• ALBERT LIBERTAD - LA GREVE DES GESTES INUTILES (1905-1908)

    Albert Libertad – La grève des gestes inutiles (1905-1908)

    … Pourquoi les hommes (tous les autres êtres de même, évidemment) travaillent-ils ? Dans quel but ?

    La réponse est simple. Si l’homme a frotté longuement deux morceaux de bois l’un contre l’autre, s’il a taillé un silex, s’il l’a usé pendant des heures contre la poussière, c’était pour obtenir du feu, c’était pour obtenir une arme, ou plutôt un outil.

    S’il a abattu des arbres, c’était pour s’en construire une hutte ; s’il a tissé les fibres végétales, c’était pour s’en former des vêtements ou des filets.

    Tous ses gestes étaient des gestes utiles.

    Quand la simplicité de ses goûts, et aussi l’horizon nécessairement borné de ses désirs, lui eurent procuré des loisirs, par suite de son adresse et des moyens découverts par lui et ses pareils, il trouva bon de faire des gestes dont l’utilité n’était pas si évidente, mais qui lui portaient une somme de plaisirs qu’il ne trouvait pas négligeables. Il donna à la pierre les formes qui lui parurent agréables ; il retraça, sur le bois les images qui l’avaient frappé.

    De toutes les façons, les gestes qu’il faisait, nécessaires pour ses besoins immédiats ou nécessaires pour ses plaisirs, étaient des gestes dont il ne contesta pas l’utilité ; d’ailleurs, il lui était loisible de ne pas faire ceux du second ordre.

    Par quelles formes l’homme d’alors travaillant la corne de renne, volontairement, pour son plaisir, passa pour arriver à l’homme d’aujourd’hui travaillant l’ivoire par force, pour le plaisir d’autrui, je n’entreprendrai pas de le décrire.

    Pour des milliers d’hommes, les gestes agréables, faits volontairement, sont, devenus du « métier » sans lesquels ils ne peuvent vivre. Les gestes qui servaient à embellir leur milieu deviennent la condition inévitable de leur vie. Les gestes qu’ils faisaient pour aiguiser leurs sens, ne font plus actuellement que les affaiblir, les user prématurément.

    Les autres hommes se trouvent alors dans l’obligation de faire les gestes nécessaires à entretenir la vie sociale, et ils usent leur force aux mêmes gestes. Ils travaillent pour ceux qui font « métier » de gestes agréables, pour ceux qui vivent dans l’inactivité absolue par suite d’un malentendu social.

    Ceux qui ne travaillent pas, aberration complète, extraordinaire, font contrôler à leur profil le travail utile ou agréable des autres. Et ce service de contrôle augmente le nombre de gens qui ne font pas de travail utile, ni même agréable. Par conséquent, il augmente la part de labeur des autres.

    Le cerveau a beau faire un travail perpétuel en vue d’améliorer le labeur du corps, faire de constantes découvertes, de constantes inventions, le résultat. est quasi nul, le nombre des intermédiaires, des contrôleurs, des inutiles, augmentant en proportion.

    Une sorte de folie finit par gagner le monde. On en arrive à préférer aux gestes de première utilité, les gestes agréables, voire même les gestes purement inutiles. Tel qui n’a pas mangé, ou que très peu, fera faire des cartes de visite en bristol. Tel qui n’aura pas de chemise, portera des faux-cols d’une blancheur impeccable. Que de stupidités engendrées par les préjugés et la vanité imbécile des individus !

    Par suite d’une force purement fictive, on emploie ses qualités à tort et à travers.

    Des hommes, dont l’intérieur est noir et sale, peindront des devantures au ripolin ; d’autres, dont les enfants ne peuvent aller à l’école, composeront ou imprimeront des prospectus ou des menus de gala ; d’autres encore tisseront des tentures merveilleuses, tandis que la femme qui est à leur foyer n’a pas une jupe chaude à mettre sur son ventre engrossé.

    L’homme a oublié que, primitivement, il faisait des gestes de travail, en vue de vivre tout d’abord, de s’être agréable ensuite. Ce que nous avons à faire, c’est de le lui rappeler.

    ― O ―

    …Chaque jour quelques faits nouveaux réveillent en moi cette obsession de l’ouvrier bâtissant lui-même la prison douloureuse, la cité meurtrière où il s’enfermera, où il respirera le poison et la mort.

    Je vois se dresser en face de moi, alors que je cherche à conquérir plus de bonheur, le monstre du prolétariat, l’ouvrier honnête, l’ouvrier prévoyant.

    Ce n’est pas le spectre du capital, ni les ventres bourgeois que je trouve sur ma route… c’est la foultitude des travailleurs de la glèbe, de l’usine qui entrave mon chemin… Ils sont trop nombreux. Je ne puis rien contre eux.

    Il faut bien vivre… Et l’ouvrier trompe, vole, empoisonne, asphyxie, noie, brûle son frère, parce qu’il faut vivre.

    Et son frère trompe, vole, empoisonne, asphyxie, noie, brûle l’ouvrier, parce qu’il faut vivre.

    O l’éternelle raison de vivre qui fait porter la mort entre les frères de la même famille, entre les individus de mêmes intérêts, comme elle résonne douloureusement à mes oreilles.

    Le tigre qui guette sa proie dans la jungle, ou le pélican qui va jeter son bec en l’eau pour happer sa nourriture, luttent contre les autres espèces afin de vivre. Mais ni le poisson, ni l’antilope n’échangent de vaine salamalecs avec le tigre et le pélican. Et le tigre et le pélican ne fondent pas des syndicats de solidarité avec l’antilope et le poisson.

    Mais cette main que vous serrez a versé l’eau mauvaise, empoisonnée, dans le lait que vous avez bu, tout à l’heure chez la crémière.

    Mais cet homme qui étend son corps près du vôtre, dans le même lit, vient de rafraîchir aux halles de la viande corrompue que vous mangerez à midi, au restaurant côtoyant l’usine.

    En retour, c’est vous qui avez fabriqué les chaussures en carton dont l’humidité a jeté l’un sur le lit, ou bien vous avez construit le mauvais soutènement du métro qui s’est écroulé sur la mère de l’autre.

    Vous vous côtoyez, vous vous causez, vous vous embrassez, fratricides mutuels, meurtriers de vous-mêmes. Et lorsque sous vos coups redoublés, l’un de vous tombe, vous levez le chapeau et vous accompagnez sa charogne sous terre, de façon que, même crevé, il continue son rôle d’assassin, d’empoisonneur et qu’il envoie les derniers relents de sa chair putride pour corrompre la jeune chair de ses enfants et des vôtres.

    ― O ―

    … Puisque l’on parle de préparation, d’organisation, que l’on impartit pour ce travail préliminaire un délai assez long, voyons s’il ne serait possible, au lieu de l’employer à une limitation fallacieuse de la durée de l’effort journalier, de chercher les rouages faisant double emploi ou complètement inutiles afin de les supprimer ; les forces inemployées ou mal employées, afin de les utiliser.

    Au lieu de cette limitation qui, dans l’état actuel, comportera tant d’exceptions (et quelquefois en toute raison), décidons de ne plus mettre la main à un travail inutile ou néfaste, à un travail de luxe ridicule ou de contrôle arbitraire.

    Que l’homme qui enchâsse le rubis ou qui confectionne la chaînette d’or, pour enrichir (?) le cou de la prostituée « légitime » ou « illégitime » ; que celui qui travaille le marbre ou le bronze afin de recouvrir la charogne de quelque illustre voleur ; que celui ou celle qui, des heures, enfile les perles de verre, pour façonner la couronne hypocrite des regrets conjugaux ou autres ; que ceux dont tout le travail est d’embellir, d’enrichir, d’augmenter, de fabriquer du luxe pour les riches, pour les fainéants, de parer les poupées femelles ou mâles jusqu’à en faire des « reliquaires » ou des châsses, décident de cesser le travail, afin de consacrer leur effort à faire le nécessaire pour eux et les leurs.

    Que ceux qui fabriquent le blanc de céruse et les matières empoisonnées ; que ceux qui triturent le beurre, mélangent les vins et les bières, qui rafraîchissent les viandes avancées, qui fabriquent les tissus mélangés, ou les cuirs en carton, que ceux qui font du faux, du truqué, qui trompent, qui empoisonnent pour « gagner leur vie », cessent de prêter la main à ce travail imbécile et qui ne peut profiter qu’aux maîtres dont le vol et le crime, sont les gagne-pain. Qu’ils se mettent à vouloir faire du travail sain, du travail utile.

    Que tous ceux qui percent du papier, qui contrôlent, qui visent, qui inspectent ; que les bougres que l’on revêt d’une livrée pour faire les chiens inquisiteurs ; que ceux que l’on met aux portes pour vérifier les paquets ou contrôler les billets ; que ceux dont tout l’effort consiste à assurer le bon fonctionnement de la machine humaine et son bon rendement dans les caisses du maître, que tous ceux-là, dis-je, abandonnent ce rôle imbécile de mouchards et surveillent la valeur de leurs propres gestes.

    Que ceux qui fabriquent le coffre-fort, qui frappent la monnaie, qui estampent les billets, qui forgent les grilles, qui trempent les armes, qui fondent les canons, lâchent ce travail de défense de l’État et de la fortune, et travaillent à détruire ce qu’ils défendaient.

    Ceux qui font du travail utile et agréable le feront pour ceux qui veulent bien donner leur effort en un échange mutuel.

    Mais combien la somme de travail de chacun se trouvera diminuée !… La machine humaine, débarrassée des rouages inutiles, s’améliorera de jour en jour. On ne travaillera plus pour travailler, on travaillera pour produire.

    Or donc, camarades, cessons tous de fabriquer le luxe, de contrôler le travail, de clôturer la propriété, de défendre l’argent, d’être chiens de garde et travaillons pour notre propre bonheur, pour notre nécessaire, pour notre agréable. Faisons la grève des gestes inutiles.

    (L’Unique n°14, octobre 1946) ici  et ici


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