dollars de l’oncle Sam. Le message est très clair : cette lutte anti-subversive doit passer au stade supérieur, elle doit être reprise en main par l’état et se couvrir de légalité. Pour l’instant, les paramilitaires servent encore, ils ont loisir d’effectuer la plus sale besogne, en toute liberté et en bénéficiant du soutien logistique de l’armée qui, elle, bénéficie de celui des nord-américains.

    Pour s’assurer du bon déroulement de la stratégie du choc, il faut à Washington un appui sans faille à qui ne viendrait surtout pas l’idée d’arrêter le massacre en cours de route. Ce sera Uribe qui pour l’occasion est sorti de la liste des narco-trafiquants par les services de la DEA. Ils diront plus tard qu’effectivement ils avaient enquêté sur le bonhomme mais que celui-ci était sorti blanc comme neige. Bref, le Plan Colombia est révélé courant 2000, juste le temps d’intensifier la guerre et de préparer le monde à un autre choc, planétaire celui-là, le 11 septembre 2001. Entre temps, Chavez a résisté à un coup d’état de l’extrême droite et de la CIA.

    Les puissants se disent décidément qu’il faut employer une force de choc encore plus grande. Bush fils s’y attelle avec l’appui de tous les faucons que compte l’Occident capitaliste. Quelques jours plus tard, les guérillas colombiennes sont mis dans le même sac que Ben Laden et les Tamouls, et plus jamais on ne reparlera d’eux en des termes courtois. Oubliées les poignées de mains lorsque toute la classe politique d’Amérique du Sud, les journalistes du monde entier défilaient à San Vicente del Caguan pour voir les héros, des Commandantes en chair et en os (même BHL y est allé, c’est vous dire !). A partir de cette date, le 13 ou 14 septembre 2001, ils ne seront plus que violeurs de femmes, éventreurs d’innocents et buveurs de sang.

    La guerre totale contre le terrorisme bat son plein sur le toute la surface de la planète. On oublie les règles et les lois élémentaires. L’électrochoc est si violent que rien ni personne ne réagit avec suffisamment de force pour stopper le chaos. Sur le terrain, c’en est fini de la guerre de caserne, les forces se déploient sur tout le territoire, protégées par la technologie gringa, avions espions, traques satellitaires, commandos spéciaux. Elles ouvrent des bases sur toutes les collines ou presque, enfin toutes celles qui servent à surveiller les puits de pétrole et autres objets de convoitise. En somme tout cela ressemble plus à la mise en place d’un pillage généralisé et systématique qu’à une lutte de libération. Les droits de l’Homme étant mis entre parenthèses, sauf pour pleurer l’élimination d’un puissant ou les crimes supposés des communistes, les fosses communes font leur réapparition, et les viols massifs, et toute une panoplie de saloperies, qui, au final, donnent les chiffres suivants :

    250.000 disparitions forcées dont 38 255 durant les trois dernières années.

    La « justice » colombienne enquête sur 1273 cas impliquant des membres de l’armée concernant 2 077 assassinats, dont 122 femmes et 59 mineurs. 481 officiers, dont 14 colonels sont dans le collimateur de la « justice »

    4,5 millions de déplacés à l’intérieur des frontières du pays, ce qui place la Colombie à la triste deuxième place après le Soudan et avant l’Irak et l’Afgnisthan.

    Mise à jour des plus grandes fosses communes et utilisation massive des fours crématoires à une échelle jamais égalé depuis les crimes du IIIième Reich.

    7 500 prisonniers politiques, des dizaines de milliers d’exilés et des centaines de montages judiciares.

    Plus de 40% des Colombiens, dont une majorité de femmes, d’enfants et de membres des minorités ethniques, vivent dans l’insécurité alimentaire.

    Les taux de désertion scolaire sont alarmants : la Colombie est le seul Etat de la région qui n’offre pas la gratuité de l’enseignement primaire.

    Pour ce qui est des paramilitaires, une fois la quantité de sang et de souffrance maximale atteinte, la pression de la communauté internationale, cette bête informe qui veut faire du commerce tranquille, trouve que cela nuit plutôt que cela ne rapporte. Il faut y mettre fin. L’armée est maintenant suffisamment forte pour prendre le relais sans l’appui des mercenaires. C’est là que le choix d’Uribe est des plus judicieux, puisqu’il est leur grand ami, celui qui leur propose de rentrer sagement dans le rang et pourquoi pas de s’installer comme caciques de la politique d’extrême droite. Son parti, le parti de la U, est bien assez à droite pour cela. Uribe compte sur leur patriotisme, enfin plutôt sur le nationalisme qu’il s’est tué au cours de ce premier mandat à inculquer à tout le peuple. Avant, on fuyait les militaires de base qui vous rackettaient, aujourd’hui ce sont des héros.

    L’hymne nationale c’est deux fois par jour, et le service militaire deux ans ; pas de choix possible, soit on est pour l’armée soit on est terroriste. (Pour tout dire, en Colombie les militaires sont une classe plus qu’une caste. La lutte des classes dépasse donc le seul cadre marxiste.) C’est une erreur politique que commet alors Uribe. Les mercenaires n’ont rien de patriotiques, seul leur importent leurs comptes en banque. Ainsi, même les trois ou quatre petites années de prison qu’il leur propose pour payer des crimes qui valurent la corde à Nuremberg sont refusées par les paramilitaires. Ils se démobilisent, certes, plus de 30 000, tuant au passage tous les mineurs dans leurs rangs pour ne pas se créer de problème avec l’Unicef. Mais les chefs parlent comme des concierges depuis la prison.

    C’en est trop : à la surprise générale, un nuit, ils sont tous extradés aux États-Unis pour répondre de leurs délits de narco-trafiquants. Pour des héros de la nation aux mains couvertes de sang, c’est un peu étrange. Mais bon, la stratégie du choc commençant à faire son effet, le rouleau compresseur de la propagande faisant largement son office, on en discute à peine. La guerre suit son cours, la guérilla est à peine entamée, le voisin bolivarien s’installe, Cuba rayonne auprès d’une jeunesse mondiale avide d’altermondialisme, l’Équateur puis la Bolivie se lancent dans de grandes réformes sociales qui sont presque des révolutions. Ces latinos ont la peau dure alors il faut intensifier encore et encore.

    En 2005 il faut changer la constitution parce qu’elle ne permet pas de deuxième mandat présidentiel. On vote à l’assemblée et grâce à une voix d’une suppléante, l’amendement passe. Un peu plus tard, on apprendra par la même suppléante que tout cela s’est fait contre argent sonnant et trébuchant - enfin contre « promesse » d’argent et c’est bien parce qu’elle ne fut jamais payée qu’elle révéla l’affaire. Et pourtant, Uribe repart pour un mandat, sans même être inquiété. Maintenant l’armée nationale et la police ont le monopole de tous les crimes.

    Apparaissent de manière systématique les falsos positivos, ces gamins tués au hasard et déguisés en guérilleros contre jours de permission et primes sur le salaire. Un cadeau du ministère de la défense : la directive 029 de 2005 pour être exact, qui offre plus de trois millions de pesos par tête de guérillero (directive toujours valable aujourd’hui). Le tissu social du pays a explosé, la guerre s’est invitée dans la psychologie des masses : soit on est pour l’écrasement des communistes, soit on est un terroriste, et cela est valable pour l’intellectuel, le journaliste, l’étudiant, le vendeur au coin de la rue et le chauffeur de taxi. Les prisons sont grandes. Elles accueillent jusqu’à 7 500 prisonniers politiques. Étudier l’histoire de la guérilla devient un crime passible de la prison.

    On doit chuchoter, regarder dans son dos lorsque l’on parle de ceux de la montagne. D’ailleurs, on n’a plus le droit de parler de cela. On ne peut même pas critiquer tel ou tel choix de la guérilla, c’est déjà trop car c’est déjà en parler (4). La stratégie du choc doit faire de la vie de tous un enfer - enfin de la grande majorité car les riches, eux, vivent plus tranquilles : finis les réquisitions, les expropriations et les enlèvements à la Robin des Bois, ils peuvent s’adonner au plaisir des vacances, à Miami ou Tel-Aviv.

    Les sapos, c’est une grande trouvaille de Uribe. Payer les gens contre informations, faire de la délation un devoir constitutionnel. Une rentrée d’argent bienvenue dans le pays qui se bat dans une pauvreté incroyable. Ainsi on va dénoncer un peu tout le monde, d’ailleurs sans trop avoir le choix. Puisque les programmes de démobilisés permettent en plus de bénéficier de l’argent des programmes de réinsertion, on cumule les deux sources de revenu. Quoi de plus fiable qu’un ex-guérillero pour dénoncer un sympathisant ? Le problème est qu’il est impossible de prouver qu’on a été guérillero, et un peu toute la délinquance commune se transforme subitement en ex-révolutionnaire. Les montages judiciaires pleuvent, l’état policier ne fait pas dans le détail. Le tarif minimum, rebelión, est un délit qui vaut sept ans de taule. En étant sage, on en fera six et demi, et ceux et celles-là n’avaient parfois pas plus qu’une revue radicale dans leur besace.

    Jusque dans les universités on trouve des sapos. Partout en fait. Le chauffeurs de taxi, le boucher du coin, le gardien d’immeuble, le voisin, et qui encore ? Les organisations sociales sont infiltrées, les groupes de théâtre, les troquets, les carrefours, les organisations de déplacés même. On bute toujours allègrement journalistes, avocats défenseurs des droits de l’Homme et syndicalistes. Pour ces derniers, le pays est bien installé depuis des années en tête du classement. Et puis, maintenant que les villes sont « libérées » de la racaille communiste, que faire de tous ces jeunes sans travail, ces « délinquants en puissance » qui sont revenus errer dans les rues avec la prise de pouvoir des paras et des mafias dans les quartiers populaires ? Certes, la mafia recrute bon train, mais trop peu pour faire de ces quartiers le bonheur promis par le président. Il faut nettoyer.

    Ce sera le nettoyage social, la limpieza social, toujours de rigueur et pour de longues années encore. Des hommes masqués instaurent des couvre-feux aléatoires dans les quartiers populaires et ils abattent ceux qui traînent dans les rues. Un parc squatté par des fumeurs de marijuana où dorment ceux que l’on nomme pudiquement les habitants de la rue ? Pas de problème : un jour les camions de la mort passeront et le parc retrouvera sa tranquillité pour quelques semaines. Une fois encore, voilà de biens jolies occupations pour les démobilisés des groupes paramilitaires. Vous pensiez qu’ils étaient devenus boulangers, laveurs de carreaux ou cireurs de chaussures ? Quand on a connu les joies du viol collectif sous le regard protecteur de l’armée, on aspire à mieux. Ils sont donc partout dans les villes, à peine s’ils se cachent (au marché de Cucuta, la semaine dernière, le gars de la sécurité portait le bandana du Bloc Catatumbo des AUC, Vencer o Morir, c’est dire si on se sent en sécurité). En tout cas, chacun sait qui est qui. Même porter une chemise de Bob Marley ou du Che loin du centre ville touristique est des plus dangereux.

    Lorsque le deuxième mandat se termine, fort de tous ses faits vérifiés et vérifiables, alors que la pression des ONG se fait plus forte et que commencent à pleuvoir les condamnations (même si elles restent sans effet), il est temps d’amorcer la deuxième phase. Le peuple doit être bon, comme le prisonnier anéanti par les tortures dans sa cellule, pour avaler n’importe qu’elle paix. Plus de dix ans d’une guerre impitoyable contre la fraction la plus vulnérable du peuple, celle la plus réceptive aux ardeurs de changement social des mouvements de gauche, légaux ou clandestins. Même le Polo democratico, une force politique regroupant les restes des mouvements pour le changement social, a fini par s’autodétruire, infiltrée par la droite et pourrie par des ambitions électoralistes. Au niveau politique, le désert est glacé.

    Règne seul le parti de la U, le parti du président. Les médias appartiennent à la famille Santos et sont aux ordres. Fransisco Santos a été le fidèle vice-président pendant les deux mandats du chef. Son cousin, Juan manuel Santos, passe du statut de ministre de la défense à celui de présidentiable. Don Fransisco est lui promu directeur de l’information de RCN radio, une des plus grandes stations du pays. Avec les derniers mois d’Uribe au pouvoir, on teste la réactivité de la société. On mime une guerre avec le Venezuela. Rien ne bouge, le peuple amorphe acquiesce.

    On vend la souveraineté nationale aux militaires Nord-Américains. Pas un souffle, à peine, si peu. On test la popularité des élites en mars 2010 lors des élections parlementaires ; malgré le chaos économique et le délabrement social, les partis d’extrême droite raflent la mise, les paracos tiennent l’assemblée. On met à jour la plus grande fosse commune de l’histoire depuis la seconde guerre mondiale dans le périmètre immédiat d’une base militaire : silence effroyable. Et lorsqu’on met bout à bout tous les scandales de corruptions de l’ère Uribe, le scandale des écoutes téléphoniques des services secrets, et les terribles dérapages de la guerre, on reste abasourdi par le manque de réaction de la société civile, de la justice, du monde politique. La stratégie du choc a atteint son but. Silence on tue.

    La stratégie du Choc, Acte II : La paix des riches.

    On a parfois l’impression qu’ici en Colombie le temps ne s’écoule pas avec la même lenteur qu’en Europe. En une semaine il se passe tant de chose. La vitesse du spectacle atteint des sommets. Ainsi, pas plus tard que le lendemain de la prise de pouvoir officielle de Juan Manuel Santos, avec les chasseurs dans le ciel de la capitale et le gratin sous la pluie de la place Bolivar, voilà que le nouveau président invite Hugo Chavez, l’ennemi numéro un depuis dix ans, à venir discuter et mettre les choses à plat à Santa Marta. Qui eût cru voir le camarade bolivarien fouler un jour la terre colombienne ? Et le lendemain du départ de Uribe ! C’est que le peuple doit comprendre que maintenant tout va changer. Finie la mollesse de la justice à punir les paracos et les corrompus, finies les violations des droits de l’Homme, finie l’obscure tambouille de la guerre et ses excès, puisqu’on vous le dit, maintenant c’est la paix.

    Le plan d’action de cette paix, telle qu’on nous la rabâche toute la journée sur tous les moyens de communication est la suivante :

    1. D’abord il faut être juste, la guerre a eu ses débordements. On va donc punir les responsables, même de la force armée, des violations des droits de l’Homme, des crimes et des tortures. Évidemment, tout ancien ministre de la défense qu’il est, il ne s’agit que d’une douce arnaque où vont tomber quelques sous-officiers. Il ne s’agit en aucun cas de remettre en cause le bien-fondé de la sécurité démocratique, juste de reconnaître que la manière forte implique quelques dérapages. Respect et soumission à la caste militaire et quelques malheureux jetés aux lions pour la foule.

    2. L’état va enfin s’occuper des déplacés et leur restituer leurs terres. Cela sera même appelé une « réforme agraire ». Mensonges. Pour restituer les terres, il faudrait déjà que les personnes volées se présentent devant les services de l’état. Il faudrait pour cela que 1) qu’elles soient toujours en vie, et 2) qu’elles soient totalement assurées de la protection de l’état si elles entament une procédure de dénonciation soit des paramilitaires alors alliés à la force publique, soit directement de la force publique responsable du vol de leur terre. Ces conditions sont réunies dans un ou deux pour cent des cas. Il va falloir, enfin, que les propriétaires terriens de toujours, ceux qui sabotent toute réforme et toute tentative de paix depuis cinquante ans, ceux qui ont tué Gaitan Gaitan, les caciques de l’extrême droite, l’acceptent.

    3. Enfin la force publique va abattre la pauvreté. Sueurs froides dans tous les quartiers populaires et organisations sociales. Généralement, ces déclarations tonitruantes sont mal comprises par la mafia et les policiers : eux ils comprennent on va abattre les pauvres. Chaque jour, on nous le dit, les pauvres le sont par leur faute, qu’il suffit d’un peu de volonté, de quelques lois répressives au cas où certains souhaiteraient malgré tout rester pauvres, et demain le pays sera l’image parfaite d’une cité joyeuse comme on l’imaginait dans les années 70 à Mantes-la-joie. D’ignobles barres surgissent de terre à des kilomètres du centre-ville à la grande joie des investisseurs. Mais si rien ne change dans une ou deux générations, les gangs issus de l’inégalité sociale transformeront chaque ville en enfer, et le Medellín d’aujourd’hui passera pour un havre de paix.

    4. Il va sans dire que la paix, c’est-à-dire la victoire sur la racaille communiste, implique que le pays peut enfin s’adonner aux joies du libéralisme. La nation, c’est pour l’armée. Pour le reste, haro sur tout ce qui reste (c’est-à-dire si peu) d’organismes publics. Les hôpitaux populaires ont déjà fermé en masse au profit des cliniques et organismes privés, mais ceux qui restent, évidemment surchargés et déficitaires, seront fermés. Les écoles seront toutes privées. Les universités sont déjà hors de prix. La privatisation de l’éducation est le meilleur moyen pour l’élite de maintenir l’inégalité de classe. Les transports sont une charge qui tue d’office le petit commerce, l’artisanat et le monde paysan. En ce qui concerne la santé, je préfère seulement dire que soigner une carie nécessite le salaire de plusieurs mois d’une famille pauvre. Donc on ne les soigne pas.

    Certes, les centres commerciaux fleurissent, les grosses bagnoles aux vitres fumées circulent dans les rues, les émissions de télé des blancs racolent pour des séjours sur les plages paradisiaques des Caraïbes, les multinationales déboulent dans tout le pays pour pomper, creuser, arracher, broyer, contaminer. Et fleurit la prostitution et flambent les prix. Carajo ! les joies du néolibéralisme, les chiffres des balances extérieurs dans le vert, et la population crève de faim, de maladie, dans la culture la plus abjecte qui lui est vendue par ceux d’en haut. Même la nourriture se dégrade : dans ce pays si riche de fruits, de légumes, les multinationales de l’agroalimentaire refourguent leurs saloperies que même la chaîne Aldi ou Lidl n’oseraient pas vendre dans le 93.

    5. Évidemment, la paix des riches suit leur victoire. Et le vainqueur aime à se gargariser des grandes batailles qu’il a menées et démontrer qu’il fit preuve de bravoure face à l’ennemi. Bogotá est joliment décorée de pancartes gigantesques où l’on vante les mérites de l’opération Jaque, l’opération Sodoma, et autres étincelantes escarmouches qui auraient changé la face du pays. La télé n’est pas en reste, ni la station de radio de l’armée ou de la police nationale. C’est qu’il faut démontrer à longueur de journée que seule fonctionne la manière forte, sans cesse le marteler. Ainsi, les prochains qui oseront se lever contre l’ordre seront écrasés de la même manière parce que la démonstration est faite que c’est la seule qui marche face à la vermine gauchiste.

    L’incroyable opération pour assassiner le commandant Briceño, alias Mono Jojoy, en est la parfaite démonstration. Des millions de dollars, des milliers d’hommes, une centaine d’appareils, l’appui de la CIA, bref, de quoi construire plus d’une école et payer leurs professeurs pendant plusieurs années, tout cela pour abattre un seul homme. Bien inutile mais démonstration de la stratégie du choc. On écrase, on aplatit, on anéantit, on broie, et on espère que tout le monde se tiendra à carreau de terreur. Dans la foulée, la sénatrice Piedad Cordoba a été condamnée à 18 ans ( !) d’inéligibilité suite aux investigations concernant l’ordinateur de Raul Reyes, assassiné lui aussi par le même type d’opération en 2008 en territoire équatorien. Le message est des plus limpides. Pas une seule entaille à la stratégie du choc. Et même si l’on passe en phase deux, il est hors de question de remettre en cause le bien fondé de cette stratégie. On ne négocie pas, surtout pas avec les irréductibles, ceux et celles imperméables aux électrochocs. Ceux et celles-là sont éliminés, d’une manière ou d’une autre.

    Il faut dire que la paix des riches, pour tous ceux qui ne le sont pas, ressemble fort à une guerre. Le mois de septembre 2010 a été le mois le plus violent sur le champ de bataille. Plus de 200 soldats de l’armée nationale sont morts. En ce qui concerne l’opération Sodoma, personne n’a relevé le communiqué des forces armées qui annoncent la perte de 20 soldats et de 64 mutilés pour le gain extraordinaire de 7 guérilléros morts dont el Mono Jojoy. Évidemment, cette « grande victoire » est en fait l’aveu de l’impuissance de l’élite et de son imposante armée pour vaincre la guérilla.

    Les chiffres officiels de délinquance explosent et sur le terrain les acteurs sociaux s’effrayent de la montée en puissance de la mafia, des ravages de la culture machiste des gangsters relayée par les séries télévisés et la classe politique, et finalement du désintérêt total de l’État pour les quartiers populaires.

    Les campagnes sont toujours sous le feu croisé des combats, les falsos positivos continuent et les fosses communes restent à découvrir. Le thème des cultures illicites a disparu comme si elles n’existaient plus alors que la Colombie reste le premier exportateur de cocaïne. Les projets gigantesques, ou megaproyectos, d’extraction d’or, de carbone, de coltan, de zinc, de charbon et de pétrole vont faire dans les prochaines années la richesse d’une poignée contre la paupérisation des ouvriers, des paysans, des pêcheurs, et sans se soucier de la destruction de la faune et de la flore. La société colombienne avance à contresens : dernier bastion, mais des plus puissants, du fascisme en Amérique-Latine, allié, évidence même, au plus violent libéralisme.

    Cette paix là est une guerre pour toute la population. Paradoxe à peine étrange dans cette dictature qui se dit démocratie.

    Conclusion

    Voici l’heure de conclure sous forme d’avertissement. La mort du Commandant Briceño, alias Mono Jojoy, a donné lieu à un orgasme morbide de l’élite colombienne, le couronnement des dix années d’horreur quotidienne qu’elle a infligée à son peuple. Dans le reste du monde, seul Obama a félicité Juan Manuel Santos et son équipe de tueurs assermentés. On l’a vu, la Colombie, comme presque tous les pays du monde, Europe incluse, dépend largement de la politique intérieure et extérieure des États-Unis. J’insiste, encore, comme à chaque fois : le cas colombien est un laboratoire où les forces du fascisme/libéralisme ( je ne sais comment l’écrire !) s’essayent à couvrir leurs horreurs sous les habits de la démocratie et, en ce sens, c’est un bien triste présage. Cette stratégie du choc permet en effet de signer n’importe qu’elle paix, de valider n’importe quel virage ultra-libéral et la majorité l’accepte via le truchement des élections, le mensonge des médias et la menace des canons.

    Certains commentaires, certainement violentés de loin par ces électrochocs, se joignent au concert des voix qui appellent à la paix, n’importe qu’elle paix, pourvu que cesse la guerre. D’autres voix, moins écoutées mais tellement plus humaines et braves, soutiennent le contraire : cet armistice des assassins, jamais ! Certains restent debout et n’acceptent pas cette paix des riches. Sont-ils pour autant à calomnier ? Leur seul crime est un acte de bravoure : ils (et elles) ont une conscience politique intransigeante, invulnérable aux coups de la stratégie du choc. Ceux et celles-là ne se taisent pas, pas plus après dix années de chaos qu’après cent ans d’esclavage. Et encore moins après la mort d’un des leurs ou l’inéligibilité d’une autre. Et ceux et celles-là, les puissants n’ont d’autre choix que de les éliminer, physiquement ou politiquement.

    La lutte armée est évidemment discutable et critiquable. N’allez pas croire à une apologie de la mort et de la guerre, il ne faut pas chasser sur le terrain des élites. Mais critiquer et s’autocritiquer peut amener à de bien curieux résultats, même à de radicales postures si loin de la coutume des cercles démocrates. Militer, manifester, s’insurger, se révolter puis s’organiser en conséquence, voilà bien les choix qui s’offrent à nous un jour ou l’autre, nous qui tremblons d’indignation devant l’injustice et la misère du monde, nous qui nous reconnaissons aux noms de « camarades ». Toujours on nous reprochera de motiver la réaction et la répression, plainte classique des ventres mous qui sont imperturbables à ces misères qui nous tordent les boyaux. Défendre les esclaves contre les maîtres, c’est d’abord reconnaître sa propre condition d’esclave. Ce n’est pas le plus agréable, mais c’est le premier pas vers la liberté. Et seuls ceux qui sont libres peuvent analyser en toute impartialité les informations bombardées par le spectacle et décrypter les mécanismes qui nous broient.

    Pour le reste, cette majorité schizophrène qui s’agenouille, brisée, exsangue, presque morte devant les tueurs les plus vils, pour eux et pour tous et toutes - la lucidité ne protège pas de l’enfer- vient l’heure des couleuvres et de l’amer paix. Le seul acte qui vaille alors pour tous, c’est d’analyser avec rigueur la situation et de ne pas tirer de conclusions hâtives repiquées aux journaux du soir, et finalement se pencher sur l’histoire de ceux qui ont dit « non » à ce genre de paix afin de comprendre pourquoi on leur attribue, bien après leur mort, des noms de rue, d’aéroports ou d’universités. Et s’interroger sur le sort de ceux qui ont capitulé au diktat des barbares. Le prix exorbitant qu’ils ont payé leur a-t-il vraiment apporté la fin de la soumission et de l’aliénation, le bonheur, le respect, la justice ? La paix des riches ne saurait cacher la guerre des peuples, pas plus qu’elle ne saurait effacer les chemins qui mènent à cette lutte.

    Archibald EMOREJ

    (1) On rappellera l’exemple sanglant des massacres de Trujillo, entre 1986 et 1994. Fomentés par les narcotrafiquants et/ou paramilitaires Diego Montoya “Don Diego” et Henry Loaiza “El Alacrán”, ce sont plus de 245 personnes assassinées. Le concours et la participation de l’armée et de la police nationale a été démontré. Ces massacres ont culminé en 1990 avec meurtres sélectifs, tortures, actes de barbaries (utilisation de tronçonneuses sur des personnes vivantes), toujours sous l’influence de « l’esprit » de la lutte anti-subversive, toutes les victimes étant accusées de collaborer avec la guérilla de l’ELN. Infos en espagnol : http://www.semana.com/wf_InfoArticu...

    (2) En 1990 le président Cesar Gaviria rompt les négociations pourtant ouverte depuis 1984, sans avertissement, en ordonnant le bombardement du sanctuaire des Farc-Ep, lieu de résidence et de travail du secrétariat général, connu comme la casa verde. Ce lieu mythique, fondé par Jacobo Arenas et Manuel Marulanda lors de la trêve conclue avec Elisario Betancur, représente surtout un espoir de paix. Évidemment, cette attaque des plus lâches échoue dans ses objectifs d’assassiner par surprise tout le secrétariat des Farc-Ep et interrompt pour plusieurs années les possibilités de paix au moment même où la guérilla négociée sa participation à l’Assemblée constituante de 1990. La confiance, déjà largement entamée par le massacre de la UP, est anéantie, et il faut trouver dans cette acte de lâcheté des élites colombiennes l’échec des négociations postérieures dites del Caguan et la méfiance actuelle de la guérilla à accepter n’importe quel cessez-le-feu.

    (3) L’état Israélien est le premier fournisseur d’armes de l’état colombien, le seul pays ou les citoyens colombiens peuvent se rendre sans visas. En ce qui concerne le mercenaire Yair Klein, formateur des chefs des milices paramilitaires des années 1980, lire ce brillant résumé http://www.ikiru.ch/tonio/yair-klei...

    (4) Un cas, un seul parmi tant de prisonniers politiques, le professeur MIGUEL ANGEL BELTRAN VILLEGAS, été extradé illégalement le 22 mai 2009 par le Mexique, pays dans lequel il effectuait un stage postdoctoral en Études sur l’Amérique latine à l’Université Nationale Autonome du Mexique. Miguel est un sociologue et auteur prolixe dont le seul crime, il est incarcéré pour terrorisme, est d’avoir écrit et de soutenir l’affirmation selon laquelle les Farc-Ep sont une réponse historique aux multiples violences d’État.

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  • Les leçons des législatives vénézueliennes

    Joel LEON
    Les élections législatives Vénézuéliennes du mois de septembre dernier faisaient la une de tous les grands journaux de l’occident, qui tempêtant la fin de règne du Chavisme. En termes clairs, l’occident, fatigué par cette expérience populaire, souhaite ardemment un changement de régime. Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer cette ferme volonté de la part des pays riches.

    LE MAUVAIS EXEMPLE BOLIVARIEN

    Gabriel Garcia marquez, prix Nobel de littérature et auteur du roman « Chronique d’une mort annoncée », rencontrait a bord d’un avion le leader bolivarien, fraichement élu en 1999, et dialoguait avec lui. Ce qui lui avait fait dire qu’il avait « parlé à deux personnages (Hugo Chavez) contradictoires, à l’intérieur d’une même personne. L’un qui est chanceux d’avoir l’opportunité de sauver son pays. Et l’autre, un homme qui est condamné à entrer dans l’histoire, tout simplement comme un autre dictateur », fin de citation. Assertion que les 11 ans de pouvoir allaient démentir, non seulement Chavez n’est pas un dictateur, parce qu’il a organisé 14 élections ou référendums et a gagné 13 d’antre eux. Toutes ces élections furent supervisées par des organisations internationales, de véritables juges électoraux, incluant les plus réactionnaires, dont l’institut international républicain IRI. Leurs verdicts sont toujours élogieux a propos de la crédibilité de ces scrutins, y compris la dernière en date. Sans oublier que plus de 80% de radios et de télévisions du pays sont entre les mains des manitous de la droite.

    Par contre, Hugo Chavez fut victime d’un coup d’état en 2002 que l’IRI s’empressa d’appuyer, une organisation qui prétend promouvoir la démocratie dans le monde. L’hostilité a l’égard du régime Bolivarien est internationalement connue. Il est vilipendé quotidiennement dans la presse bourgeoise, ce qui a même porté une super star télévangéliste américain, Pat Robinson, a appelé publiquement son gouvernement a l’exécution du leader populaire vénézuélien. Chavez est l’homme qu’attendaient les latino-américains pour se réinvestir activement dans la vie publique de leurs pays. Il est un catalyseur, donc un symbole à détruire par tous les moyens, incluant le meurtre. De 1999 a aujourd’hui, le néo-libéralisme ne cesse d’encaisser des revers dans le continent. La banque mondiale et le fonds monétaire international ont perdu considérablement de leurs influences des années 70 et 80. Les oligarchies locales se voient dévoiler leurs mensonges de 200 ans et la psychose de peur qu’elles engendrent. Les masses populaires se conscientisent et s’organisent avec une rapidité et une robustesse qui menacent directement le statu quo. Partout, les peuples participent a la vie politique et matérialisent leurs volontés à travers l’élection des leaders sociaux et politiques à la présidence ou au parlement. Le Brésil, la Bolivie, l’Equateur, l’Argentine, le Nicaragua…sont autant de pays qui actuellement mettent en œuvre des politiques publiques dans l’intérêt de leurs pays.

    Donc, le grand capital financier international a intérêt à évincer Chavez du pouvoir. Les dernières législatives vénézuéliennes représentaient un important test pour les ennemis de la participation populaire au pouvoir. Ils préparent la grande offensive pour la présidentielle de 2012, ils jurent d’en finir avec le Chavisme au Venezuela, pour du même coup stopper le processus politique en cours dans le continent. Roger Noriega a déjà annoncé les couleurs en anticipant la fin du « populisme » en Amérique latine, tout en motivant leurs allies sur le terrain. Le résultat des législatifs est bien accueilli dans le monde occidental. Les media des Etats-Unis, l’Italie, la Grande Bretagne, la France, l’Espagne etc. saluent le retour de l’opposition de droite au parlement. Comme si elle était écartée de force par le pouvoir, la vérité c’est qu’elle avait boycotté les élections, 5 ans auparavant, à partir d’un mauvais calcul politique dont le but exclusif fut d’handicaper la légitimité du pouvoir.

    Le retour de l’opposition au parlement peut être vu sur plusieurs angles. Premièrement, c’est le respect d’une longue tradition purement vénézuélienne qui persiste, à savoir que la vie publique de ce pays est toujours marquée par une non-polarisation politique accrue et un morcellement excessif de la classe politique. Deuxièmement, après 11 ans de difficile gouvernance dans un pays à une forte tradition démocratique, les insatisfactions de la population se manifestent tranquillement mais surement. Les gangrènes administratives et politiques qui commençaient à ronger le pouvoir de l’intérieur et qu’un épais laxisme ignorait, devront être abordées avec force et efficacité, si le pouvoir veut se garantir une victoire en 2012. Troisièmement, le Chavisme, après 11 ans de pouvoir, doit prouver sa maturité politique à cohabiter avec des forces hostiles et démontrer sa capacité organisationnelle et psychologique à tenir motivés les partisans du régime. Aussi, on attend à ce que le pouvoir en place développe sa dextérité de négocier son plan socio-économique avec les autres forces politiques au bénéfice des masses pauvres du pays.

    L’avantage du pouvoir en place c’est qu’il peut faire des alliances. L’organisation politique « Patrie Pour Tous », PPT, qui dispose de 11 députés peut être courtistée a des fins d’alliance. Il faut noter aussi le fait que les sièges remportés par l’opposition de droite sont le résultat d’une alliance purement électoraliste, un peu hétéroclite, foncièrement animée par la haine chaviste. Toute alliance électoraliste, en général, comporte en soi les germes de sa destruction ou de sa défaillance, particulièrement dans un pays ou le régionalisme est toujours très présent dans le jeu politique. La encore, tout dépendra de la maturité politique acquise durant ces 11 ans de pouvoir exclusif, a trouver des accords avec des adversaires sans mettre en question l’essence du projet politique.

    Il doit être unanimement admis que le pouvoir, dans sa phase institutionnelle, ne sera plus le même. Cela exigera une attention permanente des autorités aux charges de l’état, d’où la nécessite de développer une « culture d’exécution » au niveau des fonctionnaires de l’état, basée sur le tangible. A la manière de cuba, au cours des années 90, un processus de rectification interne doit être mis en œuvre afin d’éliminer la corruption, le trafique d’influence et l’insécurité qui accablent les réalisations du gouvernement. En d’autres termes, c’est l’heure de la moralisation administrative.

    La forte personnalité politique du président Chavez joue un rôle important dans la vie politique vénézuélienne et du parti qu’il a fondé. Ce qui constitue un problème a l’épanouissement de l’instrument politique. Donc, le leader doit faire preuve d’une grande magnanimité pour ne développer aucune forme d’autoritarisme qui contrasterait avec le projet de doter le pays d’une organisation politique forte capable d’assurer la pérennité du changement en faveur des masses. L’organisation doit dépasser le cadre d’un homme pour s’imposer institutionnellement et nationalement comme une force politique incontournable.

    Finalement, le grand capital financier international a intérêt de mettre fin au processus bolivarien parce qu’il met en ébullition un continent docile depuis plus de 45 ans. Les derniers législatifs lancent un message fort aux dirigeants actuels afin d’agir vite pour corriger toute dérive administrative. Un moyen pour s’assurer d’une autre victoire en 2012. Et, renforcer les structures organisationnelles du parti, afin de continuer à s’imposer comme une force de changement au Venezuela pour les 50 ans à venir.

    Joël Léon

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  • Lettre du président de l’état plurinational de Bolivie

    AUX PEUPLES AUTOCHTONES DU MONDE

    Evo MORALES

    La nature, la forêt et les peuples indigènes ne sont pas en vente

    Frères indigènes du monde,

    Je suis profondément inquiet de la tentative d’utilisation de certains dirigeants et de groupes indigènes pour promouvoir la mercantilisation de la nature et de la forêt en particulier à travers la création du mécanisme REDD (Réduction des Emissions résultant du Déboisement et de la Dégradation des forêts dans les pays en développement) et ses versions REDD+ et REDD++.

    Chaque année une étendue de forêt et de jungle d’une superficie équivalente à 36.000 terrains de football disparaît. Chaque année, nous perdons 13 millions d’hectares de forêts. A ce rythme, les forêts disparaîtront avant la fin du siècle.

    Les forêts et la jungle sont les principales sources de biodiversité. Si la déforestation continue des milliers d’espèces animales et végétales disparaîtront à tout jamais. Plus des trois quarts de l’eau douce accessible proviennent de zones de captage en forêt, étant donné que la qualité de l’eau se dégrade lorsque l’état de la forêt se détériore. Les forêts constituent une protection contre les inondations, l’érosion et les catastrophes naturelles. Elles fournissent des biens à base de bois ou sans bois. Elles recèlent de médicaments naturels et de techniques de guérissons jusqu’ici inconnues.

    Les forêts et la jungle sont les poumons de l’atmosphère. 18 % de la totalité des émissions de gaz à effet de serre produites à travers le monde est dû à la déforestation.

    Il est fondamental de cesser la destruction de notre Terre Mère.

    Dans le contexte actuel des négociations sur le changement climatique, tout le monde reconnaît qu’il est essentiel d’empêcher la déforestation et la dégradation des forêts.

    Toutefois, pour ce faire, certains optent pour la mercantilisation des forêts en avançant le faux argument selon lequel on prend soin et on entretient uniquement ce qui a un prix et un propriétaire.

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    Leur proposition est de ne prendre en compte qu’une des fonctions des forêts, à savoir sa capacité d’absorption de dioxyde de carbone, et d’émettre des « certificats », des « obligations » ou des « crédits-carbone » qui seront commercialisés dans un marché du carbone. Ainsi, les entreprises du Nord pourront choisir, soit de réduire leurs émissions dans leur pays, soit d’acheter des « certificats REDD » dans des pays du Sud en fonction de l’état de leur économie. Par exemple, si une entreprise doit investir 40 ou 50 dollars US pour réduire l’émission d’une tonne de CO² dans un « pays développé », elle préfèrera acheter un « certificat REDD » moyennant 10 ou 20 dollars US dans un pays « en développement », conformément à l’engagement portant sur la réduction des émissions de la tonne de CO² en question.

    Par l’intermédiaire de ce mécanisme, les pays développés transfèreront aux pays en développement leur obligation de réduire leurs émissions, et le Sud financera, une fois de plus, le Nord puisque cette entreprise du Nord économisera beaucoup d’argent en achetant des « certificats » de carbone des forêts du Sud.

    Non seulement, ils tricheront en ce qui concerne leurs engagements de réduction des émissions, mais ils ouvriront également la porte à la mercantilisation de la nature en commençant par les forêts. Les forêts feront l’objet d’une estimation en raison de la quantité de tonnes de CO² qu’elles sont capables d’absorber. Les « obligations » ou les « crédits-carbone » qui attestent de cette capacité d’absorption seront achetés et vendu(e)s comme n’importe quelle marchandise au niveau mondial. Pour s’assurer que personne ne viole la propriété des acheteurs de « certificats REDD », un ensemble de restrictions a été mis en place, lequel finira par bafouer les droits souverains des pays et des peuples indigènes sur leurs forêts et la jungle. C’est alors que commencera une nouvelle étape de privatisation de la nature jamais observée auparavant qui s’étendra progressivement à l’eau, à la biodiversité et à ce qu’ils qualifient de « services environnementaux ».

    Alors que nous affirmons que le capitalisme est la cause du réchauffement global et de la destruction des forêts, de la jungle et de la Terre Mère, eux cherchent maintenant à étendre le capitalisme à la mercantilisation de la nature sous couvert du dénominatif « économie verte ».

    Afin d’obtenir le soutien à cette proposition de mercantilisation de la nature, certains organismes financiers, gouvernements, ONG, fondations, « experts » et entreprises intermédiaires offrent un pourcentage des « bénéfices » de cette « mercantilisation » de la nature aux peuples indigènes et aux communautés vivant dans les forêts de peuples originaires et la jungle.

    La nature, la forêt et les peuples indigènes ne sont pas en vente !

    A travers les siècles, nous, peuples indigènes avons vécu en prenant soin et en préservant les forêts de peuples originaires et la jungle. Nous ne considérons les forêts et la jungle ni comme un objet ni comme une chose que l’on peut évaluer et privatiser.

    Nous n’acceptons pas que l’on réduise les forêts d’indigènes à une simple quantité mesurable de carbone. Nous n’accepterons pas non plus que l’on prenne les forêts d’indigènes pour de simples plantations d’une ou plusieurs espèces d’arbres. La forêt est notre foyer, elle est la grande maison où coexistent plantes, animaux, eau, sol, air pur et êtres humains.

    Il est fondamental que tous les pays du monde travaillent ensemble pour éviter la déforestation et la dégradation des forêts et de la jungle. Il incombe aux pays développés de contribuer économiquement à la préservation des forêts, celle-ci faisant partie intégrante de leur dette climatique et environnementale, mais NON à travers leur mercantilisation. Il existe de nombreux moyens d’aider et de financer les pays en développement, les peuples indigènes et les communautés locales qui contribuent à la préservation des forêts.

    Les pays développés dépensent des dizaines de fois plus de ressources publiques pour la défense, la sécurité et les guerres que pour le changement climatique. Même pendant la crise financière beaucoup ont maintenu voire augmenté leurs dépenses relatives à la défense. Il est inadmissible qu’en profitant des besoins des communautés et des ambitions de certains dirigeants et « experts » indigènes, on vise à impliquer les peuples indigènes dans la mercantilisation de la nature.

    Tout mécanisme de protection des forêts et de la jungle doit sauvegarder les droits et garantir la participation des indigènes. Toutefois, nous ne pouvons accepter, sous prétexte de participation des indigènes à la REDD, qu’on prise et qu’on négocie au sein d’un marché mondial le carbone des forêts et de la jungle.

    Frères indigènes, ne soyons pas dupes. Certains nous disent que le mécanisme de marché du carbone dans le cas de la REDD se fera sur la base du volontariat. C’est-àdire que celui qui le voudra pourra vendre et acheter, et celui qui ne le souhaitera pas, sera mis à l’écart. Nous ne pouvons pas accepter qu’avec notre consentement on crée un mécanisme dans lequel les uns vendent volontairement la Terre Mère alors que les autres regardent les bras croisés.

    Face à ces visions réductionnistes et mercantilistes des forêts et de la jungle, les peuples indigènes, conjointement avec les paysans les mouvements sociaux du monde, doivent lutter en faveur des propositions de la Conférence Mondiale des Peuples sur le Changement Climatique et les droits de la Terre Mère :

    Contrôle intégral des forêts d’autochtones en prenant en compte non seulement leur fonction de réduction des émissions de CO² mais également leurs fonctions et potentialités permettant de ne pas les confondre avec de simples plantations.

    Par rapport à la souveraineté des pays en développement dans la gestion intégrale de leurs forêts.

    Respect intégral des droits des peuples indigènes déterminés par la Déclaration des Nations Unies sur les Droits des Peuples Autochtones, de la Convention 169 de la OIT et d’autres instruments internationaux ; reconnaissance et respect de ses territoires ; revalorisation et application des connaissances indigènes pour la préservation des forêts ; participation et gestion des forêts et de la jungle par les peuples indigènes.

    Financement des pays en développement et des peuples indigènes par les pays développés pour le contrôle intégral des forêts comme faisant partie de sa dette climatique et environnementale. Pas de mise en place d’aucun mécanisme de marché du carbone ou de « mesure d’incitation » qui impliquerait la mercantilisation des forêts et de la jungle.

    Reconnaissance des droits de la Terre Mère qui englobe les forêts, la jungle et toutes ses composantes. Afin de rétablir l’harmonie avec la Terre Mère, la marche à suivre n’est pas de faire une estimation de la nature, mais de reconnaître que non seulement nous les êtres humains avons droit à la vie et à nous reproduire, mais que la nature a également le droit à la vie et à se régénérer, et que sans la Terre Mère les êtres humains ne peuvent vivre.

    Frères indigènes, ensemble avec nos frères paysans et les mouvements sociaux du monde, nous devons nous mobiliser pour que les conclusions de Cochabamba soient défendues à Cancún, et pour impulser un mécanisme d’ACTIONS RELATIVES AUX FORETS basé sur ces cinq principes, en faisant toujours de l’unité des peuples indigènes et des principes de respect de la Terre Mère notre devise, qu’au travers des siècles nous avons préservé et hérité de nos ancêtres.

    EVO MORALES AYMA

    Président de l’Etat Plurinational de Bolivie

    Communiqué de Presse de l’Ambassade de l’État Plurinational de Bolivie en France.

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  • Rarement une élection présidentielle «jouée d'avance» n'aura apporté autant d'enseignements! Dimanche, les Brésiliens ont très clairement affirmé leur refus d'un retour aux années néolibérales incarnées par José Serra. Le candidat préféré de l'establishment économique et médiatique a dû se contenter du tiers des suffrages exprimés, loin derrière Dilma Roussef. Contrainte à un second tour, la dauphine du président Lula paraît bien partie pour s'imposer le 31 octobre prochain et consolider le camp progressiste sur le continent.

    D'ici là, la femme du jour n'est pas celle qu'on attendait, mais bien l'écologiste Marina Silva. Se jouant du «vote utile» comme du poids des partis traditionnels, l'ex-ministre démissionnaire est parvenue à rassembler sur son nom un cinquième de l'immense électorat brésilien. Un troisième camp certainement hétéroclite mais dont l'ampleur souligne le bilan contrasté de l'ère Lula.
    Car au-delà de l'emballement médiatique international autour du prétendu «Nelson Mandela brésilien», la folle cote de popularité de Lula au sortir du pouvoir traduit autant ses succès que ses échecs. Si la gauche lui sait gré d'avoir combattu l'extrême pauvreté et les inégalités raciales, la droite apprécie qu'il n'ait que peu modifié la structure économique et politique du pays.

    Ce faisant, Lula a disposé de huit années d'une relative tranquillité pour jouer de sa marge de manoeuvre présidentielle, en particulier au niveau international où il a pris ses distances avec Washington.
    En revanche, l'ancien syndicaliste s'est bien gardé de tracer les contours d'une alternative politique et économique à moyen terme. Alors que les Etats de la région se révolutionnaient au travers d'assemblées constituantes, la démocratie brésilienne est restée ce modèle de clientélisme et de népotisme avec lequel Lula a su composer.

    Economiquement, le pari libre-échangiste du président, son soutien absolu aux transnationales brésiliennes (qualifié parfois de «semi-impérialisme») et le maintien de taux d'intérêts très élevés ont probablement apporté des capitaux à ses projets sociaux. Ils ont aussi amené leur lot de «contraintes» politiques et imposé un type de croissance très dépendante de l'humeur des marchés. L'Argentine (naguère) et le Mexique (hier et aujourd'hui) l'ont expérimenté à leurs dépens.

    En négatif, le succès de Marina Silva laisse apparaître une politique «luliste» davantage superficielle que pragmatique, puisqu'incapable de faire primer l'intérêt du plus grand nombre sur les privilèges de l'élite. L'échec de la réforme agraire, la dissémination massive d'OGM et les mégaprojets énergétiques ou miniers dénoncés par l'ex-ministre de l'Environnement soulignent tous la dépendance intacte du Brésil à l'égard du capital transnational.

    En soutenant celle qui avait claqué la porte du gouvernement, vingt millions de Brésiliens ont envoyé un message que Dilma Roussef serait bien avisée d'entendre. Moins charismatique que Lula, mais tout aussi vulnérable politiquement, la probable future présidente aura besoin de l'appui de cette base remuante. Elle a quatre semaines pour convaincre et marquer sa différence d'avec son mentor.

    Source ici


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  • L’Amérique latine, un vivant reproche pour la gauche européenne

    par Bernard Cassen

    Quand les dirigeants européens s’intéressent à l’Amérique latine, c’est en termes de commerce et d’investissements. Au niveau des Etats, il s’agit de décrocher de grands contrats pour leurs industriels, notamment ceux de l’armement, des transports et des travaux publics. Au niveau de l’Union européenne (UE), la grande affaire du moment est de savoir si un accord de libre-échange pourra être signé avec le Mercosur [1].

    Pour les négociateurs de l’UE, peu importe la couleur politique des gouvernements latino-américains dès lors qu’ils ouvrent leurs marchés aux transnationales européennes. Des marchés qui représentent environ 60 milliards d’euros par an… Une exception à cette règle toutefois : ces diplomates insistent pour qu’un chapitre d’un éventuel accord traite de la garantie des investissements.

    C’est le Venezuela qui est directement visé en raison des nationalisations décidées par le gouvernement de Hugo Chavez, et qui ont pourtant toutes fait l’objet d’indemnisations généreuses. La souveraineté des Etats sur leurs ressources naturelles et la maîtrise de leurs secteurs économiques stratégiques sont des notions totalement étrangères aux représentants de la Commission de Bruxelles, porte parole des lobbies industriels et financiers européens, qui négocient au nom des Vingt-Sept.

    Jusque-là, rien qui puisse surprendre. Aussi bien au sein de l’UE que dans ses relations extérieures, la Commission reste dans sa logique ultra-libérale, et un accord de libre-échange avec une zone de 250 millions d’habitants constituerait pour elle un succès majeur. De même, au plan politique, nul ne s’étonnera que toute la droite européenne et la quasi totalité des grands médias manifestent une hostilité permanente à l’égard des gouvernements (Bolivie, Equateur, et surtout Venezuela) qui ont engagé des processus de profonde transformation sociale et qui, avec Cuba, sont les éléments moteurs de l’Alliance bolivarienne des peuples d’Amérique (Alba) [2].

    Ce qui, en revanche, est plus difficilement compréhensible, c’est l’attitude d’une grande partie des forces se réclamant de la gauche, tout particulièrement de la social-démocratie. Au mieux, elles ne veulent pas voir ce qui se passe en Amérique du Sud [3], elles regardent ailleurs. Au pire, elles se contentent de reprendre à leur compte les campagnes de désinformation et de dénigrement dont, dans la presse écrite, El Pais en Espagne et Le Monde et Libération en France sont les principaux relais européens.

    L’Amérique latine est aujourd’hui la seule région du monde où, certes de manière parfois désordonnée, des gouvernements mettent en œuvre des mesures réellement progressistes, créent les conditions de la participation populaire, rompent avec les dogmes néolibéraux, mettent le projet politique au poste de commandement et instaurent, avec l’Alba, des formes de relations internationales fondées sur la solidarité et non pas la concurrence. En bonne logique, ces expériences mériteraient d’être étudiées et soutenues par tous les mouvements de gauche en Europe. Ce n’est nullement le cas. Sans doute parce qu’elles constituent un vivant reproche pour tous ceux qui ont renoncé à changer la société autrement qu’en paroles. 

    Notes

     

     

    [1] Le Mercosur comprend l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay. L’entrée du Venezuela est encore subordonnée à un vote favorable du Parlement paraguayen.

     

     

    [2] L’Alba regroupe 8 Etats : Antigua-et-Barbuda, la Bolivie, Cuba, l’Equateur, La Dominique, le Nicaragua, Saint-Vincent-et-les Grenadines et le Venezuela. La Guyana est membre observateur.

    [3] Seul le Brésil de Lula fait l’objet d’appréciations positives parce qu’il est jugé « modéré » et « raisonnable ». Aussi les médias européens tentent-ils de l’opposer aux « radicaux » de l’Alba.


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  • Quatorze prisonniers politiques Mapuche ont confirmé lundi 4 octobre leur décision de poursuivre la grève de la faim (85 jours).

    - Trois sont incarcérés à la prison d'Angol.

    - Sept se trouvent à l'hopital de Victoria.

    - Trois sont incarcérés à Témuco.

    - Un au centre de réclusion pour mineurs de Chol Chol. Il est pour sa part en grève de la faim depuis 31 jours. Il a décidé de poursuivre et de dénoncer les conditions de détention des enfants prisonniers politiques Mapuche.

    Les prisonniers considèrent comme insuffisant l'accord avec le gouvernement que vingt trois de leurs camarades ont signé.

    Ils respectent leur décision mais déclarent qu'ils iront jusqu'au bout pour obtenir satisfaction aux revendications qui ont été à la base de cette grève de la faim commencée le 12juillet.

    Ils déclarent que l'engagement du gouvernement à retirer les plaintes pour terrorisme n'empêchera pas les tribunaux d'appliquer la loi anti-terroriste héritée de Pinochet, ni l'utilisation de témoins masqués. ces pratiques sont contraires au Droit international et aux Accords que le Chili à signé.

    Les comuneros d'Angol déclarent : "Indépendamment de notre exigence d'un procès juste où notre innocence sera prouvée, le fond de cette grève de la faim touche à ce que nous espérons pour le futur de notre Peuple Nation Mapuche".

    La déclaration d'intention du gouvernement de réformer la loi anti-terroriste d'après la constitution ne peut que susciter la plus profonde méfiance. car, en même temps que le gouvernement s'efforce de montrer sa "volonté de dialoguer", la violence contre les communautés Mapuche augmente. Plusieurs témoignages font état de chantage et de tortures psychologiques exercés, lors de la visite le 3 octobre par le ministre de la Santé, à l'encontre des grèvistes hospitalisés et également d'une répression systématique des manifestations de solidarité en faveurs des prisonniers politiques Mapuche .


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  • Equateur : un témoignage

    Bernard GENSANE

    J’ai repris sur mon blog le billet de Théophraste sur L’Express.fr et l’Equateur. Un correspondant m’a écrit ceci :

    "Jeudi 30 septembre, la nouvelle tombe de l’agression et séquestration de Rafael Correa à Quito. J’appelle en urgence nos amis dans les ministères. Ils sont apeurés. Les policiers empêchent le Président de sortir de leur hôpital, ils ont déserté leurs postes, les braquages commencent dans les centres commerciaux, dans les banques, contre des particuliers dans la rue.

    Le Commandement conjoint des Armées annonce sa loyauté, mais les militaires restent en fait dans leurs casernes laissant la population livrée à l’insécurité. Il y a clairement un plan et la revendication salariale avancée n’est visiblement qu’un prétexte. CNN titre sur le soulèvement des policiers pour raisons sociales, ils considèrent que le Président est à l’hôpital de son propre gré pour se faire soigner. Ils gagnent du temps, quoi, pour que personne ne regarde de trop près et que le coup devienne irréversible. Ils interviewent Lucio Gutierrez, l’ancien président de l’Equateur qui annonce l’échec du « régime communiste » de Rafael Correa.

    Leur sale plan aurait pu marcher. Le peuple réuni devant l’hôpital ne pouvait en réalité pas grand-chose contre ces policiers armés qui n’ont pas hésité à tirer sur la foule après l’avoir asphyxié de bombes lacrymogènes. Mais c’était sans compter sur la nouvelle réalité politique en Amérique Latine. Correa a en effet le réflexe de joindre ses homologues dont Hugo Chavez, à qui il explique en détail la situation et à qui il transmet la consigne de convoquer en urgence l’Union des Nations Sudaméricaines l’UNASUR. Ce même Chavez a lancé Tele Sur, dont les images et témoignages des journalistes sur place attestent de l’existence d’une tentative de coup d’état. Je me disais : si seulement Tele Sur avait existé lors du coup contre le Président Allende. La pression fut donc continentale, tous les peuples d’Amérique du Sud, branchés sur Tele Sur et à l’écoute de leurs propres présidents : Evo, Cristina, Lula, même Piñera au Chili et Garcia au Pérou ont suivi. Les Etats-Unis n’ont pas pu garder éternellement leur position de négation de la réalité, et ont, fini par condamner.

    L’Armée équatorienne a alors entamé l’assaut. Jusque là la position du Chef de l’Armée avait été d’affirmer sa loyauté au Président tout en continuant de revendiquer le retrait de la loi de réforme de la fonction publique. Pff. Il faudra que tout ceci se paye et en tout cas – leçon n°3 – nous le notons dans nos petits cahiers pour le moment où nous, en France, aurons la tâche d’accomplir, depuis le Gouvernement, notre propre révolution citoyenne.

    Raquel Garrido PG"

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    http://www.legrandsoir.info/Equateur-un-temoignage.html

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  • 80 jours de grève de la faim et toujours rien. Le conflit mapuche gronde dans le sud du pays et depuis presque trois mois, 32 prisonniers politiques de la communauté indigène la plus importante du pays, sont en grève de la faim pour tenter, en vain, de mettre l’État Chilien face à ses responsabilités. Ils exigent leur libération et le retrait de la loi antiterroriste, appliquée aux militants mapuches, de manière systématique et profondément discriminante.

    Cette semaine, le conflit a pris de l’ampleur. Tandis que les grévistes faiblissent dans les prisons du sud, de nombreux manifestants mapuches ont affronté durement la police chilienne, dans les rues de Temuco comme dans le reste de la région Araucania, dans le sud du Chili.

    Comment ça vous n’en avez pas entendu parler ? Allez, on rembobine…

    Genèse de la loi antiterroriste.

    Un bon dictateur commence toujours par distinguer les gentils des méchants, c’est bien connu. Ensuite, il sauve le pays de l’invasion subversive. Jusque là, vous suivez. Comme dans un chef d’œuvre Hollywoodien, Augusto Pinochet, dictateur chilien de 1973 à 1989, n’a pas dérogé à la règle. En 1984, son gouvernement publiait une loi dite antiterroriste qui autorisait la séquestration d’individus suspects pendant toute la durée de son procès, l’appel au témoignage anonyme et surtout l’endurcissement de la peine jusque trois niveaux au dessus, en cas d’acte terroriste. Une peine de prison pouvant alors passer de 10 à 30 ans ! Mais encore fallait-il définir la notion de « terrorisme »… Dans ce cas précis, un « terroriste » n’est autre qu’un activiste qui agit en groupe et perturbe l’ordre publique en portant atteinte à la sécurité de l’État. Bateau.

    Après, il faut aussi des morts et c’est là que les choses deviennent suspectes…

    Depuis, la démocratie est revenue, mais la loi, elle, n’a pas disparue.

    Quand la loi est utilisée pour taire la lutte mapuche.

    Privés de leurs terres pour la plupart pendant la dictature, les mapuches* (à traduire par « gens de la terre ») luttent depuis le retour à la démocratie (et depuis bien plus longtemps), pour la restitution de leurs terres ancestrales, le droit à l’autodétermination et la reconnaissance de leur identité culturelle. Malheureusement, face aux intérêts voraces des grands propriétaires ou autres multinationales, la communauté indigène ne pèse pas lourd dans la balance et fait tâche dans l’ordre de la nouvelle (et fragile) démocratie chilienne, qui compte beaucoup sur les investissements étrangers. Un cas, puis deux, puis trois… c’est alors que les contestataires de la paupérisation du peuple mapuche et du statut indigène, tel qu’il est défini par la loi de 1993, ont croisé le chemin de la loi antiterroriste, confortablement installée dans la législation du pays. Vous l’aurez compris, quoi de plus facile que de taire un conflit en collant une étiquette « terroriste » aux perturbateurs ?

    Aujourd’hui, l’organisation Meli Wixán Mapu revendique plus de 40 cas d’indigènes emprisonnés ou en procès, sous les conditions définis par la loi antiterroriste, injustement et systématiquement appliquée aux militants indigènes. L’organisation estime à plus de 500, le nombre de mapuches en procès pour cette même raison, depuis la fin de la dictature.

    Là où il y a discrimination…

    80 jours de grèves de la faim dans les prisons du sud et toujours rien. Le gouvernement Piñera fait lui aussi la sourde oreille et muscle même ses actions en mandant des bataillons de carabineros réprimer les indigènes sur leur territoire. Si légalement, l’État Chilien se doit de protéger ses citoyens, comme elle le fait si bien pour une trentaine d’autres chiliens en danger de mort dans une mine, au nord du pays ; il est aussi en droit de condamner l’activisme politique comme il l’entend, au nom de la sécurité intérieure. Pourtant, dès lors que la loi antiterroriste est appliquée systématiquement aux militants mapuches et qu’une organisation est qualifiée de « terroriste » alors qu’elle ne tue personne, il y a bel et bien discrimination.

    Les banderoles se multiplient, les solidarités aussi, tandis que les négociations échouent une à une. L’État nie la discrimination alors que les preuves s’accumulent et que les prisonniers mapuches en grève de la faim faiblissent jour après jour. Depuis 2002, trois jeunes militants ont été tués par la police en défendant leurs droits.

    Allez, pour finir, une petite devinette :

    33 miniers et 32 mapuches sont en danger de mort. Un éboulement les condamne a lutter quelques temps contre la faim. Les uns sont en chômage technique, les autres en grève. Tandis que les marionnettes médiatiques dirigent leur boussole vers le nord, (après tout, c’est vers là que se déplace le président), les copains nord américains de Piñera proposent de l’aide pour sauver leurs inte… euh, une partie des victimes.

    A votre avis, qui sera sauvé ? Les méchants perturbateurs indigènes de l’ordre public ou les gentils citoyens-artisans du cuivre, piliers de l’économie libérale chilienne ?

    Allez, tapez un pour éliminer les terroristes, deux pour sauver les 33 de la mine.

    Non, y a pas de mystères.

    * Petite définition : Un mapuche est une personne de sang indigène qui vit originellement de la terre.Alors que pour certains, ils sont « les premiers chiliens », d’autres démentent leur appartenance-même à la nation Chilien. En entrant sur la scène politique, les mapuches deviennent à la fois un instrument de populisme pour la gauche (les partis d’extrême gauche les incluant la plupart du temps dans leur lutte), un idéal d’identification et de lutte pour la jeunesse citadine, déçue par la politique et son immobilisme et surtout une communauté indigène aux revendications diverses, ni unanime dans son discours, ni en accord dans ses actions.

    Quelques références en espagnol :

    http://ipsnoticias.net/nota.asp?idnews=91350

    http://observadorglobal.com/chile-mapuches-piden-ser-escuchados-n10859.html

    http://www.mapuexpress.net/?act=publications&id=4245

    http://www.uta.cl/masma/patri_edu/PDF/LeyIndigena.PDF

    http://www.uaci.udg.mx/files/File/tukari/julio/4-5.pdf

    http://www.bcn.cl/carpeta_temas_profundidad/ley-antiterrorista

    Et un très bon article du monde diplomatique en français :

    http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-09-15-Mapuches

     

    Liza Le Tonquer


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