• Nouvelles de Misrata assiégée

    Nous sommes à Misrata  depuis deux jours. Nous écrivons depuis le seul point internet de la ville, organisés avec les moyens du bord. Mis à part une personne d Al Jazeera présente en permanence, une seule équipe de CNN a passé deux jours sur place, sûrement parce qu’ il n est pas facile d’accéder à la ville et que la situation est dangereuse. Pourtant, d’après ce qu’on nous a dit à plusieurs reprises, la présence de quelques journalistes en ville avait chaque fois poussé les Kadhafistes à freiner leurs bombardements .

    centre ville de Misrata

    Dispositions des Forces

    Ici, les combats durent depuis cinq semaines. Le gros des forces est disposé à une vingtaine de kilomètres à la ronde, au-delà des deux portes de la ville, à l’ouest, dans la ville de Zlitan et au Sud, dans les villes de Tamina et Jioda. Depuis ces positions, les troupes loyalistes contrôlent tous les accés au sol de Misrata, et l’ensemble de la ville est a portée de leur tirs d’artillerie lourde. Pour l’heure, la mer constitue la seule voie d’accès vers la ville assiégée, le port Quasr Hamad est tenu par les shebabs et les côtes plus ou moins surveillées par les forces de la coalition. 

    Dans la nuit du 28 au 29 mars,  les forces de Kadhafi y ont tenté une incursion par les eaux avec une dizaine de barges de transport de troupes, appuyées par trois bateaux habituellement dediés a la gestion de l’immigration clandestine, reconvertis pour l’occasion, maintenant que la flotte de Kadhafi a ete réduite à néant par l’OTAN. La centaine d’hommes, non soutenue par des bombardements, comptait visiblement sur l’effet de surprise et a été repoussée au large par les tirs de RPG et de Minta des insurgés. Le lendemain, l’artillerie des forces loyalistes a bombardé pendant six heures le quartier de la zone portuaire, les habitants ont pu fuir dès les premières salves et une dizaine de maisons ont été touchées.

    misrata - barrage de sable

    Les forces kadhafistes tiennent également la rue principale de Misrata, Tripoli street, un axe nord-sud sur la moitié nord de la ville. La prise de ce boulevard, il y a environ deux  semaines, s’est faite avec l’incursion d’environ sept cent hommes et d’une quarantaine de blindés. Les habitants se sont défendus avec ce qu’ils avaient, c’est-à-dire pas grand chose, des pierres, quelques armes légères et beaucoup de cocktails molotov. La ville n’est pas tombée, mais la prise de cet axe est une victoire stratégique: c’était l’équivalent de la corniche de Bengazhi. C’est la que convergaient les grosses marches et manifestations. Cette nouvelle disposition des forces loyalistes a pour effet d’empécher effectivement les rassemblements, l’organisation autant que la visibilite de l’opposition. Depuis, les tanks y tiennent position, notamment aux  abords d’un des gros supermarchés de la ville, qui pourrait encore pourvoir en nourriture et à proximité de l’ancien hôpital Bouchahal partiellement détruit, qui contient encore du matériel et des médicaments. Des centaines de snipers sont répartis sur toute la longueur de la rue, dans les nombreux building surplombant toute la zone, de façon à couvrir mutuellement leurs positions et celle des blindés.

    centre ville de Misrata 2

    En plus de l’avantage conféré par leur position sur les toîts, les tireurs sont armés de fusils longue portée, disposent d’optiques puissantes et de vision infrarouge pour certains. La précision des impacts de balles, localisés quasi exclusivement à la tete, à la nuque ou à l’adbomen des passants abattus aléatoirement dans la zone ces deux dernières semaines  laissent peu de doute sur leur professionalisme . Ceux qui ont ete capturés sont venus pèle-mèle d’Italie, de Colombie, de Grèce ou de Serbie dans les dernières semaines,  moyennant des salaires quotidiens allant jusqu’a 9000 dinars. Certains disent être « dans le métier » depuis plus de quinze ans. La semaine dernière 150 personnes ont été abattues sur Tripoli Street.  La population civile a strictement deserté cette artère.  Les femmes, les enfants et les vieux de la zone alentour sont retranchés dans  des quartiers à l’architecture plus tordue,  plus facile à défendre.

    Camp de réfugiés - Misrata

    Le centre de la ville se situe à l’intersection entre Tripoli Street et Benghazi Street. De ce carrefour à la porte de Misrata, les différentes positions se répartissent sur dix kilomètres, traversés par cinq couronnes qui encerclent le coeur de la ville. Chacune des intersections sur Tripoli Street est un point stratégique car ces ceintures sont une possibilité pour les blindés d’opérer des percées dans les quartiers adjacents. Nous les avons traversées pour approcher le coeur de la première, aux abords de l’intersection entre Tripoli street et Benghazi street. Une odeur de brulé embaume le centre de la ville. La progression en voiture à travers  les rues  devastées aux  façades bombardées,  se fait à grande vitesse, en prenant les ronds points à l’envers, zigzaguant entre les barricades de fortune, les voitures et les tanks calcinés. Une fois sortis de ces grands axes, nous trouvons des zones d’habitations plus ou moins vides, aux rues étroites et labyrintiques. A cet endroit, la guerre prend la forme d’une guerrilla urbaine. Quelques hommes de tous ages restent à trainer là.

    Les shebabs sont rassemblés sur plusieurs points dans cette zone.  Pour y circuler à pied, sans être à decouvert, des passages sont ménagés a travers les murs des jardins et des maisons. Les deux partis sont à portée de tirs et se harcelent continuellement, parfois seuls quelques dizaines de mètres dans une ruelle séparent les positions, ce qui rend impossible les bombardements. Même si les immeubles où sont postés les tireurs sont connus, ceux-la se déplacent à l’interieur et les atteindre précisément reste difficile, à l’inverse les immeubles sont par endroits relativement retranchés et leur immobilité les fragilise. Tenir une position suffisament longtemps -par exemple pour couper le ravitaillement des tireurs- est impossible. La seule tactique véritablement efficace contre les snipers jusqu’à présent semble avoir été l’action de quelques shebabs kamikazes forçant le passage jusqu’à un immeuble et explosant les premiers étages à coup de bouteilles de gaz. Les snipers, coupés de leurs forces à terre, ont été forcés de descendre et ont été récupérés par les shebabs.  Au regard de la détermination de la population, la victoire à cet endroit est une affaire de temps, ou simplement de quelques armes plus efficaces.

    Misrata - centre ville 3

    Ici, plus encore qu’ailleurs, il semble y avoir peu d’armes entre les mains des shebabs, ceux que nous avons rejoints avaient quelques Minta sur des pick up, un ou deux RPG et quelques kalachnikovs, des FN,  des 22 long rifles et des cocktails Molotov, couteaux, serpettes, canif. Cela s’explique d’abord par la situation de siège dans laquelle s’est vite trouvée la ville. Ensuite, à Misrata, il n’y a eu ni assault ni pillage de la Katiba qui, ailleurs, ont fournis aux rebelles la quasi totalité de leurs armes et munitions. Ici, une fraction des forces militaires a rejoint le parti de l’insurrection  alors que l’autre conservait le contrôle de la caserne et restait fidèle à Kadhafi. Nous avons vu aujourd’hui des stocks  de munitions recuperés lors d’une avancée des rebelles. Les shebabs qui nous les montraient n’avaient jamais vu une partie de ces munitions et n’ont pas les armes pour les utiliser. Elles semblaient neuves et fraichement conditionnées, en provenance d’Israel et de Russie.

    misrata - centre ville 4

    On nous assure que 99 pour cent de la population à Misrata est contre Kadhafi et que le reste sont des « faibles » qui ont rejoint les forces loyalistes pour l’argent. En tout cas, les mercenaires ont l’air très nombreux, certains seraient récemment venus de Syrte pour renforcer les effectifs kadhafistes. On sait qu’ils viennent aussi du Tchad et du Mali. Il y a pas mal de rumeurs sur ces mercenaires. Beaucoup spéculent sur leurs salaires, par exemple, pour la prise de Tripoli Street, chacun d’entre eux aurait recu 300 000 dinars, avec pour simple consigne de « nettoyer » Misrata. Les petits packages vodka, viagra et capotes trouvés sur certains à l’hôpital seraient une pratique courante. La trentaine de ceux qui ont fait une virée hier dans un quartier adjacent à la route principale – qui relie Misrata à Tripoli et à Benghazi – ne parlait pas arabe. Application de la phrase de Kadhafi au debut du conflit  ‘zenga zenga dar dar’ (‘Rue par rue, pièce par pièce’) : fouille des maisons,  exécution sommaire de sept personnes, sans distinction particulière, vol d’argent et d’objets de valeur, braquage des voitures du quartier pour transporter les corps, pratique courante depuis le debut de la guerre qui rend difficile le décompte des victimes. En plus de ne pas laisser de  traces, les forces loyalistes utilisent parfois les corps, pour mettre en scène à la television nationale de supposés massacres des insurgés ou de l’OTAN.

    Misrata - Mosquée détruite. Miroir installé par les shebabs pour voir à couvert.

    Le quotidien à Misrata

    Tous les gros axes partant du centre-ville sont barrés par des checkpoints improvisés. Par endroits, la progression des véhicules doit  se faire en sinuant entre des monticules de sables dans lesquels sont plantés quelques cocktails Molotovs et les nombreux pneus, matelas et couvertures étendues sur le sol imbibés d’essence et prêts à être allumés.

    De nombreux refugiés vivent dans des camps dans la zone industrielle du port qui a stoppé toute activité depuis le début de cette guerre. Ici, s’entassent dans des tentes fournies par le croissant rouge, étendues sur 2 kilometres, environ 3000 égyptiens et  800 africains. Ils viennent du centre de Misrata et n’ont pas fuit au moment des premières évacuations des étrangers. L’impossibilité de communiquer avec leur pays, le fait qu’ils soient nombreux à être entrés illégalement en Libye et la difficulté de circuler par la mer et la route rend quasi impossible leur retour dans leur pays.

    Misrata - Hopital

    La communication à Misrata est un vrai problème, le réseau internet est très limité et tous les téléphones sont coupés. Il semble y avoir peu d’alternative mis à part risquer sa vie en transmettant un message d’un endroit à un autre. A chaque nouvelle salve de bombardement ou incursion, les minarets relaient de quartier en quartier des  ‘allah akbar’ ,un moyen de se prévenir autant qu’une manière de se donner de la force. La télévision et la radio sont deux autres moyens d’obtenir des informations. En ce qui concerne la télévision, il y a deux points de vue, qui sont devenus des resources essentielles au sein de cette guerre. Le premier est celui de la chaîne nationale où des mises en scenes mensongères se succèdent à chaque JT. Hier encore, une cinquantaine de pro-Kadhafi venus de Tripoli, manifestaient leur joie dans Tripoli Street pour mimer la reprise de la ville. L’image s’arrêtait à chaque fois qu’elle pouvait rendre visible qu’ils étaient seulement aux portes de la ville.

    Les forces loyalistes ont aussi procédé à des enlèvements nocturnes à partir d’une liste noire. Ils ont emmené des hommes à Tripoli, les ont tabassés et, devant les cameras, les ont fait invoquer le retour à l’ordre kadhafiste. Ils travaillent aussi à la fabrique de la figure de l’ennemi, en filmant essentiellement des hommes barbus pour plaquer l’image menacante d’Al Qaida sur les shebabs. A l’inverse, Al-Jazeera et Al-arabiya diffusent des images et informent de l’avancée des rebelles, de leur prise de prisonniers et montrent leur détermination. Elles ont aussi diffusé le temoignage d’une femme de Benghazi, violée par des mercenaires, qui devait falsifier les faits devant les cameras nationales et occidentales. Mais, bousculée et empechée, elle reussit a dire ce qu’elle a réellement vécu. Les journalistes des quotidiens locaux sont toujours sur place mais n’ont plus de presse pour imprimer leur papier. Pour la radio, à Misrata, une première émission diffuse des programmes sur la situation plus générale en Libye. Une autre émission locale informe notamment sur les besoins de la population et les positions des forces loyalistes. Voici un de leur communiqué :

    ‘Avertissement aux mercenaires
    Nous sommes les rebelles du 17 fevrier, combattant pour la révolution pour libérer la Libye et liquider le regime de Kadhafi. Nous appelons les mercenaires, qui ont été payés pour tuer le peuple libyen, à déposer leurs armes ou à s’enfuir pour sauver leurs âmes et arrêter le bain de sang. Et si vous ne le faites pas, vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous-mêmes. Le peuple  libyen ne vous oubliera pas et vous mourrez ou serez fait prisonniers’.

    Misrata - Tripoli Street

    La moitié de la ville n’est plus pourvue en eau et en électricité, particulièrement le centre de la ville. L’eau étant puisée directement dans les nappes phréatique, le circuit nécessite l’électricité pour être alimenté. La population se cotise pour acheter des camions d’eau à une usine proche afin de ravitailler les zones coupées. Un chargement d’eau coùte 35 dinars par camion.

    L’hôpital principal de Misrata, Bouchahal, a été la cible de bombardements à deux reprises. Après ces attaques, le système médical de la ville a dû être réorganisé sur plusieurs lieux différents : des dépots de médicaments, deux petits hôpitaux du croissant rouge et une clinique privée et deux dispensaires qui ont été réquisitionnés et transformés dans la mesure du possible en hôpital. Nous avons pu nous rendre à deux de ces endroits. Avant la révolution, le système de santé était déjà précaire et dépendait largement de la Tunisie et de l’Egypte. Par ailleurs, les informations qui suivent sont limitées car les forces loyalistes utilisent toutes les données disponibles pour ajuster leurs attaques. Or, les cibles sont autant des maisons que des lieux qui rendent possible une organisation collective matérielle et spirituelle : les hôpitaux, les écoles, les mosquées etc.

    misrata - prises d'armes à Kadhafi

    De façon générale, il manque de personnel, de places pour les blessés et de moyens (médicaments, materiel médical et des docteurs specialisés notamment dans les fractures du crâne et au visage). En dépit des promesses de la communauté internationale, la population locale s’organise essentiellement sur ses propres moyens. Dans une des cliniques improvisées, douze docteurs et quatre infirmières y travaillent. Ce ne sont pas tous des professionnels, certains sont encore étudiants. L’ensemble du personnel est originaire de Misrata ou ses environs.

    Le personnel médical est occupé quasiment  24heures sur 24. Ils s’occupent autant du soin des blessés, que de la préparation funèbre des morts ou de l’acheminement de la nourriture, des vêtements et des médicaments aux endroits nécessaires. Dans cette clinique, vingt lits sont disponibles. Tous les couloirs et recoins sont utilisés. Le manque de place et l’exposition de ces lieux en cas d’attaque des forces loyalistes incitent le personnel médical à ne garder au sein de la clinique seulement les blesses très graves ou ceux arrivés le jour même. Ce qui multiplie la necessité des trajets du personnel médical avec des voitures de civils.

    Misrata - abri de shebabs

    Depuis le début de la révolution, une des petites cliniques a vu passer 1200 blessés aux dires d’un médecin. Quand ce ne sont pas des blessés par balles, les éclats d’obus produisent des fractures au visage et sur differentes parties du corps, arrachent des membres, crèvent les yeux. Quant aux femmes exposées aux attaques des forces loyalistes, pour celles qui ne meurent pas, elles sont victimes d’eclats d’obus, étant donné qu’elles restent principalement au sein des batiments.

    Misrata - barrage de rue

    Les ambulances de la clinique sont aussi attaquées, même quand elles viennent chercher les corps blessés ou morts. A Tripoli street, les morts sont laissés sur place parce que les ambulances ne peuvent pas y accéder. Les ambulances étant aussi utilisées par les forces de Kadhafi pour circuler dans la ville et tirer sur la population, la clinique n’utilise que les véhicules du Croissant Rouge pour se distinguer des autres et ne pas se confondre avec l’ennemi. La clinique ne peut pas communiquer avec les deux autres centre medicaux mais les trois ambulances dont elles disposent le peuvent entre elles.

    Misrata - A proximité de Tripoli Street: coktails molotov

    En ce qui concerne la nourriture, on nous dit que les oignons sont devenus plus chers que l’or. La rareté des denrées a produit une inflation importante : un demi-dinar en vaut desormais cinq. Pourtant, la règle ne semble pas être le marché noir. Toutes les familles et les immigrés peuvent trouver à se nourrir gratuitement en se rendant à des points de stockage répartis dans la ville qui concentrent les produits de premières nécessités. Ils se nourrissent aussi beaucoup à base de pain qu’ils fabriquent eux-mêmes. A la clinique, la cuisine, très petite, ne permet pas de préparer les repas pour tous. C’est principalement des sandwichs preparés par des familles qui nourrissent les blessés.

    Misrata - mosquee

    Il n’y pas pas d’illusions en ce qui concerne les promesses de la communauté internationale.  La no-fly zone ne signifie pas grand chose pour la population de Misrata. Pourtant, ils affirment que, dans cette guerre asymetrique, l’appui de forces militaires étrangères est une nécessité. Il n’en reste que cette guerre demeure la leur, et que s’ils peuvent nous promettre beaucoup de pétrole, d’emplois haut placés, de beaux appartements, ils ne négocieront pas la fin de la révolution. C’est pourquoi, les seuls discours misérabilistes qu’on entend sont stratégiques. On les entend à chaque fois qu’on s’adresse à nous en tant que relai médiatique avec l’occident.

    Misrata - proche de Tripoli street

    Depuis notre arrivée en Libye, et particulièrement depuis notre arrivée dans Misrata, la peur est très peu visible. A chaque moment où nous circulons dans des endroits plus exposés ou lors de bombardement, ‘allah akbar’ résonne comme un cri de guerre. L’Islam fait communauté. La prière, les chants et la fraternité paraissent plus chargés que d’ordinaire. Les salons des maisons servent aux proches, amis et voisins à se retrouver et se donner des nouvelles de la journée. Les femmes sont peu visibles dans cette guerre. Les seules qui semblent activement y prendre part sont les infirmières.

    Pour les autres, l’orgueil à offrir des vêtements propres, à préparer impécablement les lits et les repas pour ceux qui ont perdu leur maison apparait, au sein de cette guerre, comme un mépris de la misère qu’une telle situation pourrait impliquer. Meme au plus près de la mort, l’honneur est de mise. Quant aux bandes de shebab, qui tiennent des positions à l’endroit de la guerilla urbaine, ils vivent dans des abris amenagés pour l’occasion dans les maisons, dorment, mangent et combattent ensemble tous les jours. Ils sont devenus des frères. Quand nous avons quitté ceux qui ont fait le trajet avec nous, ils nous assuraient vouloir vivre ici ou y mourir.


    Tuning Libyien


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  • L’Enfer est pavé des bonnes intentions occidentales.

    Dans le combat mené pour maintenir les opinions publiques occidentales assises à leur place, et les faire applaudir au moment où leurs gouvernements leur disent de le faire, comme dans ces jeux télévisés stupides, dans ce combat interminable et répétitif, les mots magiques sont à nouveau à l’honneur.

    « Frappes ciblées ».
    « Frappes chirurgicales ».
    « Dommages collatéraux ».
    « Zones d’exclusion aérienne ».
    « Coalition internationale ».

    Dans la réalité, il n’y aura point de frappe chirurgicale ou ciblée, mais des boucheries, et la coalition, si elle implique toujours les mêmes pays belliqueux, n’a pas l’assentiment de toute l’humanité que le mot international pourrait laisser supposer.

    Mêmes prétextes fallacieux qu’en 1991, lors de la première guerre du Golfe, et qu’en 2001, pour l’Afghanistan, en 2003 pour la seconde invasion de l’Irak.

    Le langage et la propagande sont les premières armes des agresseurs, les plus puissantes, avant les bombes et les missiles.

    Les opinions publiques occidentales sont prises dans les filets du vocabulaire travaillé et des connotations orientées habituelles de leurs gouvernants, pendant que les Libyens tomberont eux sous le coup des armes de destruction massive occidentales.

    Le peuple Libyen, les enfants, les femmes, les civils, les vrais, opprimés par le régime corrompu de Kadhafi, souffriront tout autant de l’intervention « humanitaire » de Nicolas Sarkozy et de ses alliés, vassaux des Etats-Unis.

    Ils mourront tout autant de faim, souffriront de la misère et des maladies causées par les déplacements de population, les déportations, les confinements dans des camps improvisés.

    Tortures, viols, destructions, exils, corruptions, exactions, pauvreté attendent les civils Libyens, ceux dont ces messieurs Sarkozy, Cameron, Obama ou de l’OTAN prétendent se soucier, à en croire nos journalistes disciplinés.

    Comme toujours dans ce cas et depuis longtemps, nos journalistes sont au garde-à-vous.

    Les laboratoires irakien et afghan permettent le mieux de prédire ce qui attend la Lybie, et tout autre pays sur la triste liste des interventions « humanitaires » occidentales ou de l’OTAN, qu’une caution de l’ONU soit obtenue ou non.

    Plus personne, ou presque, ne le croit aujourd’hui, mais nous serions allés fièrement en Afghanistan et en Irak pour libérer leurs peuples, affranchir les femmes, protéger les enfants, et mettre dehors un affreux dictateur, un « gentil » tyran devenu subitement monstrueux, ou des intégristes, hier alliés et invités [1] en Occident, puis infréquentables du jour au lendemain.

    Depuis, dix années ont passé en Afghanistan (2001), et huit en Irak (2003, seconde guerre du Golfe).

    Vérifions les résultats des bonnes intentions occidentales, pour nous faire idée du sort futur des Libyens et de tous les peuples qui auront le malheur d’attirer la cupidité des dirigeants occidentaux.

    Selon Joe Stork, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch (HRW),

    « Huit ans après l’invasion américaine, les conditions de vie en Irak s’empirent pour les femmes et les minorités, tandis que les journalistes et les détenus subissent de graves violations de leurs droits. » [2]

    Pour Human Rights Watch (HRW), qui a enquêté dans sept villes d’Irak en 2010 [3],

    « […] la détérioration de la situation sécuritaire a encouragé le retour à certaines pratiques de justice traditionnelle et à un extrémisme politique à caractère religieux, qui ont eu un effet délétère sur les droits des femmes, tant au sein du foyer qu’à l’extérieur. »

    « Diverses milices qui font la promotion d’idéologies misogynes ont pris les femmes et les filles irakiennes pour cible, recourant à des assassinats et à des actes d’intimidation afin de les empêcher de prendre part à la vie publique. De plus en plus, les femmes et les filles sont persécutées dans leurs propres foyers pour une diversité de transgressions supposées contre l’honneur de leur famille ou de leur communauté. La traite des femmes et des filles à des fins d’exploitation sexuelle tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays est par ailleurs répandue. »

    Toujours selon Joe Stork,

    « Pour les femmes irakiennes, qui bénéficiaient avant 1991 des degrés les plus élevés de la région en matière de protection de droits et de participation sociale, cela a représenté une pilule extrêmement amère à avaler. »

    Toujours selon HRW, en Irak, huit ans après l’invasion « pacificatrice » de l’Occident,

    « […] Des milliers de personnes déplacées internes vivent désormais dans des bidonvilles sans accès à des besoins essentiels tels que l’eau potable, l’électricité et les installations sanitaires. »

    Des tortures qui n’ont rien à envier à celles du régime de Saddam Hussein continuent d’être pratiquées sous le nouveau gouvernement irakien. Ainsi [4], en 2010,

    « Des Irakiens détenus dans un centre de détention secret à Bagdad ont été pendus par les pieds, empêchés de respirer, frappés à coup de poing et de pied, fouettés, soumis à des chocs électriques et sodomisés. »

    Les bombardements ciblés, chirurgicaux, euphémismes dont raffolent nos médias télévisés et radiophoniques, sont un artifice de langage.

    « Comme l’a rapporté en détail Human Rights Watch dans son rapport de décembre 2003 sur la guerre, les efforts américains pour bombarder des cibles abritant des responsables ont été un échec total. Le bilan de 0 succès pour 50 tentatives a reflété une méthode de ciblage se rapprochant d’un comportement à l’aveuglette, avec des bombes larguées sur la base de preuves suggérant à peine plus que la présence d’un responsable dans une communauté. Un tel comportement a causé, de façon tout à fait prévisible, de substantielles pertes civiles. » [5]

    Pour un occidental assis bien au chaud devant le spectacle de ces feux d’artifice « chirurgicaux », on serait tenté de dire que tout est mieux plutôt que de vivre sous la tyrannie de Saddam Hussein hier, de Kadhafi aujourd’hui, mais malheureusement, il existe des scénarios bien pires. Aussi vicieux que furent ces régimes, le chaos, une guerre civile entraînant des abus se révéleront encore plus meurtriers, comme le montrent l’Irak et l’Afghanistan aujourd’hui.

    La peine de mort a été réinstaurée en Irak avec 79 pendaisons en 2009, tandis que 900 condamnés y attendaient leur tour. [6] En 2009.

    Sabah Al Mukhtar, interviewé en 2010, nous dit,

    « En apparence, tout va pour le mieux : on a 350 partis politiques, 26 satellites TV, 60 journaux. Des élections législatives auront lieu le 7 mars. Une femme va même s’y présenter. Mais en réalité, le pays est laminé, il n’y a plus aucune infrastructure, ni éducation, ni santé, ni sécurité. Quatre millions de réfugiés, deux millions de morts, des milliers de viols et d’emprisonnements […] » [7]

    Plusieurs années après la « libération » et l’apport du « savoir-faire occidental »,

    « L’effondrement des infrastructures en Irak a entraîné une pénurie d’eau qui ne fait que s’aggraver et qui tue un grand nombre d’Irakiens.

    Une grande partie du pays souffre d’un manque d’eau aigu, et les faibles quantités fournies sont impropres à l’utilisation humaine.

    Le 19 juillet 2007, l’ambassadeur des Etats-Unis, Ryan Crocker, a confirmé que les habitants de Bagdad n’avaient accès, en moyenne, qu’à une heure d’électricité par jour. Avant l’invasion menée par les Etats-Unis, ils en recevaient entre 16 et 24 heures [malgré l’embargo]. Or, sans électricité, on ne peut pas pomper de l’eau vers les habitations.

    Un rapport publié le 30 juillet 2007 par l’ONG internationale Oxfam et NCCI, un réseau d’organisations d’aide qui travaillent en Irak, disait que huit millions d’Irakiens – presque un sur trois – avaient un besoin désespéré d’aide d’urgence. Ce rapport, intitulé Répondre au défi humanitaire en Irak déclarait que 70% des Irakiens n’ont pas des fournitures d’eau adéquates, alors qu’en 2003, année de l’invasion de l’Irak menée par les Etats-Unis, ce pourcentage était encore de 50%. Selon ce même rapport, environ 80% des Irakiens manquent d’infrastructures sanitaires.

    Selon le rapport d’Oxfam : « le taux de malnutrition infantile, qui était de 19% avant l’invasion menée par les Etats-Unis en 2003, atteint maintenant 28%. » Le manque d’eau potable est à l’origine de la plupart de ces cas. » [8]

    Et du côté de l’Afghanistan.

    La presse française se demande si vis-à-vis des femmes afghanes, Hamid Karzai, l’homme placé par la coalition victorieuse, n’est pas pire que les talibans [9],

    « Les talibans ne sont plus au pouvoir à Kaboul... mais "la situation des droits de l’homme en Afghanistan empire", s’alarme la Haut commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Navi Pillay [10]. Et notamment pour les femmes.

    Que dit cette loi exactement ? Elle ne laisse une liberté de mouvement aux femmes chiites afghanes que pour des raisons "légitimes". De ces raisons "légitimes", sont exclues des activités telles que travailler ou suivre des études, précise un communiqué de l’ONU.

    Cette nouvelle loi "permet explicitement le viol conjugal, réduit le droit des mères à avoir la garde de leurs enfants dans le cas d’un divorce et rend impossible pour les épouses d’hériter des maisons et des terres de leur mari", poursuit ce communiqué.

    En Afghanistan,

    « Les chefs de guerre ont remplacé les talibans en adoptant des politiques similaires envers les femmes. » [11]

    En attendant l’arrivée de l’équivalent Libyen d’Hamid Karzai, nous saurons dans quelques années comment le peuple de Lybie aura survécu à l’uranium et aux bombes humanitaires de l’Alliance occidentale, mais nous pouvons nous en faire une idée précise en observant le présent de l’Irak et de l’Afghanistan dévastés.

    Pascal Sacré

    [1] « Guerre et mondialisation », Michel Chossudovsky, Edition Le Serpent à Plumes, 2002, p. 134.

    [2] Irak : Les citoyens les plus vulnérables sont dans une situation de danger, http://www.hrw.org/fr/news/2011/02/...

    [3] Ibid.

    [4] Irak : Des détenus ont témoigné de tortures subies dans une prison secrète, http://www.hrw.org/fr/news/2010/04/...

    [5] La guerre en Irak : tout sauf une intervention humanitaire, http://www.hrw.org/fr/news/2004/01/...

    [6] "L’Irak reste sans infrastructure, ni éducation, ni santé, ni sécurité" http://www.infosud.org/spip.php?art...

    [7] Ibid.

    [8] IRAK. Le manque d’eau tue http://www.alterinter.org/article11...

    [9] Femmes afghanes : Karzai pire que les talibans ? http://www.lexpress.fr/actualite/mo...

    [10] Afghanistan : Pillay dénonce une loi restreignant les droits des femmes http://www.un.org/apps/newsFr/story...

    [11] http://sisyphe.org/spip.php?article381 Le pouvoir des chefs de guerre met en péril la sécurité des femmes en Afghanistan

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  • La difficile question libyenne…

    Avant de développer la réflexion qui suit, je voudrais préciser deux choses : 1. Comme objecteur de conscience, je suis en principe, contre l’usage des armes 2. La guerre, quelle qu’en soit la forme, est toujours un aveu d’échec

    En gardant ces deux affirmations comme balises, je suis aujourd’hui profondément embarrassé. La question libyenne fait débat et pour une fois, les arguments des uns me semblent valoir ceux des autres. Pourquoi ?

    D’abord, parce qu’il me faut reconnaître modestement que la Libye est sans doute le pays du Maghreb – ou du Machrek selon les sources – qui m’est le plus étranger. Ensuite, parce que par rapport aux autres pays de la région, les informations en provenance de Libye ont toujours été moins nombreuses que celles de Tunisie, d’Egypte, d’Algérie ou du Maroc… ce qui n’en facilite ni l’approche, ni une bonne perception.

    N’ayant pas la possibilité de réagir à tous les articles sur le sujet, j’en retiendrai un de mon ami Jean Bricmont, dont je partage la plupart des analyses, sauf dans ce cas ([http://www.michelcollon.info/La-Lib...]). Bien que mon avis ne soit d’aucune utilité, vu que « je ne suis pas au pouvoir – et ne désire pas l’être – avec d’importantes responsabilités, et suis peut-être un petit gauchiste qui bavarde dans mon coin », comme le pointe J. Bricmont, j’ai par honnêteté intellectuelle pris position sur la question libyenne. Avec recul et avec beaucoup de difficulté. Mais je l’assume pleinement, même au risque de n’être pas compris, et peut-être de perdre l’un ou l’autre camarade en cours de route…

    Je ne reviendrai pas sur la mainmise du clan Kadhafi sur le pays depuis 42 ans, ni sur les frasques du colonel dont chacun a pu apprécier les voltes-faces imprévisibles au cours de cette période. Pour ma part, j’en tire le constat que nous sommes bien en face d’un dictateur. Et que certains, au nom de leur opposition à l’intervention militaire étrangère, semblent d’un coup en tempérer les pires méfaits, me paraît plus qu’équivoque. Réticent à toute forme de pouvoir n’émanant pas du peuple, je n’en suis que plus déterminé face à une dictature.

    Le régime du colonel Kadhafi ne trouve donc pas à mes yeux le moindre espace de sympathie. Il me paraît dès lors incompréhensible que nos pays qui se targuent à la moindre occasion d’appartenir au camp démocratique, puissent fréquenter voire collaborent avec un tel régime. En théorie. Parce que dans la réalité, nos belles démocraties n’échappent pas à la duplicité d’un monde beaucoup plus complexe que nos morales l’exigeraient… et suite aux connivences multiples de nos pays avec les régimes déchus de Ben Ali et Mubarak, ne nous a-t-on pas dit que nos démocraties avaient pour usage de parler avec tout le monde, insistant même sur le fait qu’à force de ne vouloir des contacts qu’avec les seuls pays dont les pratiques convenaient à nos critères, peu d’entre eux auraient notre écoute ? Je cherche toujours les lieux où ces déclarations résolues ont favorisé la moindre rencontre avec le Hamas – pourtant élu de manière démocratique et sous leur contrôle ! – le Hezbollah, le régime de Mugabe, etc… sans grand succès, mais soit, on n’en est plus à une contradiction ou à une hypocrisie près…

    Ceci étant et pour en revenir à la question libyenne, je veux préciser qu’à mon opposition au recours aux armes, je dois ajouter : sauf quand la situation l’exige. Non-violent, oui ; pacifiste à tout crin, non. Si mes proches et moi sommes agressés ou menacés de mort, sans capacité à nous défendre seuls, je ferai appel à l’aide extérieure pour éviter le pire.

    Nombre d’articles écrits par une certaine gauche, dénoncent l’ingérence militaire actuelle, y voyant la plupart du temps une nouvelle occasion pour faire main basse sur le pétrole libyen. C’est une analyse à peu de frais qui me paraît erronée. Le pétrole coule à flots depuis la Libye vers quantité de pays occidentaux, et au contraire de ce que ces pseudo-analyses dénoncent, les tensions des derniers jours ne font que propulser ses cours de record en record, menaçant par-là même, la fragile reprise économique de nos pays.

    J. Bricmont écrit : « On a évoqué la notion de la « responsabilité de protéger » les populations, mais en brûlant un peu les étapes. De plus, il n’y a pas de preuves que Kadhafi massacre la population dans le simple but de la massacrer. C’est un peu plus compliqué que cela : il s’agit plutôt d’une insurrection armée et je ne connais pas de gouvernement qui ne réprimerait pas ce type d’insurrection. »

    D’abord, et pour ne pas « brûler les étapes » il conviendrait de s’arrêter sur ce principe relativement nouveau adopté par l’ONU sous Kofi Annan de « responsabilité de protéger les populations ». Lire à ce sujet, l’intervention de Hubert Védrine (http://www.medelu.org/spip.php?article768). Ensuite, si c’est effectivement « un peu plus compliqué », l’honnêteté intellectuelle se doit de corriger une première affirmation trompeuse : au départ, les manifestants au régime libyen étaient à l’instar des autres (Tunisie, Egypte, …) non-violents. C’est le régime qui a organisé la répression contre son peuple, mais les forces militaires étaient alors relativement maigres et quelque peu désorientées face à la masse des contestataires. Sans parler des nombreux soldats qui se sont rapidement ralliés aux manifestants, refusant les ordres de tirer sur des citoyens désarmés.

    Et c’est parce que dans un premier temps l’armée s’est retirée, que les manifestants ont eu accès aux dépôts d’armes que leur ont ouvert les déserteurs. Au départ, il ne s’agit donc pas du tout d’une « insurrection armée qu’aucun gouvernement ne réprimerait pas ». Il s’agissait comme ailleurs, d’une résistance populaire pacifique, opposée au régime…

    Par ailleurs, insinuer le doute que Kadhafi ne massacre sa population me semble également peu honnête, au vu des menaces mêmes du dictateur, des témoignages des déserteurs, des journalistes d’Al Jazeera ainsi que des opposants eux-mêmes… Et faut-il rappeler les deux chasseurs libyens qui se sont posés à Malte pour douter des intentions du colonel ? Mais, la question est peut-être bien celle-là : qui écoutons-nous ? Nos certitudes et nos principes, ou les manifestants démunis qui jusqu’à présent encore, remercient les pays qui sont intervenus pour les sauver in extremis d’un massacre de plus sur Benghazi…

    Plus loin dans l’article : « Il aurait déjà fallu essayer honnêtement toutes les solutions pacifiques. Ça n’aurait peut-être pas fonctionné mais là, il y a eu une volonté manifeste de rejeter ces solutions. »

    Ici aussi je pense qu’au départ, les manifestants ont tenté de faire comprendre au régime qu’il fallait dégager, mais cela « n’a pas fonctionné ». Et comme en Tunisie, en Egypte et ailleurs, le pouvoir a d’abord tenté de mâter la contestation populaire par la force. Mais à la différence de ces pays (et on suivra comment cela se passe au Yémen, au Bahreïn, en Syrie,…) le régime Kadhafi, loin de rechercher un dialogue avec son peuple s’est réorganisé en faisant appel à des mercenaires étrangers qui n’auraient pas d’état d’âme à tirer sur la population. Penser que dans de telles circonstances, l’on soit encore dans le temps du dialogue me paraît relever au minimum d’une singulière naïveté. Et imputer par cette réflexion, la responsabilité de la situation actuelle à ceux qui sont devenus malgré eux des « insurgés » (selon la terminologie utilisée par le régime) me paraît quelque peu douteux.

    Ensuite : « Au niveau politique, la plupart des partis soutiennent l’intervention. Même à gauche, des trotskistes à Mélenchon, tous partent la fleur au fusil. Les plus modérés soutenaient juste l’application d’une zone d’interdiction aérienne mais si Kadhafi envoie ses tanks vers Benghazi, qu’est-ce qu’on fait ? (…) La gauche, incapable de soutenir de vraies positions alternatives, se trouve piégée par la logique de l’ingérence humanitaire et est obligée de soutenir Sarkozy. Si la guerre se passe vite et bien, le président français sera sans doute bien positionné pour 2012 et la gauche lui aura mis le pied à l’étrier. Cette gauche n’assumant pas un discours cohérent opposé aux guerres est obligée de se mettre à la remorque de la politique d’ingérence. »

    Passons sur la caricature facile que « tous partent la fleur au fusil » (ce que je ne crois pas) et mettons cela sur l’émoi qu’une telle problématique peut soulever. En ce qui me concerne, la Résolution votée à l’ONU me paraît claire et il convient de s’y tenir. N’y a-t-il pour autant, aucun risque de dérapage ? Sans doute que si. Et ce ne serait pas la première fois. C’est pourquoi les mouvements anti-guerre doivent rester plus vigilants que jamais. Le cadre a été donné, il convient de s’y tenir. Et cela représente un travail constant. Par ailleurs, si je me situe à gauche – sans me reconnaître dans celle du PS qui n’y est plus depuis longtemps – cela ne me met pas des œillères au point de ne rien accepter qui vienne de Sarkozy , d’Obama ou d’ailleurs.

    C’est quoi ce délire !? Et c’est-là qu’à mon tour « je suis furieux » et que j’en veux à cette gauche qui décrète que parce que cela viendrait d’un tel ou d’un autre, cela n’aurait aucune valeur et devrait être automatiquement rejeté. Une telle attitude n’a pour fondement qu’une fixation sur des principes, ce que je conteste. Il faut me semble-t-il garder sa capacité d’analyse et ne jamais manquer de souplesse ni de recul dans toute réflexion. En d’autres occasions, ce type de fixation et de rigidité s’appelle de l’intégrisme, et pourrait être de la même manière que J. Bricmont le dénonce, le « piège » de cette gauche arcboutée coûte que coûte sur des principes bien éloignés des réalités de terrain…

    Plus loin : « Pour s’assurer le contrôle de la région et protéger Tel-Aviv, les Occidentaux veulent probablement se débarrasser des gouvernements déjà hostiles à Israël et aux Occidentaux. Les trois principaux sont l’Iran, la Syrie et la Libye. Cette dernière étant la plus faible, on l’attaque. »

    Oui, peut-être. Mais dans un tel entretien, n’eût-il pas fallu relever qu’un des fils de Kadhafi s’est rendu en Israël pour demander l’appui des « spécialistes » en termes de répression des révoltes populaires, et faut-il taire qu’Israël semble avoir fourni les bonnes adresses où recruter des mercenaires ? Etrange collaboration quand même pour ceux que l’on dit être des ennemis jurés…

    Ensuite : « L’Occident, qui pensait pouvoir contrôler le monde arabe avec des marionnettes comme Ben Ali et Moubarak, se dirait soudainement : « On a eu tout faux, maintenant on va soutenir la démocratie en Tunisie, en Egypte et en Libye. » ? C’est d’autant plus absurde que l’une des grandes revendications des révolutions arabes est le droit à la souveraineté. Autrement dit, pas d’ingérence ! »

    Il arrive peut-être un moment où l’Occident prenant conscience de ses déconfitures en Irak, en Afghanistan et ailleurs, se dit qu’en effet cela ne peut plus continuer, ni pour une question de faillite virtuelle de nos Etats désargentés, ni d’autant quand les forces populaires telles qu’on les a vues dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient exigent le changement et n’ont plus rien à perdre pour l’obtenir. Mais les changements politiques qui surviennent dans le monde sont-ils toujours de cette nature : du tout ou rien !? Ici aussi, il me semble qu’une certaine nuance aiderait au débat…

    Enfin : « (…) si tout le monde faisait comme la Suisse, pour les raisons que j’ai expliquées précédemment, le monde irait beaucoup mieux. (…) Selon moi, la meilleure alternative est la coopération avec les différents pays, quels que soient leurs régimes. A travers le commerce, mais pas celui des armes évidemment, les idées circulent et les choses peuvent évoluer, sans guerre. On peut bien-sûr discuter des modalités : commerce équitable, écologique, etc. Mais le commerce est une alternative beaucoup moins sanglante aux sanctions et aux embargos qui sont la version soft des guerres humanitaires. »

    Est-il bien certain que tout irait mieux si nos pays se comportaient comme la Suisse, à savoir : devenir des endroits où tout l’argent sale du monde converge pour les trafics les plus obscurs !? Combien de mafieux sans scrupules, de trafiquants de drogue, d’armes et de réseaux de prostitutions ne lavent-ils pas plus blanc via le système bancaire suisse !? Et même à mettre entre parenthèse ce système bancaire des plus troubles, cela ne me semble pas suffire à la démonstration.

    En restant lucide et pragmatique, il me paraît une fois encore quelque peu naïf de penser que « le commerce est une alternative beaucoup moins sanglante »… Et penser qu’il suffit de s’opposer au commerce des armes pour se dire que la solution se trouve-là me paraît non seulement léger mais dans le cas précis, particulièrement hors de toute réalité de terrain. Combien de sombres et odieux commerces sont pratiqués dans quantité de pays, jetant dans la famine, la misère et la mort nombre d’indigents… et dans un silence complice !?

    Pour conclure, je dirais à J. Bricmont que si je le rejoins sur certains points – non au principe de la guerre ; réserve sur le droit d’ingérence ; rejet de toute course aux armements ; privilégier le dialogue tant qu’il est possible ; regret que la proposition Chavez n’ait pas été prise en compte ; etc… – je ne peux, cette fois, le rejoindre de manière globale. Parce que dans les exemples pris pour étayer les nombreux articles sur le sujet dont celui-ci, il est souvent fait référence à d’autres situations, en oubliant de rappeler d’une part, que comparaison n’est pas raison et d’autre part, que c’est la résistance libyenne qui a appelé à l’aide, relayée par la Ligue arabe.

    Ce n’est pas l’ONU qui a décidé d’une intervention de manière unilatérale. Et aujourd’hui, malgré les frappes aériennes, l’on peut voir les difficultés de cette résistance désorganisée, non-préparée et inapte au maniement des armes, avoir bien des difficultés à reconquérir les villes reprises par les mercenaires et l’armée du régime. C’est dire que s’il n’y avait pas eu d’intervention, l’on aurait probablement assisté à un bain de sang sur Benghazi dont le contentieux avec le pouvoir n’est pas vierge.

    Je lis aussi ici-et-là qu’au lieu d’intervenir directement, il eût fallu armer la résistance. Déjà, une telle option s’inscrit dans une logique de guerre – or, les manifestants libyens ne s’inscrivaient pas dans cette logique au départ – puis, à partir du moment où l’on choisit d’armer ceux qui par obligation sont devenus résistants, d’où donc proviendraient les armes sinon des Etats-mêmes que l’on condamne pour leur intervention ? De la Chine ou de la Russie qui se sont abstenues lors du vote de la résolution onusienne ? Les armes chinoises ou russes seraient-elles moins létales que celles de l’Occident !? Et nous revoilà bien vite ramenés à la logique cynique mais implacable du monde qui est le nôtre…

    Je me permets de rappeler aussi que nombreux sont les intervenants condamnant l’intervention en Libye qui la réclament pour la protection du peuple en Palestine. Alors de deux choses l’une : ou dans certains cas, une intervention est nécessaire ou elle ne l’est jamais. Et le fait qu’elle n’arrive pas pour soulager les Palestiniens nous rappelle autre chose : que nous sommes comme l’évoque J. Bricmont dans un rapport de force.

    Nous n’attaquons pas la Corée du Nord écrit-il, parce que l’on croit que le pays possède la bombe atomique (à vérifier !)… nous n’intervenons donc pas en Palestine, parce qu’on sait qu’Israël bénéficie d’une redoutable machine de guerre… Il est fort regrettable de devoir établir ce constat, mais c’est la stricte réalité. Et il y a ainsi deux manières de se positionner : rêver à des lendemains meilleurs – mais je laisse cela à la démagogie politique ou aux discours religieux – ou tenir compte de la stricte réalité pour construire le monde d’aujourd’hui. Si nous intervenons en Libye, c’est donc aussi parce que de manière bassement pragmatique, nous pensons la chose possible. Et plutôt que de la dénoncer, cela devrait servir à révéler le deux-poids deux-mesures dans le cas palestinien et rappeler aux politiques cette criante injustice.

    En vérité, la seule loi qui régit nos rapports aux autres dans le monde, est la loi du plus fort. Et il en est ainsi depuis que la terre tourne. Nos bagnoles, nos écrans plats, nos portables, nos piscines, nos systèmes de chauffage, nos machines à laver, nos salles de bains climatisées, nos sorties-ciné ou resto, nos loisirs, nos congés payés, et jusqu’au moindre gadget… tout cela dont ne pouvons (voulons) plus nous passer, nous le construisons depuis toujours, par la force, mais on ne veut pas le voir. C’est ce confort sans pareil que nous ne voyons même plus, auquel tentent d’accéder les milliers de jeunes qui gisent au fond de la Méditerranée.

    Nous pouvons le déplorer, nous pouvons le dénoncer, nous pouvons tenter d’y mettre fin sous prétexte que ce qui fait la grandeur humaine est d’échapper à ce type de loi. Cela n’enlève rien aux faits. Et les faits sont sans appel et se vérifient chaque jour. Ne pas s’en rappeler, ne pas le reconnaître, ne pas en tenir compte est une hypocrisie ou une erreur de base de toute analyse, d’autant si elle est politique, terrain d’excellence de rapports de force entre parties. Si la politique peut être l’espace de réalisations concrètes de nos rêves, les acquis sont toujours la résultante d’âpres luttes, de grèves pugnaces, de combats sociaux déterminés pour arracher pouce par pouce au pouvoir un mieux-être toujours relatif. En réalité, rien ne change sous le soleil !

    Daniel Vanhove – Observateur civil - Auteur - 25.03.11

    URL de cet article 13219
    http://www.legrandsoir.info/La-difficile-question-libyenne.htm


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  • Libye. Il faut sauver le soldat Hydrocarbure.

    Une impressionnante armada s’apprête à fondre sur la Libye.

    Il est rare que l’occident déploie une telle puissance pour la seule sauvegarde de vies humaines.

    Il ne le fit pas quand Pinochet saignait son peuple, quand des militaires l’écrabouillèrent au Brésil, en Argentine, au Guatemala, ou pour épargner au peuple palestinien des bombardements qui tuent surtout des civils, etc.

    Il ne le fait pas pour éradiquer l’esclavage des émirats arabes, pour débarrasser le Maroc d’un dictateur couronné, pour faire émerger un début de droits des femmes en Arabie-Saoudite.

    Sans nous, la Tunisie et l’Egypte ont renversé les dictatures que nous avions financées et armées.

    Moammar Kadhafi vaincu comme Saddam Hussein, la Libye va découvrir les charmes d’une démocratie paisible à l’irakienne, sans pillage de ses richesses naturelles par les libérateurs.

    Théophraste R. (pacifiste bêlant). ici

    PS. Pas de quiproquo : Kadhafi, je l’aime comme vous.


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  •  

    Ce matin, alors que Mo, Mohammed Nabbous, était dans les rues de Benghazi une caméra à la main, pendant l'attaque des forces de Kadhafi, il a été grièvement blessé.

    Il est mort peu après à l'hôpital de Benghazi.

    Ne l'oubliez pas...

     

    Sur Libya Alhurra, l’épouse de Mo confirme l’information aux membres du chat:



    « Je voulais vous dire que Mohammed est mort. Merci à tous. Priez pour lui. Il faut qu’on continue ce qu’il a fait peut importe ce qu’il s’en suit. Je ne vais pas pouvoir me connecter régulièrement, à cause des funérailles. J’ai besoin de tout le monde (…) S’il vous plaît gardez cette web TV-chat ouvert. Continuez à poster vos vidéos et à poster les informations que vous avez. Ici il y a toujours des bombardements et toujours des tirs. »

    Source


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  • Zone d’exclusion aérienne en Libye ? Cohn-Bendit, l’impérialiste vert



    Jutta Ditfurth

    Traduit par  Michèle Mialane
    Edité par  Fausto Giudice


    Daniel Cohn-Bendit, Président de la fraction des Verts européens, adore les interventions militaires si elles servent les intérêts des impérialistes. En exigeant l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye il fait un premier pas dans cette direction. Ce ne serait pas la première guerre où il enverrait les autres se battre pour lui. À cet effet, et depuis longtemps, il relativise le nazifascisme : en 1993, il a hurlé, à un Congrès des Verts, qu’il fallait déclarer la guerre à la Yougoslavie, parce que les Musulmans bosniaques étaient « une composante de la culture européenne » et « des hommes de notre sang ».[i] En 1994 il a comparé avec le plus grand sérieux le siège de Goražde au Ghetto de Varsovie.

    Aujourd’hui c’est au tour de la Guerre civile espagnole -la défaite de la Révolution sociale face aux franquistes- d’être mise à contribution pour justifier une guerre contre la Libye : « ...je sais que comparaison historique n’est pas raison, mais tout de même, en 36, nous avons laissé Franco massacrer tous les républicains espagnols, un massacre épouvantable, mais les Français et les Anglais n’ont pas bougé. Je trouve que notre génération devrait agir autrement. »[ii]

    La guerre : une question de génération ?

    Pourquoi juste cette guerre ? Pourquoi pas contre le Maroc, dont la monarchie absolue exploite son peuple, occupe militairement son voisin, le Sahara occidental, emprisonne et assassine ses opposants ? Bien sûr je ne suis pas pour une guerre contre le Maroc, je ne fais que tester la logique de l’agitateur peint en vert. Le mouvement de résistance sahraoui, le Front Polisario, a cessé sa guérilla en 1991 lorsque l’ONU a promis de donner une chance d’indépendance au Sahara occidental en y organisant un référendum. Depuis les Nations Unies et l’UE mènent en bateau les Sahraouis, car le Maroc est un partenaire idéal pour l’UE : ils s’entendent pour piller les ressources du Sahara occidental et capturer les migrant-e-s africain-e-s en route pour l’Europe et les enfermer dans des camps.

     
    Mouammar Al Khadafi était un excellent ami des État capitalistes. Il acceptait tous les « programmes d’ajustement structurel » du FMI et vendait son pétrole. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel n’étaient pas les seuls amis de Ben Ali, Moubarak et Kadhafi, comme Cohn-Bendit l’a prétendu dans son ardeur polémique. Je me rappelle bien la visite d’Otto Schily [ancien Vert devenu social-démocrate, ministre de l’Intérieur du gouvernement Schröder, NdE] à Kadhafi sous sa tente. Et durant des années Josef Fischer, le Vert ministre des Affaires étrangères, a rencontré Hosni Moubarak dans la joie et la bonne humeur.
     
    À un analyste objectif, il ne peut échapper que la situation en Libye n’est pas la même qu’en Tunisie ou en Égypte. Ce ne sont pas tant de jeunes chômeurs et syndicalistes qui se soulèvent. Le « héros » des rebelles libyens, dans l’Est du pays, n’est autre que le roi Idriss, renversé en 1969 et aussi grand ami de l’administration usaméricaine que le Chah de Perse. Ni en Tunisie, ni en Égypte on n’a vu flotter de drapeaux monarchistes dans les manifestations.
     
    Est-ce un hasard, si c’est l’Est du pays qui abrite les principaux champs pétrolifères ? Précisément le territoire de ces « rebelles » à qui l’intervention militaire serait profitable ? Deux représentants de la « résistance » libyenne ont convaincu l’UE et Cohn-Bendit du bien-fondé d’une guerre. Mais on estime à 140 le nombre de “tribus” libyennes, dont l’UE ne sait pas grand-chose.
     
    Pourquoi ne puis-je m’empêcher de penser aux talibans, que les USA ont bien aidé à se renforcer ? Pourquoi me vient-il justement à l’esprit la comparaison impardonnable et répugnante du Kosovo avec Auschwitz, qui servit au vert ministre des Affaires étrangères, Josef Fischer, à justifier l’attaque de la Yougoslavie par l’OTAN en 1999, et l’allégation purement imaginaire des USA, selon laquelle l’Irak fabriquait des gaz toxiques? Des questions auxquelles les députés verts déchaînés doivent répondre, plutôt que d’envoyer les autres faire la guerre en leur nom.
     
    S’il existe en Libye un mouvement de résistance émancipateur, la meilleure façon de l’aider est entre autres d’essayer d’empêcher toute intervention militaire et d’épauler les élans venus d’en bas.
     
    Une version abrégée de cet article est publiée dans le TAZ d’aujourd’hui
     


    [i] Cité d’après Mathias Geis, « Vacciné contre la compassion » dans la tageszeitung du 11 octobre 1993.

    [ii] Interview de Daniel Cohn-Bendit par Theo Kroll, ZDFspezial « Blutiger Machtkampf in Libyen»(Luttes de pouvoir sanglantes en Libye) http://www.youtube.com/watch?v=Xsk6QsiI9X4, du 24.2.2011 [3:00-3:22 Min.]





    Merci à Tlaxcala
    Source: http://www.oekolinx-arl.de/
    Date de parution de l'article original: 14/03/2011
    URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=4238


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  • Libye: Sarkozy s'en va-t-en guerre, mironton, mironton, mirontaine...


    Gilles Munier Ici

    Vendredi 11 mars 2011

    Nicolas Sarkozy, ci-devant Président de la République française, chef de ce qui reste des Armées, veut sa guerre. A la demande expresse du « philosophe », « tiers-mondain », pro israélien, Bernard-Henry Lévy, il a reçu trois représentants du Conseil national intérimaire de transition libyen (CNT), une des tendances de l’opposition libyenne réfugiée à Benghazi. Et, à la stupeur de ses partenaires européens, il a reconnu le CNT comme « représentant légitime du peuple libyen », va envoyer un ambassadeur à Benghazi, et envisage d’effectuer des « frappes aériennes ciblées » sur des objectifs militaires tenus par les forces gouvernementales libyennes… si les Nations unies le décident. A dix jours des élections cantonales qui s’annoncent désastreuses pour son camp, il espère peut-être regagner des points sur Marine Le Pen, présidente du Front national, qui grignote des pans entiers de son électorat. Tant pis pour les dommages collatéraux prévisibles en Libye, les pertes militaires françaises, les effets déstabilisateurs en Méditerranée et pour l’image de la France dans le concert des nations. On se demande ce qu’Alain Juppé, nouveau ministre des Affaires étrangères, est allé faire dans cette galère… <o:p></o:p>

       L’interventionnisme français en Libye est un sale coup pour les révolutionnaires arabes qui veulent renverser les régimes liés aux Etats-Unis et/ou à Israël, et qui tiennent à ce que leur mouvement libérateur soit indépendant de toutes influences étrangères. <o:p></o:p>

       En jetant aux orties le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats, Sarkozy donne raison à Mouammar Kadhafi qui n’en demandait pas tant. Nul doute que l’aventurisme élyséen sera perçu par beaucoup en Libye et dans le monde arabe, comme une résurgence du vieux colonialisme français. Une voie royale – pour ne pas dire califale -  s’ouvre devant les partisans de l’Emirat de Barqa (Al-Qaïda en Libye), implantés dans l’ouest du pays depuis l’époque où Oussama Ben Laden résidait au Soudan, et qui sont très actifs dans les combats qui se déroulent actuellement. <o:p></o:p>

       Sarkozy s’en va en guerre… ne sait quand reviendra*. <o:p></o:p>

    *Malborough s’en v’a-t-en guerre - Chanson historique


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  • La Libye, la gauche européenne et le retour de l’impérialisme humanitaire

    Douze ans plus tard, c’est de nouveau le Kosovo. Des centaines de milliers de morts irakiens, l’OTAN acculée dans une position impossible en Afghanistan et ils n’ont rien appris ! Donc maintenant tout le monde doit réduire sa consommation à cause du réchauffement climatique, mais les guerres de l’OTAN sont recyclables et l’Impérialisme a été intégré au Développement Durable.

    Le Gang au complet est de retour : les partis de la gauche européenne (inclus les partis « modérés » communistes européens ) les « Verts » avec José Bové, maintenant allié à Daniel Cohn Bandit qui a toujours soutenu les guerres de l’OTAN, différents groupes Troskystes et bien sûr, les deux Bernard, Henry Levy et Kouchner, tous appelant à une sorte d’intervention humanitaire en Libye ou accusant la gauche d’Amérique latine dont les positions sont bien plus sensées d’agir comme des « idiots utiles » pour le « Tyran libyen ».

    Douze ans plus tard c’est de nouveau le Kosovo. Des centaines de milliers de morts irakiens, l‘OTAN acculée dans une position impossible en Afghanistan, et ils n’ont rien appris ! La guerre du Kosovo a été lancée pour stopper un génocide inexistant, la guerre afghane pour protéger les femmes (allez donc vérifier leur situation actuellement) et la guerre d’Irak pour protéger les Kurdes. Quand vont-ils comprendre que toutes les guerres sont justifiées pour des raisons humanitaires ? Même Hitler "protégeait" les minorités en Tchécoslovaquie et en Pologne.

    D’un autre côté Robert Gates a mis en garde que tout futur Secrétaire d’Etat qui conseillerait au président US d’envoyer des troupes en Asie ou en Afrique « devrait subir un examen du cerveau ». L’Amiral MC Mullen a de même conseillé la prudence. Le grand paradoxe de notre époque c’est que le QG du mouvement de la paix se trouve au Pentagone et au département d’Etat tandis que le parti pro-guerre est une coalition de néo-conservateurs et d’interventionnistes libéraux divers dont des guerriers gauchistes humanitaires de même que certains Verts, des féministes ou des communistes repentis.

    Donc maintenant tout le monde doit réduire sa consommation à cause du réchauffement climatique mais les guerres de l’OTAN sont recyclables et l’Impérialisme a été intégré au Développement Durable.

    Bien sûr les Etats-Unis feront la guerre (ou pas) pour des raisons très éloignées des conseils offerts par la gauche pro guerre. Bien sûr le pétrole ne sera pas le facteur principal de leur décision car tout gouvernement libyen futur devra vendre du pétrole et la Libye ne pèse pas suffisamment sur le cours du pétrole. Bien sûr le chaos en Libye mène à la spéculation qui elle-même affecte les prix mais c’est un autre sujet. Les sionistes ont certainement deux avis sur la Libye : ils haïssent Kadhafi et aimeraient le voir chassé du pouvoir comme Saddam, de la façon la plus humiliante possible, mais ils ne sont pas sûrs qu’ils apprécieront son opposition (et selon le peu que l’on connaît, ils ne l’aiment pas).

    L’argument principal pro guerre est que si l’affaire est réglée rapidement et sans heurts l’OTAN et l’intervention humanitaire, dont l’image a été ternie par l’Irak et l’Afghanistan, s’en trouverait réhabilitée. Un nouveau Grenade ou au mieux un nouveau Kosovo, c’est exactement ce qu’il faut. Un autre motif d’intervention, c’est de mieux contrôler les rebelles en venant les « sauver » dans leur marche vers la victoire. Mais cela a peu de chance de réussir : Karzai en Afghanistan, les nationalistes kosovars, les Shi’ites d’Irak et bien sûr Israël sont parfaitement contents de bénéficier de l’aide américaine quand ils en ont besoin, mais après ils poursuivent leurs propres objectifs. Et une occupation militaire totale de la Libye après la « libération » est peu faisable ce qui bien-sûr, du point de vue des US, rend l’intervention moins attrayante.

    D’un autre côté, si les choses tournent mal ce sera probablement le début de la fin de l’Empire américain, d’où la prudence des gens qui sont actuellement au pouvoir et qui ne se contentent pas d’écrire des articles dans le Monde ou de pester contre les dictateurs devant les caméras.

    Il est difficile pour des citoyens ordinaires de savoir exactement ce qui se passe en Libye car les médias occidentaux se sont complètement discrédités en Irak, en Afghanistan, au Liban et en Palestine et les sources d’informations alternatives ne sont pas toujours crédibles non plus. Ce qui bien-sûr n’empêche pas la gauche pro guerre d’être absolument convaincue de la véracité des pires informations qui circulent sur Kadhafi comme elle l’était il y a douze ans sur Milosevic.

    Le rôle négatif de la Cour Internationale de Justice est de nouveau évident ici comme l’a été celui du Tribunal International pour la Yougoslavie dans le cas du Kosovo. Une des raisons pour laquelle il y a eu relativement peu de sang versé en Tunisie et en Egypte est qu’il y avait une sortie possible pour Ben Ali et Moubarak. Mais la « justice internationale » veut s’assurer qu’une telle sortie soit impossible pour Kadhafi et probablement pour les gens proches de lui, les poussant ainsi à combattre jusqu’à un dénouement tragique.

    Si « un autre monde est possible », comme la gauche européenne le proclame sans arrêt, alors un autre Occident devrait être possible et la gauche européenne devrait s’y atteler. La rencontre récente de l’Alliance Bolivarienne pourrait servir d’exemple : la gauche d’Amérique Latine veut la paix et ils veulent empêcher l’intervention US car ils savent qu’ils sont dans la ligne de mire des Etats-Unis et que leur processus de transformation sociale exige d’abord et avant tout la paix et la souveraineté nationale. Ils ont donc suggéré l’envoi d’une délégation internationale conduite éventuellement par Jimmy Carter (qu’on ne peut pas accuser d’être une marionnette de Kadhafi) pour commencer un processus de négociation entre le gouvernement et les rebelles. L’Espagne s’est dite intéressée par cette idée, idée rejetée bien-sûr par Sarkozy. Cette proposition peut sembler utopique mais si l’ONU met tout son poids derrière, ce ne sera pas le cas. Ce serait une façon de remplir sa mission rendue impossible actuellement par l’influence des Etats-Unis et de l’Occident. Cependant, il n’est pas impossible que dès aujourd’hui ou lors d’une prochaine crise, une coalition de nations non interventionnistes dont la Russie, la Chine, l’Amérique latine et peut être d’autres, puissent œuvrer ensemble pour construire des alternatives crédibles à l’interventionnisme occidental.

    Contrairement à la gauche d’Amérique latine, la version pathétique européenne a complètement perdu le sens de ce que signifie faire de la politique. Elle n’essaie pas de proposer des solutions concrètes aux problèmes et est seulement capable d’adopter des positions morales dénonçant en particulier de façon grandiloquente les dictateurs et les violations des droits de l’homme. La gauche social-démocrate suit la droite avec au mieux quelques années de retard et n’a pas d’idées personnelles. La gauche « radicale » réussit souvent à dénoncer à la fois les gouvernements occidentaux de toutes les manières possibles et à demander que ces gouvernements interviennent militairement partout dans le monde pour défendre la démocratie. Leur manque de réflexion politique les rend particulièrement vulnérables aux campagnes de désinformation et fait d’eux des soutiens aux guerres US-OTAN.

    La gauche n’a pas de programme cohérent et ne saurait quoi faire même si elle accédait au pouvoir par la grâce divine. Au lieu de « soutenir » Chavez et la Révolution vénézuélienne, une affirmation vide de sens que certains se complaisent à répéter, ils devraient humblement apprendre d’eux et d’abord et avant tout réapprendre ce que signifie faire de la politique.

    Jean Bricmont

    08/03/2011

    source : http://www.michelcollon.info/La-Lib...

    LGS : traduction d’un article paru en anglais : http://www.counterpunch.org/bricmon... (traduction non précisée et légèrement modifiée par le Grand Soir)

    Jean Bricmont enseigne la physique en Belgique et est membre du Tribunal de Bruxelles. Son livre "Humanitarian Imperialism" est publié par Monthly Review Press la version française « Impérialisme Humanitaire » l’est aux éditions Aden.

    URL de cet article 13052
    http://www.legrandsoir.info/La-Libye-la-gauche-europeenne-et-le-retour-de-l-imperialisme-humanitaire.html

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  • Kadhafi reprend Ras Lanuf

    Jeudi 10 mars au matin, les troupes de Saadi, fils de Kadhafi, ont repris aux insurgés la ville de Sidra, avant de se diriger vers le port pétrolier de Ras Lanuf. Arrivée à 5 km de la ville, l’armée loyaliste a engagé son bombardement : tirs d’artillerie, bombes larguées depuis les airs, et peut-être même des missiles lancés depuis des navires.  Dans Ras Lanuf, un hôpital de fortune a été monté en pleine rue, le vrai ayant été touché par les explosions. Malgré la violence de cette offensive, Kadhafi donne encore l’impression de se retenir. Il aurait pu depuis longtemps bombarder les portes de Ras Lanouf et de Brega, et détruire le peu d’armes lourdes dont disposent les insurgés. Mais il semble encore chercher une issue, une voie entre la défaite face à la révolution et un massacre donnant prétexte à une intervention étrangère. Par contre, s’il décide de tout mettre en oeuvre pour écraser les insurgés, on peut s’attendre à un tapis de bombes, ainsi qu’à des armes chimiques.

    Je suis parti à Brega, puis à Benghazi, après la perte de Ras Lanouf, vers 17H. Malgré son apparente « simplicité », le désert est bien un terrain en trois dimensions. On pourrait croire que les révolutionnaires n’en utilisent que deux, en réalite, ils n’en utilisent qu’une : la route. C’est la rançon de la guerre en jeans de marque et parfums bons marchés, personne ne se rapporte au terrain (et au reste) comme à un espace lisse ; personne ne batit de défenses, ne creuse d’abris, ne cherche à se cacher. Le soir-même, les troupes loyalistes pilonaient Brega. Du côté des insurgés il se mumure que l’armée (ou ce qu’il reste d’armée reguliere) a en réalité tendu un piege à Kadhafi en lui laissant Ras Lanouf, et que l’offensive des insurgés reprendra dès demain depuis Brega. Le fils Kadhafi, lui, prétend désormais vouloir marcher sur Benghazi.

    C’est un objectif d’importance, puisqu’il s’agit de la plus grande ville encore tenue par les insurgés, et c’est là qu’a élu domicile le Conseil National de Transition. La décision de la France aujourd’hui de reconnaître ce dernier comme seul interlocuteur légitime pour la Libye, ainsi que l’action de la diplomatie française sur place, a produit l’apparition de drapeaux bleus-blancs-rouges un peu partout et de délicieux slogans, tels ces « Merci Sarkozy » scandés par des femmes en niqab (vous apprécierez l’ironie de la situation).

    On peut s’avancer à dire que la Libye connaît une insurrection, un soulèvement populaire, mais pas encore une révolution. Contrairement, à ce que l’on pouvait certainement voir à Téhéran en 1979, il faudrait être sacrèment borné pour voir ici une situation de révolte contre l’Occident, ou même un début de critique de l’idee de la vie hégémonique dans nos pays. La situation est même fort différente de celle de la Tunisie pendant l’occupation de la Casbah ou de l’Egypte pendant celle de la place Tahrir. Ce qui prévaut ici c’est une unité contre le tyran Kadhafi. Il n’est pas question pour l’instant d’autre chose que d’un changement de dirigeants. C’est ce que montre encore le soutien dont peut se prévaloir le Conseil National de Transition, dont le rôle se limite principalement pour l’instant à des tractations diplomatiques.


    Il y a quelques jours, un lecteur avait posé une question sur l’influence de la « structure tribale » de la Libye sur l’insurrection. Il posait notamment la question des réglements de compte, ou de la naissance d’un nouveau régime autoritaire basé sur cette structure.
    Le caractère tribal de la guerre est en vérité peu marquant. Peut-être est-ce en partie lié au fait que la guerre se situe plutôt dans le nord du pays. Quoiqu’il en soit l’armée des shebab est une chose bigarée, composée de gens de toute la côte ouest du Cyranéïque. Il y a ici des personnes orginaires du Tchad ou du Mali vivant depuis longtemps sur la côte libyenne, sans compter les nombreux Egyptiens, et même quelques étudiants palestiniens, venus soutenir l’insurrection.
    S’il devait y avoir des luttes d’influence entres groupes tribaux, cela passerait plus certainement par les toutes jeunes institutions.

    Quant à l’armée de Kadhafi c’est avant tout une armée payée. Cette guerre apparaît de plus en plus comme une guerre privée d’un homme contre un peuple.

    Ce qui nous amène à une seconde question qui a été posée, concernant le soutien étranger à l’insurrection, et l’éventuelle création de brigades internationales  (comme ce fut le cas durant la guerre d’Espagne).

    Pour ce qui est du soutien logistique, ce qui pouvait être fait très vite est déja en cours. Sur le front, il ne manque ni de nourriture, ni de vêtements, ni d’eau, ni d’argent, ni d’armes légères. C’est le fait des premiers pillages, mais aussi de livraisons de matériel, qui semblent venir des Emirats arabes, de Dubaï, et surtout d’Egypte. Ce qui manque désormais aux insurgés (en terme de matériel militaire en tout cas) ce sont des armes lourdes, et la coordination ainsi que les connaissances nécessaires à leur emploi. Il a déjà été écrit beaucoup de choses sur l’inexpérience des insurgés sur le front.

    Beaucoup de blessés le sont par des tirs de petit calibre, que l’on peut soupçonner être en fait des tirs amis. Leurs mitrailleuses 12,7mm ont tendance à s’enrayer. Et ils ne disposent pas de certaines informations militaires importantes (des tables de tir pour leurs armes soviétiques, par exemple).
    Si la guerre s’éternise on peut toujours s’attendre à ce que des combattants d’autres pays arabes (voire d’ailleurs) viennent rejoindre les insurgés – je parle du monde arabe parce qu’il est dans son entier lancé dans un mouvement commun qui a connu des succès et des échecs variés depuis la Tunisie. Mais, pour l’instant, à l’évocation d’éventuels combattants « étrangers » les gens ici éprouvent plutôt de la méfiance (crainte de la récupération, par exemple).

    Q., D., E., Benghazi, le 11 mars.


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  • Kadhafi, le Grand Argentier : Tous pourris ? Non, seulement tous kadhafisés, benalisés, moubarakisés, mohamedsixisés, bouteflikisés…

    par FG, 11/3/2011 Ici

    Le Colonel fou de Tripoli a réagi au quart de tour à la décision de Sarkozy de reconnaître le Conseil national de transition libyen comme gouvernement du pays. Il a menacé de faire des révélations pouvant provoquer la chute du locataire de l’Élysée. Ces révélations concerneraient le financement par le régime libyen de la campagne électorale qui vit l’élection de Sarkozy. Le Colonel n’est pas seulement fou, il est naïf.
     
    Croit-il vraiment que de telles révélations pourraient amener la chute de Sarkozy ? Jamais révélations n’ont provoqué de chute de président français, ou occidental. La seule exception à la règle est l’impeachment de Nixon suite au Watergate. Les révélations peuvent provoquer le limogeage de ministres, comme cela a été le cas pour Eric Woerth suite au bettencourtgate et Alliot-Marie suite au tabarkagate. Mais le diamant offert par Kadhafi à MAM n’a pas suscité l’intérêt des médias, ni en France ni en ailleurs. Et les vacances de François Fillon dans des hôtels de luxe égyptiens aux frais de Moubarak n’ont eu aucun effet sur le locataire de Matignon. Il n'y a pas eu d'Assouangate. Et il n'y aura sans doute pas de kadhafigate.
     
    Kadhafi, comme Ben Ali, comme Moubarak, comme Mohamed VI du Maroc, comme Bouteflika, comme tous les dictateurs du monde arabo-islamo-pétrolier, ont acheté tout ce dont ils avaient besoin en Europe :
     
    - Des actions et des participations dans des banques, des entreprises, des clubs sportifs,
    - Des hôtels particuliers, des villas, des appartements, des fonds de commerce, des voitures de luxe, des bateaux, des bijoux, des fourrures etc. pour eux et leurs familles,
    - Des prostitué(e)s, des chanteuses, des danseuses, des call-girls et autres escort boys,
    - Et enfin, last but not least, des hommes et des femmes politiques, des fonctionnaires, des policiers, des douaniers, des journalistes et autres faiseurs d’opinion.
    Les achats d’hommes et de femmes politiques se font sous trois formes principales :
    - les rétro-commissions versées sur les commissions versées pour tout contrat commercial d’importance ;
    - les dons aux partis en périodes de campagnes électorales
    - Les « petits cadeaux » personnels aux chefs de ces partis.
     
    Un petit exemple : Saïf El Islam Kadhafi, Moustapha Zarti et Jörg Haider se sont connus à l’Université privée où ils faisaient leurs études de managers à Vienne dans leur jeunesse. Ils sont devenus copains comme cochons. Haider est devenu gouverneur de Carinthie et Saïf “gouverneur de Tripolitaine”, successeur putatif de son colonel de papa. Il a donc été amené à brasser les milliards de pétrodollars affluant dans les caisses libyennes. Résultat – entre autres - : «Il nous faisait parvenir régulièrement de l’argent en liquide avant les campagnes électorales», a déclaré un ancien proche du leader de l’extrême-droite autrichienne en août 2010. Haider, qui dénonçait les privilèges et la corruption de son vivant, a personnellement profité de cet argent, a jouté la source, précisant qu’une somme de 5 millions d’euros était déposée au Liechtenstein. Gerald Mikscha, ancien secrétaire personnel de Haider et trois autres personnes de confiance avaient accès à ces comptes.
     
    Si Kadhafi offrait 5 millions à un petit leader d’un petit pays d’Europe, combien en a-t-il offert au grand leader d’un grand pays d’Europe ? 50 ? 100 ? L’histoire le dira. Comme elle dira que ces dictateurs n’étaient – et ne sont – pas seulement les ennemis de leurs peuples, mais aussi ceux des peuples d’Europe, dont ils ont permis qu’ils soient gouvernés par leurs acolytes, auxquels ils servent, en fin de compte, de modèles, consciemment ou inconsciemment (voir les partouzes « bunga bunga » de Berlusconi, inspirées directement de celles de Kadhafi).
     
    Qui se rassemble s’assemble, certes, mais on le sait depuis longtemps : nos chefs à nous, Européens baignant dans la démocratie – ou la démocrassouille ? – ont l’ingratitude et la traîtrise inscrites dans leurs gènes. « Quand le citron est pressé, on le jette », répondit Frédéric II de Prusse à Voltaire, lorsque celui-ci s’étonna que le roi ne veuille plus l’héberger à Berlin.
    Kadhafi avait depuis longtemps fait le choix de distribuer son argent à droite, après le temps héroïque où il finançait les résistants des quatre coins de la planète. Il a ainsi creusé sa propre tombe. Tant pis pour lui.

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  • Al Jalaa Hospital, Benghazi, March 10 2011

    English transcription: http://pastebin.com/HU5pazNN

     


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  • Libye - 10 mars 2011 - 21ème jour

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  • Libye - 9 mars 2011 - 20ème jour

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  • Les deals financiers du régime Kadhafi : Comment Wall Street a pris le despote libyen dans ses filets



    Marc Pitzke

    Traduit par  Michèle Mialane
    Edité par  Fausto Giudice


    Les grosses pointures de la finance US ont fait la   fête dans le désert libyen et ont envoyé Tony Blair négocier avec Kadhafi: depuis les jours de George Bush, Wall Street faisait les yeux doux à la rente pétrolière libyenne - et s’est assuré des contrats de milliards de dollars. C’est aujourd’hui seulement qu’on découvre à quel point les temples de la finance sont allés au devant du despote fou. 

    En juillet 2010 un jet de location atterrissait à Mitiga, à l’est de Tripoli, un aéroport réservé aux VIP. Selon une « source bien informée » du magazine US Vanity Fair, une limousine a emmené le passager d’abord chez un ministre pour discuter « d’affaires privées ». « De là, il s’est directement rendu chez Kadhafi ».

     
    Selon le journal, le passager n’était autre que Tony Blair,  qui, lorsqu’il était Premier Ministre britannique faisait déjà la cour à Mouammar Kadhafi. Depuis son départ de Downing Street, Blair s’est reconverti dans le privé. L’un de ses employeurs est JPMorgan Chase, la grande banque de Wall Street.
     
     
    Durant sa visite en Libye de l’été dernier - il y en a eu de nombreuses autres, dit-on, depuis son retrait de la politique il y a trois ans - Blair, selon les investigations de  Vanity Fair,  a passé la nuit dans la résidence de l’ambassadeur de Grande-Bretagne. Et informé Kadhafi de la ligne politique adoptée par Cameron, le nouveau Premier ministre, mais aussi « au moins en partie traité des affaires de la banque.»
     
    De fait, il semble que JPMorgan Chase ait entretenu récemment encore d’étroits contacts financiers avec Kadhafi. Selon des allégations convergentes de plusieurs médias US, la seconde banque usaméricaine d’affaires et d’investissement gérait des centaines de millions de dollars appartenant au fonds souverain libyen Libyan Investment Authority (LIA).
     
    « JPMorgan Chase gèreune partie des dépôts de la LIA et une partie des réserves de la Banque centrale libyenne », écrit le Vanity Fair , en se fondant sur les dires de banquiers US. Le  Huffington Post ajoute que « les relations entre JPMorgan et la Libye datent de 2008, l’année même où Blair a été engagé par la banque comme ‘conseiller aux affaires politiques et stratégiques mondiales’», pour le salaire de misère annuel d’un million de dollars environ.
     
    Tous deux – Blair et la banque – se retrouvent maintenant Gros-Jeans comme devant, et pas qu’eux. Fin février le président Obama a fait geler tous els avoirs de la famille Kadhafi dans les banques et institutions US, y compris l’argent de la LIA. D’après le secrétaire d’État aux Finances David Cohen, il s’agit en tout de 30 milliards de dollars, la plus grosse sanction bancaire de toute l’histoire US.
    Le ministère des Finances ne souffle mot sur l’identité des banques détenant de l’argent libyen. La LIA garde ses affaires secrètes. Les informations sur l’ampleur exacte des avoirs et dépôts libyens aux USA sont donc maigres.

     

    Frank Carlucci                                   David Rubenstein

    Un lunch sur Park Avenue

    Selon des investigations du New York Times et du Huffington Post la filière libyenne ne concerne pas seulement JPMorgan Chase, mais aussi d’autres grosses pointures de la finance, par exemple Goldman Sachs, Citigroup et le géant new-yorkais du capital-investissement (private equity) Carlyle.
     
    Selon le New-York Times, c’est surtout le vice-président de LIA, Moustafa Zarti, qui a fait preuve d’un grand enthousiasme pour Wall Street : « Le banquiers qui ont eu affaire à Moustafa Zarti disent que c’est un homme d’affaires super - grand admirateur des starsde Wall Street, par exemple Goldman Sachs ». En 2009, Zarti a également invité à son mariage, selon le Financial Times et le New York Times, Stephen Schwarzman, le légendaire investisseur US fondateur de la Société de capital-investissement Blackstone, ainsi que l’administrateur délégué de Carlyle, David Rubenstein. L’un comme l’autre auraient participé à la noce sous une tente gigantesque dressée à l’extérieur de Tripoli.
     
    Schwarzman aurait également accueilli Saïf Al Islam, l’un des fils de Khaddafi, à un lunch offert en novembre 2008 dans son penthouse de Park Avenue. À l’occasion de cette visite Frank Carlucci, ex-PDG de Carlyle et ex-Secrétaire d’État à la Défense, aurait également donné un dîner en l’honneur de Kadhafi junior au City Club, un hôtel de luxe de petite taille, mais raffiné de Midtown (Manhattan).
     
    Blackstone a démenti avoir des fonds libyens en gestion. Carlyle et les autres banques US ne se sont pas exprimées à ce jour.
     

    Dans le maelström de la crise financière US

    Bon, Kadhafi a planqué ses richesses en partie à Wall Street, et ce n’est pas un secret pour les diplomates US. Une dépêche publiée par WikiLeaks dévoilait cette communication de l’ambassade des USA à Tripoli après une rencontre avec Mohammed Laya, le banquier en chef  de la LIA, remontant à janvier 2010: « Laya affirme que la LIA détient 32 milliards de dollars en liquideet a fait remarquer que plusieurs banques US géraient chacune entre 300 et 500 millions de dollars de la  LIA. »
     
    La dépêche contient d’autres citations du top-banquier libyen: « Nous détenons des milliards de dollars de liquidités, en général sous forme de dépôts bancaires, qui nous offrent de bons rendements à long terme». Suivait un détail particulièrement piquant: la LIA a en ce moment « un contentieux juridique », portant sur un gros investissement «mal géré », avec la banque d’investissement Lehman Brothers, mise en faillite en 2008. Donc même Kadhafi a été entraîné dans le maelström de la crise financière US.
     
    Depuis les débuts des troubles en Libye l’attention se porte surtout sur les avoirs de Khaddafi en Europe ; les investissements « primaires » de la LIA se trouvent en effet, selon la dépêche citée plus haut, à Londres, sous forme « d’investissements bancaires et dans l’immobilier privé et professionnel »
     
    Mais les grosses firmes bancaires de Wall Street faisaient elles aussi les yeux doux à Kadhafi dès 2004. À l’époque, George Bush a levé les sanctions contre la Libye en échange du versement de plus d’un milliard de dollars aux ayants droits des victimes de l’attentat de Lockerbie. C’est ainsi que Wall Street s’ouvrit à la Libye.
     


    Saïf Al Islam et Mustapha Zarti au bal de l'Opéra à Vienne

    En toute hâte, une opération « Nuit et brouillard »

    «  Les grandes entreprises ainsi et les sociétés privées de capital-investissement US ont effectué un pèlerinage en Libye, afin de courtiser le gouvernement et les employés de la LIA », raconte le Huffington Post. « Nous avons été littéralement assiégés», se souvient un financier libyen dans Vanity Fair. La LIA a fini par confier la « gestion de ces liquidités » à « quelques firmes bancaires internationales», parmi lesquelles JPMorgan Chase.
     
    Selon le Huffington Post, Goldman Sachs a été en 2008 la première banque US à entrer officiellement en affaires avec la Libye, comme intermédiaire entre Tripoli et les agences de notation US. La LIA aurait fini par investir « des centaines de millions de dollars en fonds d’investissements chez Goldman Sachs.»
     
    Certes la Libye a hésité à s’ouvrir à Wall Street. En février 2008, le n° 1 du pétrole national libyen, Choukri Ghanem, se plaignait dans une interview accordée à Bloomberg TV que le marché US «ne soit pas « aussi agréable » pour son pays que « le marché européen, par exemple. » « Il regorge de politique et de manœuvres déplaisantes. » Le banquier de la LIA, Laya, se plaignait en outre de la fiscalité aux USA, selon la dépêche publiée par WikiLeaks.
     
    Le gel des milliards de Kadhafi investis à Wall Street s’est déroulé comme un véritable drame. Il a été annoncé en urgence un vendredi, pour ne pas permettre à la Libye de mettre ses fonds à l’abri dans des banques non US. De toute évidence cette opération « Nuit et brouillard » a été un succès : « Rien ne nous indique qu’on ait essayé de liquider ces dépôts dans les jours qui ont précédé la décision», a déclaré le Secrétaire d’État Cohen.
     
    Au cours d’une communication téléphonique établie en urgence et un dimanche ? le Ministère des Finances a informé les institutions concernées des modalités du blocus. Les fonds de Kadhafi ont été transférés sur des comptes bloqués. Les dépôts ne peuvent désormais plus être traités comme de actifs - et les banques perdent des millions d’agios.
     
    Le décretprésidentiel n° 13566, flanquée de la dernière résolution de l’ONU relative à la Libye, restera en vigueur aussi longtemps que la Maison Blanche le voudra. En gelant ces milliards de dollars, l’administration US s’assure une influence indirecte sur tout successeur potentiel de Kadhafi.
     
    Mais l’appétence de la LIA pour Wall Street avait des limites. Par exemple, l’escroc de grande envergure Bernard Madoff, entre temps démasqué, lui avait offert un bon investissement, selon la même dépêche de l’ambassade US en 2010. Mais Laya aurait répondu : « Nous avons décliné l’offre ».


    Merci à Tlaxcala
    Source: http://www.spiegel.de/wirtschaft/unternehmen/0,1518,749363,00.html
    Date de parution de l'article original: 07/03/2011
    URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=4176


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  • Libye: Kadhafi, portrait total - De fossoyeur de la cause nationale arabe à fossoyeur de son propre peuple



    René Naba رينيه نبعة

    La révolte arabe de 2011: Un ça va, trois…….bonjour les dégâts

    Zine el Abidine Ben Ali (Tunisie), en janvier, Hosni Moubarak (Égypte), en février, Mouammar Al-Kadhafi, aux ides de mars… …

    En hommage à la révolte du peuple arabe, première révolution démocratique du XXIème siècle, en ce qu’elle se fait, contrairement à celle des peuples d’Europe orientale dans la décennie 1990, sans soutien extérieur, contre ses oppresseurs et les protecteurs de ses oppresseurs, par articulation de la dialectique de l‘ennemi intérieur sur l’ennemi extérieur.

    Avec mention spéciale pour les peuples en lutte (Arabie saoudite, Bahreïn, Jordanie, Irak, Yémen, Algérie, Maroc, Somalie, Djibouti), dont le combat marque la faillite de la doxa officielle occidentale et la déconfiture de l’élite politico-médiatique occidentale.

    L’annonce samedi 25 février 2011 par l’ancien ministre de la Justice de Libye, M.


    Kadhafi : "Nous n'avons pas encore fait usage de violence" (sic)-Dessin de Sherif Arafa, Égypte

    Moustapha Abdel Jalil, de la formation à Benghazi d’un gouvernement provisoire représentatif de toutes les provinces du pays et de ses couches socio-politiques en vue de piloter la transition de l’ère post Kadhafi a porté le coup de grâce à la légitimité et à la représentativité du guide de la Jamahiriya.
     
    Au dixième jour des combats marqués par le ralliement à la contestation populaire de tous les survivants du groupe des Officiers libres - tombeur de la dynastie senoussie en 1969 -, de la quasi-totalité des provinces et des tribus du pays, de larges couches de l’administration civile, des forces armées et de la sécurité, le ministre démissionnaire a fait planer la menace de poursuites pénales internationales sur le dirigeant libyen, affirmant détenir de preuves sur la responsabilité directe du Colonel Mouammar Kadhafi dans la destruction du Boeing US au dessus de la localité de Lockerbie (Ecosse).
     
    Arc-bouté sur la garde prétorienne du régime, une milice de 30.000 hommes dirigée par ses quatre fils, Mou’tassem Bilal, Saadi, Khamis et Hannibal, épaulés par un duo de collaborateurs sulfureux, son chef des services secrets Abdallah Senoussi, impliqué dans l’attentat anti-français de contre l’avion d’UTA au-dessus du Ténéré, et de son ministre des Affaires étrangères, Moussa Koussa, abandonné par ses anciens frères d’armes, y compris le commandant en chef de l’armée, le commandant opérationnel des forces spéciales et le ministre de l’Intérieur, le colonel Mouammar Al Kadhafi subit le dernier quart d’heure de son long mandat, retranché dans la caserne militaire d’ Al Azizya, à Tripoli, qui lui tient lieu de résidence, ployant sous l’assaut de son peuple dans une véritable guerre de libération populaire contre sa dictature.
    René Naba revient sur ce bilan de 42 ans de règne narcissique.
     

    1 – Le fossoyeur de la cause nationale arabe

    Paris, 1er Mars 2011 – Doyen des chefs d’État arabes depuis l’an 2000, et, paradoxalement, parmi les moins âgés des dirigeants arabes, Mouammar Al Kadhafi a longtemps été leur benjamin. Sa longévité, loin de consolider sa maturité, a accentué sa fatuité et accéléré les rythmes de ses foucades jadis juvéniles, désormais séniles.
     
    Son accession au pouvoir en 1969, au lendemain de la traumatisante défaite de juin 1967, en pleine guerre d’usure le long du Canal de Suez, a fait l’effet d’un séisme stratégique. En amputant le camp occidental de deux importantes bases, une américaine, la base aérienne et d’interception des communications de Wheelus Air Field, à Tripoli, et la base anglaise d’El Adem, à Benghazi, chargée de formater et de contrôler la police libyenne, la garde prétorienne du régime monarchique, Kadhafi a dégarni l’alliance atlantique d’une large portion de la façade maritime de la Méditerranée orientale au profit du camp soviétique.
     
    Des trois coups d’État qui ont sanctionné la défaite arabe de 1967 - le coup d’État baasiste de juillet 1968 en Irak, le coup d’État nassérien du Soudan du général Gaafar al Nimeiry, en mai 1969, et le coup d’État de Mouammar Al Kadhafi, en septembre 1969, le basculement pro-nassérien de la Libye aura eu l’effet le plus durablement dévastateur sur le dispositif occidental en Méditerranée orientale, zone de mouillage de la VIème flotte US, zone de maillage de la zone pétrolifère arabe, avec les bases anglaises d’Akrotiri et de Dékhélia (Chypre), de Massirah (sultanat d’Oman), ainsi que la base navale du protectorat britannique d’Aden et la plateforme aéronavale US de l’île de Diego Garcia, dans l’océan Indien.

    Si la révolution de mai 1969 au Soudan a élargi le champ de manœuvre égyptien en faisant du Soudan la base arrière stratégique de l’Égypte, le point de regroupement de la flotte des bombardiers à long rayon égyptiens, le coup d’État de Kadhafi a amplifié la percée soudanaise, neutralisant au passage les effets de la perte du sanctuaire nassérien en Irak. Dotant l’Égypte des infrastructures aéroportuaires militaires anglo-américaines alimentées par les gigantesques réserves pétrolières libyennes, il a atténue quelque peu les effets de la défaite de 1967, en privant de surcroît les Occidentaux d’un point d’observation et d’intervention sur le flanc méridional de la Méditerranée. Mais très vite ce double avantage va se transformer en handicap et la promesse d’une ère nouvelle du combat arabe tourner au cauchemar du fait des revirements du Soudanais et des reniements du Libyen.

    Parvenu très jeune au pouvoir, en 1969, à l‘âge de 26 ans, à la faveur d’un coup d’État, Mouammar Al Kadhafi s’y maintient depuis 42 ans, univers indépassable de trois générations de Libyens, au point que dans les recoins du pays beaucoup s’imaginent que la Jamahiriya -littéralement la populocratie (le gouvernement des masses) -, est sa propriété et non la propriété du peuple, telle qu’il l’a décrétée il y a trente ans.
     
    Plus fort que les Wahhabites, Kadhafi. Unique pays arabe portant le nom de son fondateur, l’Arabie saoudite, propriété de fait de la Famille Al Saoud, a tout de même vu se succéder depuis 1969 quatre monarques: Faysal, Khaled, Fahd et Abdallah. En Libye, Kadhafi se succède à lui-même.
    Dirigeant nationaliste arabe, en 1969, il sera au gré des appellations journalistiques de la presse occidentale en manque de sensation mais non d’imagination, un chef de file du «trotskysme musulman», un «révolutionnaire tiers-mondiste», un «sage africain» pour finir sa mutation en chantre du pan-capitalisme financier proaméricain. Mais par ses faits et ses méfaits, il aura été le meilleur allié objectif des USA et d’Israël, contribuant activement à la liquidation physique de ses alliés potentiels, les chefs de file du combat anti-américain et anti-israélien. Nul depuis n’a réussi à égaler sa performance.
     
    Adoubé par Nasser, le plus populaire des dirigeants arabes de l’époque, qui voyait en lui son héritier, le fougueux colonel a fait chavirer le cœur des foules par son allure fringante et ses coups d’éclat: Nationalisations de l’industrie pétrolière, nationalisation de la gigantesque base américaine de Wheelus Airfield, rebaptisée «Okbah Ben Nafeh» du nom du grand conquérant arabe, nationalisation de la base anglaise d’Al Adem rebaptisée base «Gamal Abdel Nasser», Tripoli était surpeuplée d’hôtes nombreux qui logeaient à bord de bateaux ferries pour fêter l’évènement. Pas un mois sans qu’un festival, un colloque, une conférence des Indiens d’Amérique, une manifestation des musulmans de l’Île philippine de Mindanao ne donne lieu à des réjouissances. Beyrouth et Alger servaient de plateforme opérationnelle aux mouvements de libération du tiers-monde et Tripoli tenait de la kermesse permanente.

    L’euphorie aura duré deux ans. Jusqu’en 1971. À partir de cette date, chaque année apportera son lot de désolation, détournement d’un avion de ligne anglais pour livrer au Soudan des dirigeants communistes aussitôt décapités à Khartoum, évaporation sans raison du chef du mouvement chiite libanais Moussa Sadr, soutien résolu au Président soudanais Gaafar Al Nimeiry, pourtant un des artisans du transfert vers Israël de plusieurs milliers de juifs éthiopiens Falashas.
     
    Un phénomène d’hystérésis se produisit alors. Mais Kadhafi, et son entourage l’en persuadait, s’imaginait encore en phase avec son auditoire. En saltimbanque, le dirigeant libyen se livrait périodiquement à des exercices d’équilibrisme devant un public de plus en plus sceptique, à la réceptivité tarifée.
     
    Retour sur le sombre bilan de celui qui aura été le héraut de l’unité arabe avant de devenir un allié objectif des États-Unis et d’Israël.
     
    En 42 ans de pouvoir erratique, le chantre de l’unité arabe aura été l’un des fossoyeurs du nationalisme arabe, le démineur par excellence des menées US dans la sphère arabe, le meilleur allié objectif d’Israël et le fossoyeur de son peuple.

    Tombeur de la dynastie Senoussi, première conséquence directe de la défaite arabe de juin 1967, l’héritier présomptif de Nasser sera propulsé au firmament politique lors de sa nationalisation des installations pétrolières anglo-saxonnes et de la gigantesque base aérienne de Wheelus Air Field, en juin 1970. Mais, simultanément, l’homme de la relève s’appliquera fougueusement à dilapider systématiquement le capital de sympathie qu’il s’était spontanément constitué et à affaiblir méthodiquement son propre camp.

    Éternel second de la politique arabe réduit à un rôle d’appoint, Mouammar Kadhafi, épris de rêves de grandeur mais affligé d’un mouvement pendulaire, n’a jamais cessé d’osciller entre les deux pôles du monde arabe, le Machrek (le Levant) et le Maghreb (le Ponant), épousant toutes les formes d’union – confédération, fédération, fusion – tour à tour avec les États de la vallée du Nil (Égypte-Soudan), en 1970, avec les bureaucraties militaires prosoviétiques (Égypte, Syrie, Libye, Soudan), en 1971, puis avec l’Égypte seule, avant de se tourner vers le Maghreb, avec la Tunisie (1980), puis l’Algérie… pour finalement jeter son dévolu sur l’Afrique où il s’est appliqué depuis le début de ce siècle à jeter les bases d’un État transcontinental.
     
    Par ses pulsions, impulsions et compulsions, ce fringant colonel n’aura jamais tiré le moindre coup de feu contre ses ennemis déclarés, Israël et les USA. Mais sur son sombre tableau de chasse, il épinglera, tragiquement, certaines des figures les plus emblématiques du mouvement contestataire arabe, le chef charismatique du Parti communiste soudanais, Abdel Khaleq Mahjoub, en 1971, ainsi que le chef spirituel de la communauté chiite libanaise, l’imam Moussa Sadr, en 1978 (1).
     
    La disparition du chef charismatique des chiites libanais, une communauté longtemps négligée par les pouvoirs publics libanais, qui se trouvait alors en pleine phase de renaissance trois ans après le début de la guerre civile libanaise, de surcroît en pleine montée en puissance de la Révolution islamique iranienne, a conduit à une radicalisation des Chiites libanais et, au terme de nombreuses scissions, à la création du mouvement Hezbollah.
     
    Autres victimes célèbres des turpitudes libyennes, Mansour Kikhiya, ancien ministre des Affaires étrangères de Libye et militant éminent des droits humains, porté «disparu», depuis décembre 1993, au Caire, où il a été vu pour la dernière fois, tout comme Jaballah Matar et Izzat Youssef Al Maqrif, deux personnalités de l’opposition libyenne «disparues», également au Caire, en mars 1990.
    Fantasque il ordonnera un jour le rasage du crâne d’Ibrahim Bachari, l’ancien chef des services de renseignement, coupable d’avoir déplu au Guide, et sa rétrogradation au rang de factotum en affectation en faction dans une guérite devant le palais présidentiel. Bachari trouvera la mort quelque temps plus tard, à la manière du général Ahmad Dlimi, son compère marocain, par accident de la circulation.
     
    Autre supplicié célèbre, Daif Al Ghazal, journaliste au quotidien gouvernemental «Al-Zahf al Akhdar» (La marche verte), puis au journal en ligne «Libya Al Youm» (la Libye aujourd’hui), assassiné pour avoir dénoncé la «corruption et le népotisme» du Colonel Kadhafi. Son cadavre, mutilé, particulièrement les doigts de sa main qui soutenaient sa plume, a été retrouvé le 1er juin 2005 dans la région de Benghazi (Nord-est de la Libye), le jour même de l’assassinat à Beyrouth de Samir Kassir, mais, mystère du journalisme à sensation, alors que l’assassinat du journaliste franco-libanais du quotidien beyrouthin Al Nahar faisait l’objet d’une légitime condamnation unanime et de non moins légitimes commémorations régulières, le supplice du libyen était frappé du sceau de l’anonymat le plus complet.
     
    En 1984, Une tentative de coup de force déclenchera une véritable chasse aux opposants de tous bords. Luxe de raffinement, pour réprimer la tentative de coup de force dirigée contre sa résidence, la caserne militaire de Bab Al Azizyah, le 8 mai 1984, le Colonel Kadhafi s’est fait délivrer un permis de meurtre légal par les «Congrès populaires de base», l’instance suprême du pouvoir dans ce pays.
     
    Dans la foulée du vote de cette motion, le 13 mai 1984, autorisant la constitution d’«unités suicides» pour «liquider les ennemis de la révolution à l’étranger», deux ressortissants libyens -Oussama Challouf et Ibrahim Al Galalia- présentés comme des membres de l’organisation intégriste des «Frères Musulmans» et «Agents de la CIA » étaient exécutés le 17 mai.
     
    En 1979, une motion identique avait été votée contre les dissidents libyens résidant à l’étranger et neuf d’entre eux avaient été assassinés entre février 1980 et octobre 1981, à Athènes, Beyrouth, Londres et Rome notamment.
     
    À son actif aussi, au passif de la cause qu’il était censé promouvoir, la destruction des avions de lignes commerciales, un appareil de la compagnie US Panam à Lockerbie (Écosse), en 1988, un avion de la compagnie française UTA au dessus du désert tchadien, ainsi qu’un attentat contre une discothèque à Berlin. Ces deux attentats, l’attentat contre le jumbo de la Panam au dessus de Lockerbie (Ecosse), le 21 décembre 1988, et celui contre l’avion de la compagnie française UTA, en Afrique, l’année suivante, le 19 septembre 1989, auront fait, à eux deux, 440 morts. 270 pour Lockerbie et 170 pour celui de l’UTA.

    Son palmarès en la matière, sans doute l’un des plus impressionnants au monde, soutient la comparaison avec les tyrans les plus redoutables de la planète. Menant une traque tous azimuts, il pourchassera aussi bien les figures de proue du chiisme, du communisme que du libéralisme, portant une responsabilité particulière, mais non exclusive, dans l’absence du pluralisme dans le monde arabe.
    L’épisode des six infirmières bulgares et du médecin d’origine palestinienne, –incarcérés «en guise de monnaie d’échange» pendant huit ans en Libye et torturés pour leur prétendue responsabilité dans l’inoculation du virus du Sida à des jeunes Libyens–, demeure en mémoire pour qu’il soit besoin de le rappeler.
     
    L’engouement occidental pour la Libye ne saurait occulter les singulières méthodes du dirigeant libyen, dont les turpitudes passées le rendent passible, selon les critères en vigueur, de la justice pénale internationale. L’homme est en effet coutumier de l’effet de surprise et des procédés tortueux. C’est ainsi qu’il mettra à profit un déplacement à l’étranger du vieux Roi Idriss Ier pour s’emparer du pouvoir, par un coup d’État, le 1er septembre 1969.
     
    Il mettra en pratique cette même méthode à l’encontre de ses opposants et épinglera sur son tableau de chasse de prestigieuses personnalités arabes, opérant en toute quiétude et en toute impunité tout au long de ses 42 ans de pouvoir.
     
    Au regard de ce bilan, les démarches de la communauté internationale pour traduire devant la Justice internationale les auteurs de l’attentat contre l’ancien Premier ministre libanais, Rafic Hariri, le 15 février 2005, paraissent sinon dérisoires du moins anachroniques, en tout cas frappées du sceau de la partialité et de la duplicité.
     
    L’animateur du groupe des Officiers libres libyens, ainsi dénommé sur le modèle de leurs aînés égyptiens, fera cause commune avec les Britanniques, au mépris de son aversion déclarée pour ses anciens colonisateurs, au mépris des règles de la navigation aérienne internationale, au mépris des règles sur le droit d’asile, en ordonnant le déroutement d’un avion de ligne de la BOAC (British Overseas Airways Corporation), en juillet 1971, pour livrer à son voisin soudanais, les auteurs communistes d’un coup de force, notamment le colonel Hachem Al Attah, un des plus brillants représentants de la nouvelle génération des jeunes officiers arabes, contribuant ainsi à décapiter le plus grand parti communiste arabe.
     
    Les remords marmonnés en 1976 devant cet acte de forfaiture ne l’empêcheront pas de récidiver deux ans plus tard contre l’imam Moussa Sadr, mystérieusement disparu, en 1978, au paroxysme de la guerre du Liban. Le tortionnaire soudanais se déconsidérera par la suite, et son complice libyen avec, en supervisant le premier pont aérien d’Éthiopiens de confession juive vers Israël. Saluée par la presse occidentale comme un acte de bravoure, l’opération dans la foulée de la double décapitation du plus grand parti communiste du monde arabe et du premier mouvement militant chiite du monde arabe (Amal), a affecté durablement les capacités combatives du camp progressiste et renforcé les capacités démographiques d’Israël avec l’apport de 80 000 juifs d’Éthiopie.
     
    L’homme fera le délice des journaux occidentaux trop heureux de cette aubaine médiatique. Mais sa désinvolture suscitera des pulsions mortifères dans de larges couches du monde arabe. En 1982, dans Beyrouth assiégée, à Yasser Arafat ployant sous le pilonnage de l’aviation israélienne face à un immobilisme arabe quasi-général, l’homme de Tripoli, confortablement tapi à Aziziah, la caserne militaire transformée en résidence officielle, à des milliers de kilomètres du camp retranché libanais en ruines, plutôt que de forcer le blocus israélien pour voler au secours du chef palestinien, plutôt que de se taire, lui conseillera, affligeant conseil, non le «martyr», la sublimation symbolique de la mort au combat, mais le suicide, infligeant une épreuve supplémentaire au supplice palestinien.
     
    Quatre ans plus tard, terré pendant une semaine dans son abri tripolitain au premier coup de semonce de l’aviation US, en avril 1986, Kadhafi, orchestrera, sans crainte du ridicule, une campagne médiatique visant à élever Tripoli au rang de «Hanoi des Arabes», occultant le combat singulier des Beyrouthins durant les soixante jours de siège israélien, s’attirant par la même le sarcasme des correspondants de guerre plutôt avertis des réalités du terrain.
     
    L’homme fera aussi la fortune des marchands d’armes et la ruine de son pays. L’impressionnant arsenal militaire dont il s’est doté dès son arrivée au pouvoir en 1970 par des achats massifs d’armes à la France – dont le contrat du siècle portant sur la livraison de 75 avions de combat Mirage, de l’ordre de 15 milliards de francs de l’époque (environ 2,3 milliards d’euros) – sera carbonisé en 18 mois par son propre fournisseur français par suite de retentissants revers au Tchad, en 1985 et 1986, notamment à Wadi Doum et Faya Largeau.

    Sans égard pour les conséquences tragiques de sa décision, Kadhafi ordonnera l’expulsion de 200 000 travailleurs égyptiens, au début des années 1980, pour sanctionner l’équipée solitaire du président Anouar El Sadate dans ses négociations de paix avec Israël. Récidiviste, il ordonnera cinq ans plus tard, en 1984, l’expulsion de près d’un million de travailleurs africains pour sanctionner les réticences des dirigeants africains à l’égard de son activisme belliqueux.
     
    Nul dans son entourage n’a osé lui souffler alors que le chantre de l’Unité Africaine ne pouvait être crédible en ordonnant l’expulsion de près d’un million d’Africains, que le chantre de l’Unité Arabe ne pouvait être audible après sa décapitation des chefs de file du camp anti-impérialiste.
     
    Notes
     
    1 – Le parquet militaire libanais a lancé le 5 août 2007 un mandat d’arrêt, par défaut, pour un procès par contumace, à l’encontre de quinze personnalités libyennes qui pourraient être impliquées par cette disparition. Parmi les personnes recherchées figurent le Commandant Abdel Salam Jalloud, à l’époque N°2 du régime libyen, évincé en 1993, Ali Abdel Salam Triki, à l’époque ministre des Affaires étrangères, le Commandant Wakil Al Roubeihy, commandant de la police de Tripoli, Ahmad Chehata, chef du bureau de liaison des relations internationales au ministère des Affaires étrangères ainsi que Mahmoud Ould Daddah, ambassadeur de Mauritanie en Libye.
     
    M. Abdel Moneim Al Houni, ancien membre du groupe des Officiers libres, a affirmé que Moussa Sadr a été assassiné et enterré dans la région de Sebha dans le sud du pays. Le pilote Najmeddine Al Yaziji, à l’époque pilote de l’avion de Kadhafi, avait été chargé de transporter le corps de l’Imam Sadr pour l’enterrer dans la région de Sebha.

    Peu de temps après, Al Yaziji a été lui-même liquidé par les renseignements libyens pour que l’affaire de l’assassinat de Sadr ne soit pas divulguée, a ajouté M. Abdel Moneim Al Houni, dans une interview au quotidien Al Hayat, mercredi 24 février 2011, après sa défection de son poste de représentant de Libye auprès de la Ligue arabe. L’Imam Sadr était accompagné de son bras droit, cheikh Mohammad Yacoub, et, du journaliste Abbas Badreddine. Il y avait été vu pour la dernière fois le 31 août 1978. Depuis cette date, les trois hommes n’ont plus donné aucun signe de vie.
     
     

    2- Un théoricien de pacotille en toile de fond des frasques de la fratrie

    Piètre stratège, piètre tacticien, d’une nocivité vibrionnante, l’homme s’aliénera alors définitivement la sympathie de ses alliés naturels. Il ne devra sa survie qu’à la protection de l’Union soviétique qui pensera compenser par la Libye la défection de l’Égypte post-nassérienne, à la vigilance des services de renseignements est-allemands qui déjoueront de nombreuses tentatives de coup d’État fomentés contre lui, ainsi qu’à celle des aviateurs nord-coréens et syriens qui assureront une protection permanente de son espace aérien.

    La guerre verbale aura été la seule guerre qu’il aura véritablement menée. L’homme avait en effet développé une phraséologie outrageusement polémique dans le souci d’accréditer l’idée qu’il menait l’avant-garde du combat contre «l’impérialisme américain» et faire oublier ainsi ses connexions antérieures anglo-saxonnes. Kadhafi usait, ainsi que ses médias, d’une terminologie à telle point outrancière que la population avait peine parfois à la décoder.
     
    Un sommet Reagan-Thatcher était présenté comme une rencontre entre «le chien enragé d’Israël et la tueuse d’enfants» par allusion au raid US d’avril 1986 contre Tripoli au cours duquel la fille adoptive du colonel avait été tuée. Le Caire qui signifie en arabe «la victorieuse» était désignée, par inversion  la «vaincue» et le mouvement chiite Amal qui signifie en arabe «l’espoir» était qualifié de «désespoir». La «Maison-Blanche» était devenue la «Maison-Noire», le Royaume-Uni, «Le porte-avion immobile des Américains», par allusion à l’autorisation donnée aux appareils US de décoller des bases britanniques lors du raid contre la Libye. Le président égyptien Hosni Moubarak était, par un jeu de mots, l’affalé (Al-Barek), le roi Hussein de Jordanie «le traître» et le président tchadien Hissène Habre, en conflit avec la Libye, «le stipendié».
     

     
    Se piquant de culture, le «Guide suprême de la Révolution libyenne» édictera son Livre Vert, un condensé de théories contradictoires glanées de l’air du temps qui se présentait comme une sorte de «Troisième théorie universelle». Offert gracieusement à toute personne de passage en Libye ou en rapport avec ce pays, une formalité obligée, cet ouvrage se proposait d’instaurer un socialisme sans socialistes, une démocratie sans démocrates et un pouvoir populaire sans peuple. La «populocratie»,  «Jamahiriya», qui lui a tenu lieu de substitut, a érigé la bureaucratie en système de gouvernement et le parasitisme en règle de vie.

    Un blocus draconien de dix ans (1992-2002) aura raison de sa résistance. Kadhafi livrera son plus proche collaborateur à la justice internationale en tant que victime expiatoire de l’attentat de Lockerbie, avant de basculer lui-même sous les fourches caudines américaines, trop heureux d’échapper au sort funeste de l’Irakien Saddam Hussein.
     
    En 1995, hanté par une idée qu’il pensait «géniale», il expédia un groupe de Libyens en pèlerinage à la Mosquée Al Aqsa à Jérusalem, troisième haut lieu saint de l’islam, s’imaginant briser par un coup d’éclat le blocus frappant la Libye depuis trois ans. Mais ce pèlerinage rocambolesque a finalement abouti à cautionner la souveraineté israélienne sur la ville sainte et à conforter l’État hébreu dans son rôle de garant des lieux saints.

    En décembre 2003, en une opération apparue comme une capitulation en rase campagne, Kadhafi s’abandonnera aux Américains livrant sans coup férir la totalité de son programme nucléaire à l’administration néoconservatrice du président George Bush Jr, dévoilant du même coup tout un pan de la coopération des pays arabes et musulmans (Pakistan, Iran, Syrie) dans le domaine de la technologie nucléaire.
     
    Sadate, dans son escapade solitaire, avait pour lui l’excuse de la paix. Kadhafi, la survie de sa personne. Deux ans après sa reddition sans condition à l’ordre américain, le colonel Kadhafi, égal à lui même au sommet arabe d’Alger, le 22 mars 2005, traitait Palestiniens et Israéliens d’«idiots» pour n’avoir pas édifié une fédération «Isratine», néologisme forgé par la contraction d’Israël et de Palestine, gommant d’un trait cinquante ans de combat du peuple palestinien pour prévenir la négation de son identité nationale.
     
    Au plus fort de l’exaspération nationaliste en Irak et en Palestine, alors que le Premier ministre israélien Ariel Sharon se livrait en toute impunité à des liquidations extrajudiciaires, les assassinats ciblés par hélicoptère des dirigeants islamistes, cheikh Ahmad Yacine et Abdel Aziz Al Rantissi, alors que le chef démocratiquement élu de l’Autorité palestinienne en personne, Yasser Arafat, était confiné en résidence forcée depuis trois ans à Ramallah et que l’opinion mondiale était sous le choc des révélations des tortures de la prison irakienne d’Abou Ghraïb, le Libyen, toute honte bue, justifiait son renoncement en des termes qui ont retenti comme une désertion. «L’Amérique n’a jamais été l’ennemie de la Libye, laquelle a été sanctionnée pour sa solidarité avec Yasser Arafat et les causes du tiers monde [...]. Arafat s’acoquine avec les Américains et son Premier ministre se saoule avec son homologue israélien [...]. Les Libyens doivent se ranger du côté de l’Amérique», affirmera-t-il contre toute évidence à Syrte devant une assemblée impassible dépitée par tant de reniements.
     

    Les frasques de la fratrie

    Maniérisme avéré? Narcissisme affirmé? Ce révolutionnaire aura vécu dans l’opulence à bords de voitures rutilantes, entouré d’amazones de légende, une ribambelle de jolies filles chargées de sa protection rapprochée, un tailleur italien à deux doigts de couture de son auguste personne, ses enfants, Seïf El Islam et surtout le cadet Hannibal, dans un luxe tapageur, défrayant régulièrement la chronique mondaine des capitales occidentales.
     
    La fratrie Kadhafi de sept membres, à la personnalité singulièrement contrastée, présente une particularité propre à la famille: trois des enfants du Colonel, le sportif Sa’adi, Moutassem Billah (alias Hannibal), et Khamis servent dans l’armée libyenne, avec le grade de colonels, le grade de leur papa; un grade indépassable par un curieux phénomène d’atavisme.

    Un câble WikiLeaks de 2006 révélait déjà que tous les enfants de Kadhafi et ses proches touchaient de gros revenus de la Compagnie nationale de pétrole et des autres filiales pétrolières, notamment le secteur gazier et les activités connexes, les télécommunications, les infrastructures, le secteur hôtelier, les médias et la grande distribution.
     
    1- L’aîné Mohamed (39 ans): Fils d’un premier mariage, il est l’artisan de l’implantation en Libye d’Alcatel via sa holding privatisée qu’il préside, Libyana Mobile Phone à la faveur d’une transaction qui lui a permis d’empocher 330 millions de dollars. Ingénieur discret, il préside l’Association Méditerranéenne des Échecs.
     
    2- Seïf Al-Islam (né en 1972): «Le glaive de l’Islam» est le premier enfant du colonel Kadhafi avec sa deuxième femme Safia Farkash, une Croate. Aîné de six enfants, il se vivait comme le prétendant au trône de cette République dynastique. Architecte peintre, playboy dilettante à ces temps perdus, il est le parangon de la modernisation de la Libye. Le « Glaive » a joué un rôle clé dans le règlement de tous les contentieux, notamment ceux nés des attentats terroristes commandités par Tripoli depuis la décennie 1980. En France, il est surtout connu pour son rôle dans la libération des infirmières bulgares, en 2007, et l’indemnisation des familles des victimes de l’attentat de Lockerbie (Ecosse) et du DC-10 de la compagnie française UTA abattu au dessus du désert du Ténéré en 1988. Deux attentats qui constituaient l’obstacle majeur à la normalisation des relations entre la Libye, les USA et l’Europe.

    Présidant la Fondation Kadhafi, organisation caritative non gouvernementale, il déploiera des talents de négociateur au service d’une véritable diplomatie parallèle, ponctionnant l’argent des hydrocarbures pour amadouer les Occidentaux à coups de contrats d’armements (1). Sa politique d’ouverture a permis le retour en Libye de grandes compagnies pétrolières, l’américaine Exxon Mobil, la britannique BP et l’italienne ENI. Au fil de ces multiples « bons offices », l’héritier présumé a fait oublier l’image du playboy qui voyageait accompagné par ses deux panthères lorsqu’il était étudiant à Vienne. Après des études d’architecture à Tripoli, interdit de visa à Paris dans les années 1990, il avait en effet poursuivi des études à l’International Business School de Vienne (Autriche) où il s’était lié d’amitié avec le futur chef de la droite populiste Jörg Haider.
     
    Pour les besoins de l’arrimage de la Libye à la mondialisation, les journaux occidentaux adossés aux conglomérats de l’armement et des travaux publics ont limé la partie contondante et abrasive de son prénom pour le désigner plus sombrement du prénom de Seïf, amputant la partie essentielle de son prénom, celle qui constituait au regard de son père la phase conquérante et révolutionnaire de son programme que ce prénom induisait. L’héritier qui se préparait à la succession aurait payé à la chanteuse Mariah Carey la somme d’un million de dollars (728.000 euros) pour qu’elle vienne lui chanter quatre de ses tubes sur l’île de Saint-Barthélémy, dans la mer des Caraïbes.
     
    Soucieux toutefois de se doter d’un vernis de respectabilité, ce propriétaire d’une luxueuse résidence à Londres se donnera les moyens de décrocher un diplôme à la prestigieuse London School of Economics sur la base d’un mémoire soutenu en 2008 sur le thème «le rôle de la société civile dans le processus de démocratisation», une distinction universitaire assortie d’un don de 1,5 millions de livres sterling de sa Fondation à l’établissement londonien en vue de créer un Centre pour les Études de la Démocratie. Jugeant que la répression pratiquée en Libye en février 2001 ne correspondait pas aux enseignements qu’elle dispensait même au titre de travaux pratiques, LSE reconsidérera l’ensemble de ses relations avec la Libye et renoncera à ces subventions (2).
     


    "Je garde "Seïf" (le glaive) et je jette l'islam à la poubelle"

     
    3- Saadi (37 ans): Le footballeur fantaisiste, président du comité olympique de son pays, a connu la notoriété internationale pour avoir provoqué une fusillade mortelle dans un stade de foot à Tripoli. Membre de l’équipe de Pérouse (Italie), sa carrière internationale passe pour avoir été l’une des plus courtes de l’histoire footballistique mondiale. Jamais sélectionné dans ce club qu’il s’est fait pourtant offrir par son père, il sera condamné en 2003 pour dopage. Actionnaire du club italien de football Juventus», il dirige aujourd’hui une unité d’élite de l’armée dont il se servait pour faire pression dans des affaires commerciales, avant d’être envoyé à Benghazi, au début des troubles pour mater la rébellion. En vain. L’homme est passé à la postérité pour être «le buteur du millénaire», à la faveur d’un match commandité le 31 décembre 2000 à 23 h. pour lui permettre de marquer un but, spécialement, au passage vers le nouveau millénaire. Sa compagne dans la vie n’est autre que Vanessa Hessler, mannequin italien de la publicité Alice de la firme ADSL.
     
    4-Khamis, formé en Russie, est à la tête d’une brigade spéciale chargée de la sécurité de son père, le point d’équilibre et d’interposition de la compétition inter-clanique, entre Seïf Al Islam (le réformateur) et Mou’tassam Bilal, conseiller pour la sécurité nationale, qu’une vive rivalité pour le pouvoir a opposés dans la succession paternelle. Homme des missions difficiles, il aurait été chargé d’obtenir la neutralité des pays occidentaux dans la guerre civile larvée qui sévit en Libye depuis le 17 février.
     
    5- Mou’tassem Billah (34 ans), littéralement «cramponné à Dieu». Celui qui s’est choisi comme pseudonyme Hannibal porte un nom prestigieux associé à l’épopée de Carthage. Médecin et militaire de formation, ce colonel de l’armée libyenne a présidé jusqu’en 2007 le Conseil national de sécurité, avant d’en être écarté après des remous familiaux. Il y sera réintégré en tant que conseiller. Partisan d’une politique musclée, il passe pour contrôler pour le compte de son père les réseaux d’influence et les groupes de pression en Libye. Artisan du récent apaisement entre la Libye et l’Égypte du temps de Hosni Moubarak.
     
    Antépénultième des cinq descendants mâles de la famille Kadhafi, il s’est distingué par ses abus de comportement et ses excès de langage, se révélant comme la pâle copie d’une marionnette vaudevilliste, usant et abusant du comique de répétition. Fougueux, habitué des gazettes de faits divers, il avait confondu en 2004, au terme d’une nuit chargée de bruit et de fureur, la prestigieuse avenue parisienne des Champs-Élysées avec un circuit automobile de Formule 1, démarrant en trombe à 140 heures km à l’heure. Récidiviste en 2005, il avait roué de coup sa compagne libanaise d’alors, à l’époque enceinte. En 2006, son nom a été mentionné dans un réseau de prostitution de luxe opérant à Cannes (sud de la France).
     
    En 2008, en charge de l’intendance, il avait eu l’ingénieuse idée de commander en Suisse les montres Chopard destinées à honorer les hôtes de marque conviés à la commémoration du régime. Dans un coup de colère dont il est coutumier, il avait roué de coup des membres de son entourage, suscitant son interpellation par la police suisse et une crise diplomatique subséquente entre la Suisse et la Libye. Un an et demi après son arrestation à Genève, le fils prodigue du colonel Kadhafi aurait de nouveau fait des siennes. En vacances à Londres pour Noël, Hannibal aurait provoqué l’intervention de la police après avoir roué son épouse de coups.
     
    Dépensier et fêtard, il a fait scandale à Saint-Barth, en 2009, lors d’une soirée festive en présence de Jay-z et Beyoncé. Il passe pour avoir réclamé à son géniteur la somme astronomique de 1,8 milliards de dollars (1,3 milliards d’euros) pour se constituer «sa propre milice», à l’identique à celle dont disposent ses frères. Ses vœux seront exaucés par son propre frère Khamis, qui se chargera de lui satisfaire son caprice, en lui donnant la possibilité de «commander un groupe de force spéciale qui lui sert d’unité de protection du régime». Hannibal aura aussi égayé les vacanciers européens, deux étés durant en 2008 et en 2009, allant jusqu’à provoquer une crise diplomatique entre la Suisse et la Libye, alors que son père faisait l’objet fin août d’une citation à comparaître devant la justice libanaise pour sa complicité dans la disparition du chef spirituel chiite libanais l’Imam Moussa Sadr.

    Fondant son pouvoir sur la transgression, l’alcool, le sexe et la violence, usant du charme d’un physique avantageux, Hannibal est victime de la contradiction de son père qui clame sa cesse sa volonté de révolutionner les mœurs arabes, mais qui se révèle incapable de donner une vraie éducation à ses fils, dont Hannibal est le plus démonstratif, contrairement à Seïf Al Islam, qui s’abstient des frasques au grand jour. A chacun de ses dérapages, s’abritant derrière l’immunité diplomatique que lui confère son statut de «fils à papa» pour se doter d’une impunité, il use et abuse de sa position en une pathétique dérive caricaturale du pouvoir libyen qui se revendique comme une populocratie mais qui se révèle comme une des plus grandes supercheries politique de l’histoire arabe contemporaine.
     
    6-Seïf Al Arab : diplômé de l’université de Munich, amoureux de vitesse, il a eu maille à partir avec la police allemande qui lui a confisqué sa Ferrari pour excès de vitesse et conduite dangereuse.
     
    7- Aïcha: Unique fille de Kadhafi est la présidente de la fondation caritative «Waatassimou», par référence aux premiers termes d’un verset du Coran qui stipule «cramponnez-vous à la croyance en Dieu et ne vous dispersez pas». Son activité caritative camoufle mal ses nombreuses acquisitions octroyées par son père dans «les secteurs de l’énergie et de la construction, ainsi que des intérêts financiers dans la clinique privée St James à Tripoli.
    Juriste flamboyante, elle a participé au comité de défense de l’ancien président irakien Saddam Hussein. Diplômée de l’Université Paris V (René Descartes), auteur d’une thèse sur le tiers monde dirigée par le professeur Edmond Jouve, la benjamine de la famille ambitionnait un rôle de premier plan dans son pays jouant la carte de la féminité et de modernité. Portant lunettes noires et jeans, cette fausse blonde décolorée est présentée par la presse internationale au gré des rumeurs de son comportement tantôt comme la «Claudia Schiffer de la Libye», tantôt comme la lofteuse «Loana» de la téléréalité française, sans qu’il soit possible de savoir si cette extravagance constitue un atout ou un handicap dans une société majoritairement d’extraction bédouine.
     
    Le dernier et le 8eme enfant de la fratrie Kadhafi était Hana’ (douceur sereine), fille adoptive du colonel, tuée lors du raid US contre Tripoli en 1986.
     
    Notes

    1 – Cf: “Armes de corruption massive” Jean Guisnel Editions La Découverte
    2- A propos de Seïf el Islam et London School of Economics: Titre de la these de Seïf al Islam Kadhafi: « The Role Of Civil Society In The Democratisation Of Global Governance Institutions: From ‘Soft Power’ to Collective Decision-Making? » En ligne en intégralité sur Google doc: http://bit.ly/hKGpY5

    La LSE et Kadhafi
    The LSE has been quick to distance itself from Seïf, issuing a statement in which it said the university had had a number of links with Libya, but that « in view of the highly distressing news from Libya over the weekend of 19-20 February, the school has reconsidered those links as a matter of urgency ».
    Although the LSE had accepted £1.5m from the Kadhafi International Charity and Development Foundation, an organisation headed by Seïf – some of which was to finance « a virtual democracy centre » – the university stressed that it was to be paid over five years, and only £300,000 has been received to date. « In current difficult circumstances across the region, the school has decided to stop new activities under that programme, » the statement said. The LSE has also received scholarship funding in return for advice given to the Libyan Investment Authority in London. « No further receipts are anticipated, » the university said.

    3-Le fossoyeur de son peuple ou la Révolution comme alibi

    Objet d’une tentative de renflouement de la part des pays occidentaux en raison du fabuleux marché que représente son pays et du possible rôle de gendarme qu’il est destiné à jouer aux portes de l’Europe contre l’immigration clandestine africaine, le «Guide de la révolution», vu de la rive sud de la Méditerranée, est un homme qui n’inspire ni de bons sentiments, ni de beaux souvenirs.
     
    Pays méconnu, longtemps mis au ban de la communauté internationale, dirigé par un homme qui a longtemps encombré l’inconscient collectif par ses extravagances, la Libye a fait son grand retour sinon sur la scène internationale à tout le moins sur la scène médiatique avec la permanence des contorsionnements qui ont fait sa réputation et les malheurs du monde arabe. Au point de l’accuser de cultiver «l’alibi comme révolution», tant les officiels libyens sont passés maîtres dans l’art de triturer la réalité, de torturer la vérité dans l’unique but de s’exonérer de tout ce gâchis.

    A- La reddition à l’ordre israélo-américain

    Six ans après le raid US contre Tripoli et Benghazi, la Libye était en effet frappée d’embargo par l’ONU, en avril 1992, à la demande des USA qui avaient attendu la fin de la 1ère guerre contre l’Irak (1990-1991) pour activer la machinerie diplomatique internationale en vue de remettre la pression sur le Colonel Mouammar Al Kadhafi, considéré alors comme un chef de file révolutionnaire dans le tiers-monde et commanditaire d’attentats de type terroriste. Pendant sept ans (12 avril 1992- 11 décembre 1999), la Jamahiriya vivra en autarcie économique et en réclusion médiatique, comme zappée des écrans mondiaux. Le trublion ne faisait plus recette, faute de ressources, faute de recette miracle pour amuser la galerie. Hagard, livide, Kadhafi errait de campement en campement dans son grand désert libyen, subitement déserté par la cohorte des satrapes en manque de sinécures.
     
    La Libye n’était pas d’un abord facile. Elle est devenue d’un accès difficile. Douze heures de route depuis Djerba en Tunisie, même en limousine climatisée, même à travers une route goudronnée, pouvaient rebuter le plus endurci des voyageurs: Tripoli est l’une des villes les moins riantes du pourtour méditerranéen et le discours libyen d’une indigence soporifique. Et puis la Libye n’était pas l’Empire du milieu ni Kadhafi le centre du Monde, dont le centre de gravité s’était déplacé depuis le début de la décennie 1980 vers l’Asie occidentale, la zone Afghanistan6Irak, l’autre point d’endiguement du camp antioccidental.
     
    L’Irak, fort de son exploit d’avoir fixé la Révolution chiite khomeyniste pendant dix ans (1979-1989) sur le champ de bataille irako6iranien dans la plus longue guerre conventionnelle de l’histoire moderne, convoitait le Koweït en guise de butin de guerre pour renflouer sa trésorerie défaillante. Une «tempête du désert» soufflée par l’Amérique pulvérisera et ses rêves et ses projets, renvoyant l’Irak à un âge quasi-néolithique, en marge de l’Histoire et Saddam Hussein, le Nabuchodonosor des temps modernes, réduit au rang de simple mercenaire des pétromonarchies du Golfe. Un constat d’autant plus amer que la tempête chamboulant tout sur son passage rompait la logique des blocs en cimentant dans une même alliance d’anciens adversaires irréductibles (Nord-Sud, producteurs et consommateurs de pétrole, Arabes et Israéliens), un bouleversement stratégique préfigurant les alliances du XXI7me siècle qui se reproduira lors de l’invasion US de l’Irak, en 2003, qui se reproduira une troisième fois en 2007-2008 contre l’Iran en phase de nucléarisation.

    L’Afghanistan, l’autre volet de la stratégie américaine, avait lui aussi cloué au sol pendant dix ans (1980-1990) la glorieuse «armée rouge», accélérant la décomposition de l’Empire soviétique, mais les Talibans wahhabites, fruits de la copulation américano-saoudienne, désormais en déshérence de pouvoir, procédaient au meurtre symbolique de leurs parrains respectifs par une série d’actions d’éclats politique et militaire contre le royaume saoudien et les États-Unis d’Amérique. Alors que l’ancien agent de liaison entre Américains et combattants islamistes, Oussama Ben Laden, ancien ressortissant saoudien, revendiquait la constitution d’une «République islamique du Hedjaz» sur le périmètre des lieux saints de l’Islam pour châtier la dynastie «impie» des Wahhabites pour sa connivence avec l’Amérique lors de la guerre contre l’Irak, ses poulains se livraient en 1995 à des attentats contre des objectifs US en Afrique (attentats contre les ambassades de Dar es-Salaam (Tanzanie) et Nairobi (Kenya), ainsi que contre le QG de la garde nationale saoudienne, en prélude au grand exercice de pyrotechnie aérienne du 11 septembre 2001.
     
    La Libye était aux abonnés absents, à dire vrai, le cadet des soucis des Américains. En butte comme eux à l’opposition islamiste, Kadhafi retrouvera les attraits d’autant plus rapidement qu’il avait rendu de signalés services aux Occidentaux durant sa période faste, pourchassant les communistes soudanais, décapitant le mouvement chiite libanais Amal, apparaissant de surcroît comme un utile contrepoint à l’Algérie et à la Russie, deux pays hors de la sphère occidentale, fournisseurs exclusifs de gaz à l’Europe continentale. Le blocus de la Libye a duré sept ans (12 avril 1992-11 décembre 1999), le plus court blocus de l’histoire contemporaine. En comparaison, Cuba résiste depuis cinquante ans au blocus US. Malgré toutes les privations, le régime castriste continue de tenir tête à la première puissance militaire de la planète pourtant située à quelques encablures de l’Île. Fidel Castro assumera la transition du pouvoir après s’être assuré de la relève révolutionnaire en Amérique latine, Hugo Chavez au Venezuela et Evo Morales en Bolivie.
     
    Saddam Hussein, pour sa part, aura résisté 13 ans à la pression US et tombera dans la dignité, faisant de son supplice un exemple de courage dans l’adversité, transcendant son passé dictatorial au point de passer pour un «martyr» au regard d’une large fraction de l’opinion arabe et musulmane. Kadhafi, lui, sacrifiera deux de ses subordonnés en guise de solde de tout compte aux attentats aériens qu’il est accusé d’avoir commandité à Lockerbie (Écosse) et au Ténéré (désert africain). Il sacrifiera également dans la foulée son programme nucléaire, dévoilant du coup tout un pan de la coopération atomique avec les pays arabes et musulmans pour la survie de son régime.

    B – Le renflouement occidental

    Premier déplacement officiel en Europe occidentale depuis un quart de siècle, la visite de Mouammar Al Kadhafi en France, le 10 décembre 2007, se voulait un acte de réhabilitation solennelle du dirigeant libyen par la communauté occidentale par suite de son ralliement à sa stratégie tant en ce qui concerne son désarmement, que la lutte contre le fondamentalisme islamique, l’immigration clandestine africaine ou la politique énergétique mondiale. Mais ce processus de respectabilisation semble s’être retourné contre ses concepteurs tant les objectifs divergeaient sur le sens et la portée de ce voyage, leur conception respective de l’hospitalité, les pesanteurs du pays hôte, la fulgurance de l’autre.
     
    Tout pourtant avait été méticuleusement réglé pour que le séjour français du dirigeant libyen soit vécu comme une apothéose, la justification a posteriori de ses reniements successifs et sa mise conformité avec les standards occidentaux. Tout jusques et y compris la date de la visite qui ne devait rien au hasard. En perfectionniste, le protocole français avait fait coïncider la visite avec la date commémorative du 8ème anniversaire de la levée des sanctions de l’ONU le 11 décembre 1999. Manque de chance ou de perspicacité? Cette date coïncidait aussi avec la célébration annuelle de la Journée internationale des Droits de l’Homme. Un hasard de calendrier malheureux qui donnera l’occasion à d’anciens commensaux de Kadhafi de se démarquer à bon compte, en un pur exercice de démagogie et d’opportunisme politique. Ce fut notamment le cas de Rama Yade, une participante aux agapes de juillet à Tripoli avec le Colonel Kadhafi, qui n’hésitera pourtant pas à s’indigner opportunément lors de la venue du dirigeant libyen à Paris. Ainsi se forgent les légendes par le maniement d’une indignation sélective.
     
    Chef d’un État à la richesse convoitée, Kadhafi se vivait à Paris de plain pied comme un négociant majeur de la scène mondiale, non comme un marginal. Sa visite au château de Versailles casqué en peau de lapin et botté n’avait pas d’autre sens. La où ses détracteurs, nombreux, décelaient des excentricités, Kadhafi ancrait sinon son authenticité du moins son originalité: installer une tente dans l’enceinte du Palais Marigny, la résidence officielle des hôtes de la France, pouvait accentuer l’image caricaturale des Arabes, déjà passablement dégradée dans un pays en pleine poussée xénophobe. Et beaucoup se sont gaussés de ce Camp du Drap d’or, de ce camp du drap d’or griffé Dior, qui a accentué dans l’opinion l’idée d’un roi d’opérette, ce qu’il peut être par moment, souvent, passionnément même devant la cohorte de ses flagorneurs.
     
    Le dîner a minima à l’Élysée d’où s’exonérèrent de personnalités de premier plan, tel Bernard Kouchner, en charge de la diplomatie et à ce titre un ancien commensal de Kadhafi en juillet à Tripoli, achèvera de convaincre le Libyen que ce voyage prenait l’apparence d’un attrape-nigaud. Là où Sarkozy faisait miroiter centrales nucléaires, avions de combat Rafale invendables, le Bédouin du désert libyen comptabilisait les manquements à son égard. L’Espagne, deuxième étape de la tournée européenne du dirigeant libyen, fera une abondante moisson de onze milliards de dollars de contrats. La France, un maigre kopek. La mauvaise alchimie entre un dirigeant libyen erratique et un président français impulsif et compulsif a fait de ce voyage la plus grosse plaisanterie planétaire de l’histoire diplomatique récente. Une mascarade (de  arabe maskhara), une risée universelle.

    C – La Révolution comme alibi

    Fraîchement dégagé de l’embargo qui l’étranglait, le pouvoir libyen s’est empressé une nouvelle fois de se vautrer dans ses habitudes si abusivement corrosives tant pour la Libye que pour l’image de l’Arabe dans l’opinion internationale. A l’image des princes du pétrole qu’il dénigre mais dont il est l’égal.
     
    Un tel comportement s’apparente à une imposture doublée d’une calamité, tant ce révolutionnaire de pacotille ne témoigne aucune considération pour l’austérité endurée par le peuple libyen du fait de sa politique erratique, les souffrances du peuple palestinien, les privations des peuples libanais et irakiens, la précarité du monde arabe et sa vassalisation à l’ordre israélo-américain.
     
    Le guide de la Révolution avait pourtant assuré dernièrement qu’il avait commis des erreurs et qu’il avait changé. Ce n’est assurément pas le cas, tant aura été brève la rémission et le remords absent. Pas un mot de regret pour tous ses forfaits antérieurs au point que la justice libanaise vient de lui administrer une douloureuse piqûre de rappel par une citation à comparaître, pour lui rafraîchir la mémoire dans son implication dans la disparition du dignitaire religieux libanais. Justifiant son virage et ses multiples reniements, Le colonel Kadhafi a confessé dernièrement, en guise d’excuse absolutoire, qu’il s’était trompé durant la première tranche de son règne. Il se murmure à Tripoli, Benghazi, Sebha et Syrte qu’un cauchemar hante les Libyens, celui de se réveiller un jour avec un Kadhafi leur confessant à nouveau qu’il s’est une nouvelle fois trompé les trente années suivant de son règne.

    Trônant sur une nappe de pétrole (1), le doyen des dirigeants arabes contemporains, la trésorerie débordante de devises fortes, a manqué singulièrement de crédit. Nul n’était dupe. Nul ne sera plus dupé. La Fondation Kadhafi pour les droits de l’homme, la structure ad hoc chargée de recycler le dirigeant libyen dans l’honorabilité en réglant au plus fort coût le prix de ses turpitudes passées, notamment l’indemnisation des 288 victimes de Lockerbie ou la libération des otages occidentaux de Mindanao (Philippines) a relevé du domaine du rafistolage. Par ses foucades et ses rebuffades, ce militaire d’apparat et de parade, ce théoricien révolutionnaire de la troisième voie universelle, s’est mû en bouffon des sommets arabes qu’il menaçait régulièrement de quitter, la risée universelle de l’opinion internationale, le désespoir des peuples arabes lassés par ses frasques à répétition.
     
    Le déclic libyen s’est produit dans la foulée de sa défense de son compère tunisien, Zine el Abidine bel Ali, déboulonné après 23 ans de dictature. Un plaidoyer pro domo injustifié pour celui qu’il désignera «le meilleur dirigeant que la Tunisie pouvait avoir», une provocation qui encouragera les Libyens à lui réserver le même sort qu’a son partenaire en affaires. Kadhafi a longtemps été un rescapé politique sans pour autant être assuré d’une pérennité historique. Un parfait exemple d’un naufrage politique. Un parfait contre-exemple d’une éthique du commandement illustré par le comportement de l’héritier du clan, présumé libéral, Seïf Al Islam, qui menacera de partition son pays, pilonnant son peuple au mortier.

    D- De «l’État des masses populaires» à l’ «État des massacres populaires»

    La démesure de sa riposte suscitera une levée de boucliers de l‘armée, l’ossature du régime, et la défection de certaines des figures les plus emblématiques du groupe historique des «officiers libres», artisan en 1969 du renversement de la monarchie: Le colonel Abdel Moneim Al Houni, le colonel Al Khoueildy Al Houeidy, le général Abou Bakr Jaber Younes, inamovible commandant en chef de l’armée depuis 30 ans, le général Abdel Salam Awad Al Hassy, chef opérationnel des forces spéciales et, dernier et non le moindre, son propre cousin, Ahmad Kadhaf Ad Dam, l’ancien chef des services de renseignements et émissaire auprès de la France lors du conflit tchado-libyen.
     
    Deux des anciens membres du groupe prendront même la tête de la contestation populaire, l’un à Tripoli, Le colonel Abdel Moneim Al Houni, et, le second, le capitaine Al Khoueildy Al Houeidy à Misratah, à l‘ouest de la capitale, alors que le commandant en chef de l’armée était mis en résidence surveillée.
     
    L’un des rares survivants du groupe révolutionnaire, le colonel Abdel Moneim Al Houni, abandonnera son poste au Caire de représentant de la Libye auprès de la Ligue arabe dans une démarche de défiance contre les abus de son ancien compagnon d’armes. Joignant le geste à la parole, il prendra la tête de la manifestation anti-Kadhafi à Tripoli, le centre névralgique du pays, pour «rallier la Révolution», la vraie, la révolution du peuple, pas celle des charlatans.
     
    La défection de son propre cousin, Ahmad Kadhaf Ad Dam, au mépris des règles de la solidarité clanique, fait unique dans les annales tribales, se superposant à la démission en cascade du corps diplomatique libyen à l’étranger, de même que la prise de distance de son ancien secrétaire particulier, Abdel Rahman Chalgham, délégué de la Libye aux Nations Unies, accentueront l’isolement du régime libyen et feront vaciller ses assises.

    Ancien ministre des Affaires étrangères et ancien ambassadeur à Rome, M. Chalgham a été l’un des artisans du rapprochement entre la Libye et les pays occidentaux, le négociateur de l’accord accordant cinq milliards de dollars à la Libye par l’Union Européenne en vue de lutter conte l’immigration africaine à destination de l’Europe.
     
    Au terme de deux semaines de contestation, l’état des lieux de la configuration tribale présentait un paysage complètement bouleversé avec plusieurs provinces en état de sécession ouverte (2), notamment la zone orientale autour de Benghazi et le Fezzan. Seule la zone de Syrte, région natale de Kadhafi et zone de déploiement de la tribu des Kazzafa ainsi que Sebha, qui abrite une forte proportion des membres de la tribu de Kadhafi, dans le sud du pays, n’avaient pas rallié le camp des adversaires du Colonel.
     
    Jouant de la duplicité tout au long de son règne, l’homme qui avait saturé les ondes de la planète de discours à tonalité panafricaniste et panarabe, attisant le tribalisme sur le plan interne, fondant son pouvoir sur l’antagonisme inter-tribal, a été piégé à son propre jeu. La quasi totalité des tribus du pays rallieront le nouveau pouvoir transitoire sans tergiversations, ni état d’âmes tant était profonde la phobie que le guide inspirait.
     
    Dans cette épreuve de force avec ses opposants, le Colonel Kadhafi sera de surcroît handicapé par le bouleversement de la géostratégie régionale, avec la chute de ses deux alliés naturels, Hosni Moubarak et Zine El Abidine Ben Ali, ainsi que l’absence d’un clair et ferme soutien d’un quelconque pays arabe. La sécession des Touaregs, le groupement tribal le plus solidement implanté dans le sud de la Libye, à proximité des frontières de quatre pays africains, (Mali, Niger, Tchad, Soudan), devrait réduire la marge de manœuvre de la branche africaine d’Al Qaeda, l’AQMI, et ses éventuelles interférences sur le théâtre libyen. Auteurs de plusieurs enlèvements dans la zone sahélienne, le verrouillage de la zone frontalière pourrait relancer, à moyen terme, la traque de ses combattants par un meilleur contrôle de ce secteur réputé pour sa porosité saharienne.
     
    Lors du printemps des peuples arabes, l’hiver 2011, lâché par la quasi totalité de ses anciens compagnons de route, arcbouté sur son noyau familial, Kadhafi, ivre de fureur et de rage, donnera toute la mesure de sa férocité, paradoxalement, à Benghazi même, point de départ de son coup d’État contre la dynastie Senoussi et berceau du héros de l‘indépendance libyenne, Omar Al-Mokhtar, ainsi qu’à Al Bayda (1), siège de la Zaouiya Al Bayda, la Confrérie blanche, du nom du siège de la confrérie senoussie.
     
    Arcbouté sur sa proie, épaulé par la garde prétorienne du régime, une milice de 30.000 hommes dirigée par ses quatre fils, Seïf Al-Islam, Mou’tassem Billah (Hannibal), Saadi et Khamis, secondé par un duo de collaborateurs sulfureux, son chef des services secrets Abdallah Senoussi, impliqué dans l’attentat anti-français de l’UTA au dessus du Ténéré, et de son ministre des Affaires étrangères, Moussa Koussa, le colonel Mouammar Al Kadhafi subit le dernier quart d’heure de son long mandat.
     
    Retranché dans la caserne militaire d’Al Azizya, à Tripoli, qui lui tient lieu de résidence, abandonné par ses anciens frères d’armes, y compris le commandant en chef de l’armée, le commandant opérationnel des forces spéciales et son ministre de l’intérieur, le colonel Mouammar Al Kadhafi ploie sous l’assaut de son peuple dans une véritable guerre de libération populaire contre sa dictature.
     
    A l’aide de mercenaires recrutés aux confins de l’Afrique, principalement des Kényans, de raids aériens incessants menés par des mercenaires de l’Europe de l’Est (Biélorussie, Ukraine, Serbie), il noiera dans un bain de sang et sa révolution et ses compatriotes qui ont bravé son autorité, après en avoir tant bavé pendant 42 ans. Près de six mille tués en deux semaines de contestation, selon la Ligue libyenne des droits de l’homme, infiniment plus que le nombre de Tchadiens tués lors des dix ans de la guerre tchado-libyenne dans la décennie 1980.
     
    Tout au long du weekend du 26 au 27 février 2011, un spectacle surréaliste s’est offert aux observateurs arabes: En direct sur la chaîne Al Jazira, chefs d’unités combattantes des forces spéciales, de la police, de l’administration centrale, des villes, des bourgades et des villages annonçaient leur ralliement à la révolution du 17 février, dans une extraordinaire démonstration de rejet du clan Kadhafi, rejoints, paradoxalement, par le Cheikh d’Al Azhar, l’autorité suprême musulmane d’Égypte, plus timoré lors de la chute du président égyptien Hosni Moubarak, qui invitait les Libyens à se rebeller contre l’autorité de leur guide.
     
    L’annonce samedi 25 février 2011 par l’ancien ministre de la Justice de Libye, M. Moustapha Abdel Jalil, de la formation à Benghazi d’un comité national, sorte de Haut comité de salut public, représentatif de toutes les provinces du pays et de ses couches socio-politiques en vue de piloter la transition de l’ère post-Kadhafi a porté le coup de grâce à la légitimité et à la représentativité du guide de la Jamahiriya.
     
    L’homme tentera de conjurer le sort funeste le 2 mars. Prenant prétexte du 34ème anniversaire de l’instauration de sa Jamahiriya, la populocratie, il reprendra sa vieille antienne d’un pays gouverné par son peuple, qu’il jugera pourtant prudent de gratifier de 500 euros exceptionnels à titre de bonus pour obtenir sa neutralité dans le conflit. D’un guide sans pouvoir, ni attributs, alors que ses placements à l’étranger sont estimés à près de cent trente milliards de dollars. Il tentera un coup de bluff, en reprenant temporairement une localité à proximité de Benghazi, le terminal pétrolier d’Al Braiga, dans le golfe de Syrte, le fief de sa tribu, avant d’en être délogé. Pratiquant la dénégation, l’homme parie en son for intérieur sur une intervention américaine dont il espère qu’elle ressouderait la population autour da sa personne ou lui redonnerait l’image d’un martyr: Flambeur impénitent, Kadhafi joue à la roulette russe le sort de son pays.
     
    Revanche posthume de tous les suppliciés innocents du fait pathologique du prince, la chute du tyran, à n’en pas douter, va être accueillie avec une particulière satisfaction par les chiites arabes et l’Iran dont il avait ravi leur chef charismatique à son envol, à l’orée de la décennie 1980.
     
    Sous Kadhafi, pendant 42 ans, La Libye a été l’Albanie de la décennie 1950, la Corée du Nord de la décennie 2000. Arme de destruction massive contre son propre peuple et contre les intérêts généraux du monde arabe, nulle larme n’a été versée, nulle ne le sera pour ce fossoyeur de la cause nationale arabe, le garde-chiourme de l’Europe, le fossoyeur de son peuple dans l’unique guerre qu’il aura véritablement menée. Contre son peuple, le peuple de la Jamahiriya, littéralement «l’État des masses populaires», qu’il transformera, en guise d’épilogue de son bilan sanguinaire, en «État des massacres populaires».
     
    Notes
     
    1- Quatrième producteur de pétrole en Afrique, avec près de 1,8 million de barils par jour, la Libye possède des réserves évaluées à 42 milliards de barils. Le pétrole libyen représente plus de 20 % des importations d’or noir de l’Irlande, de l’Italie et de l’Autriche et des parts significatives des approvisionnements de la Suisse, la Grèce ou l’Espagne, selon l’Agence internationale de l’Énergie. Sur les 1,8 million de barils par jour (mbj) de pétrole brut produits, la Libye en exporte 1,49 mbj, en immense majorité (85 %) vers l’Europe. Voici les pays qui dépendent le plus du pétrole libyen: Irlande 23,3%, Italie 22,0%, Autriche 21,2%, Suisse 18,7%, France 15,7%, Grèce 14,6%, Espagne 12,1%, Portugal 11,1% Royaume-Uni 8,5% Allemagne 7,7% Chine 3%, Australie 2,3%, Pays-Bas 2,3%, USA 0,5%. Grâce à ses réserves de pétrole et de gaz naturel, la Libye a une balance commerciale en actif de 27 milliards de dollars annuels et un revenu moyen-haut par habitant de 12 mille dollars, six fois plus élevé que celui de l’Égyptien. Environ 1,5 million d’immigrés en majorité nord-africains travaillent en Libye.
     
    Une intervention humanitaire ou militaire US, conjuguée ou non avec l’Otan, avec ou sans l’accord de l’ONU, permettrait aux USA de mettre la main sur le robinet ravitaillant l’économie européenne, dans un contexte marqué par l’exacerbation des rivalités entre les Occidentaux et la Chine pour la répartition des ressources africaines. La Chine, 2ème puissance économique mondiale, est déjà présente au Soudan, voisin de la Libye.
     
    Avec environ 5 millions d’entrepreneurs et ouvriers en Afrique, elle a déjà supplanté la France et le Royaume-Uni comme 2ème investisseur sur le continent africain. Pour contrer l’influence chinoise, les pays occidentaux ont scellé un partenariat militaire avec l’Union africaine, dont le quartier général sera installé à Addis Abeba. Les USA s’appuient en effet sur le Commandement Afrique (AfriCom) pour s’en servir comme principal instrument de pénétration en Afrique.
     
    2- La zone orientale du pays, sous influence culturelle égyptienne, (Benghazi et Al Bayda), a été la première à faire sécession. Jamais véritablement acquise à Kadhafi, la zone rebelle de Benghazi, la grande ville portuaire de l’Est du pays, a même repris l’ancien emblème national en vigueur du temps de la monarchie. L’Émirat de Barka, qui s’étend de la frontière égyptienne au Golfe de Syrte est demeuré fidèle aux traditions de la dynastie senoussie, particulièrement Al Bayda, La Blanche, ville des 250 000 habitants, au cœur du Djebel El Akhdar, La Montagne Verte, qui est à égale distance à vol d’oiseau (800 km) de Tripoli et d’Alexandrie, mais est plus proche par la route de la métropole égyptienne que de la capitale libyenne. Son nom était Al Zaouiya Al Bayda, La Confrérie blanche, du nom de la confrérie senoussie, dont le siège domine la ville. Elle mérite aussi son nom par les abondantes chutes de neige qui la recouvrent en hiver. Vendredi 18 février 2011, Al Bayda a été libérée du régime kadhafiste, et la population, appuyée par la police locale, y a pris le pouvoir, au terme d’affrontements qui auraient fait près de 200 tués du côté des contestataires.
     
    3- La zone loyaliste: Le centre du pays, autour de Syrte abritent les deux grandes tribus qui se sont partagé le pouvoir sous l’ère post-monarchique: Al Kazazafa (la tribu de Kadhafi) et Al Moukarfa (la tribu d’origine du numéro du régime libyen le commandant Abdel Salam Jalloud, évincé du pouvoir en 1993 et d’Abdallah Senoussi, le plus proche collaborateur du Colonel Kadhafi et d’un des inculpés de l’attentat de Lockerbie Al Moukreif). Province choyée et cible d’une expédition punitive de l’aviation US, dans la décennie 1980, pour châtier Kadhafi de son soutien au terrorisme, la zone centrale s’est divisée entre partisans et adversaires de Kadhafi. La configuration tribale de la zone qui comporte douze tribus parait partagée entre loyalistes et contestataires. La tribu Al Moukarfa du commandant Jalloud ayant rejoint les contestataires après l’intervention de l’aviation contre la population civile ainsi que les tribus Wazen, Kaba, al Badr et Tiji.
     
    La région capitale qui va de Tripoli à Ghadamès, dans la zone frontalière méridionale. Elle abrite les tribus de Zentane et Ourfala, ralliées à la révolution populaire.
     
    La zone du Fezzan, elle, a, dès le début des troubles, tranché en faveur de la contestation. Les Touaregs, longtemps objet de vexations et de brimades, privés de passeport pour s‘assurer leur soutien, ont rallié très tôt la contestation populaire. Zone frontalière du Mali, du Tchad, du Niger, le trafic à destination de ces pays a été fermé. Abritant la ville de Sebha, base arrière de la guerre du Tchad, dans la décennie 1980, la zone a beaucoup souffert des hostilités et des variations d’humeur du colonel Kadhafi dans sa politique à l’égard de la main d’œuvre africaine.
     
    4- La confrérie Al Senoussia est une confrérie religieuse musulmane fondée à La Mecque, en 1837, par Sidi Mohamed Ben Ali Al Senoussi (1791–1859) qui s’est implantée en Libye et les pays limitrophes (Algérie, Égypte, Soudan, Niger, Soudan et Tchad).
     
    Sur le plan religieux, la confrérie se propose d’opérer un retour aux sources du Coran et à l’unité de l’Islam, d’une part, et, de résister à l’occupation européenne du monde arabe et plus particulièrement en Afrique du nord. Son fondateur naquit en Algérie. Après des études à Fès, qu’il approfondit à La Mecque et à Médine, cet ascète rassembla ses premiers disciples, prêchant dans les pays qu’il traversa. En 1843, ne pouvant rentrer en Algérie, occupée par les Français, il s’établit en Cyrénaïque, dans l’actuelle Libye, où il fonda la Zaouïa Al Beida (le monastère blanc), la première cellule religieuse de la confrérie.
     
    Elle s’est implantée en Libye et les pays limitrophes (Algérie, Égypte, Soudan, Niger, Soudan et Tchad). Elle a combattu la présence italienne et française. Son chef d’alors, Sidi Mohamad Idriss Al-Mahdi Al Senoussi (1916-1969) avait accédé au trône sous le nom du Roi Idriss Ier. Il sera renversé en 1969 par le coup d’État du colonel Mouammar Kadhafi. Réfugié au Caire, il mourra en 1983. Depuis 1992, son descendant, Sidi Mohamad Ben Al Hassan Al-Senoussi est le prétendant au trône. Peu avant de mourir le 18 Juin 1992, le prétendant au trône, Hassan Al Rida a nommé son second fils, Sayed Mohammed (né le 20 0ctobre 1962), son héritier. Le Prince vit à Londres. Il hérite d’une situation politique inconfortable. L’opposition libyenne n’a que peu de voix à l’extérieur de son pays et aucune dans son pays. Créée en 1981 à Londres par Mohamed Ben Ghalbon, l’Union Constitutionnelle Libyenne lutte ouvertement pour le rétablissement de la monarchie en faveur des Senoussis.
     

    Omar Al Mokhtar
    Héros de l’indépendance libyenne (1862-1931), surnommé le Cheikh des martyrs ou le Lion du désert, a mené le combat contre l’occupation italienne pendant 20 ans. Né à Zawia Janzour dans la tribu Al Abaidi de Mnifa. À 16 ans, orphelin de son père, il se rend en pèlerinage à la Mecque et grandira dans les mosquées des Senoussis. Ses études seront couronnées par sa nomination comme cheikh de la mosquée Al-Okour. Au départ d’Idris Al-Senoussi vers l´Égypte en 1922, Omar Al Mokhtar prendra la relève du chef de la confrérie, poursuivant la guérilla contre l’Italie qui tentait de reconquérir la Libye au prétexte que ce pays constituait une province de l’Empire romain et qu’elle revenait à l’Italie en vertu de ses droits historiques découlant de la succession d’États. Capturé en 1931 par les Italiens, Omar Al Mokhtar refuse l’offre du maréchal Graziani de bénéficier d’une amnistie en échange d’un appel aux moujahidine à déposer les armes, et sera pendu en présence de 20 000 de ses disciples enfermés dans un  camp de concentration. Le 16 septembre est commémoré solnnellement en Libye et tous, aussi bien Kadhafi que ses opposants, revendiquent son héritage.

     

     

     

    Capture et pendaison d'Omar Al Mokhtar  

     

    "Nous sommes les petits-enfants d'Omar Al Mokhtar" : graffiti libyen et dessins d'Omar Abdallat, Jordanie et Sherif Arafa, Égypte

     





    Merci à René Naba
    Source: http://www.renenaba.com/libye-kadhafi-portrait-total-13/
    Date de parution de l'article original: 03/03/2011
    URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=4152


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