• Un homme est mort, lundi 29 novembre, à Colombes en banlieue parisienne. Si l’on en croit la version des médias, les flics auraient débarqué au domicile d’un ami qui l’hébergeait (merci les voisins) pour mettre fin à une dispute entre les deux hommes.

    Notre homme aurait alors tout fait pour résister à l’intervention de la police qui lui demandait ses papiers : il n’en avait pas. S’enfuyant dans les escaliers, se débattant, usant d’un marteau, il a fini par se prendre des lacrymos, des coups de tonfas, et finalement trois coups de Tasers, ces pistolets électriques à la létalité contestée par tout ce que le monde compte d’uniformes bleus. Il décéda quelques instants plus tard, et les experts de se demander si cela s’est produit à cause d’une asphyxie due aux lacrymos ou si c’est le cœur qui a été mortellement touché à cause des Tasers.

    Après cela, on a eu le droit à Amnesty qui réclame «un moratoire», au Raidh (asso spécialisée anti-Tasers, comme on a des spécialistes anti-Flashball, etc.) qui pense que cela ne devrait armer que «les unités d’élite» [Journal de tf1 du 30 novembre et déjà en 2005 «le RAIDH s’inquiète de l’escalade de la violence à laquelle l’implantation généralisée des pistolets à électrochocs pourrait conduire en France et demande que cet équipement soit limité aux seules unités d’élites de la police et de la gendarmerie» http://danactu-resistance.over-blog...], mais, dans leur vision du monde policière, que peuvent ils répondre à Hortefeux disant que «l’alternative au Taser dans le monde entier, c’est l’arme à feu, et là précisément il n’y a pas eu d’utilisation d’arme à feu. Il n’y a pas d’autre alternative au Taser» ?

    On a aussi des journalistes qui parlent de circonstances «troubles», tout ça pour évacuer le fait qu’un sans-papiers a été assassiné par la police.

    On les imagine bien, les cognes, en train de se révolter à ces propos : «comment ! Mais nos collègues ont été attaqués ! Il fallait bien que l’on se défende.» Tout le problème en fait, c’est que vos collègues soient intervenus. C’est leur existence même.

    Quel est ce monde où un conflit entre deux amis doit se régler par l’intervention d’hommes armés de pistolets à impulsions électriques ?

    L’homme mort à Colombes a fui et s’est défendu face à des gens voulant l’enfermer puis le déporter (il était sous le coup d’une interdiction du territoire). Ce ne sont pas ses coups de marteaux, réels ou supposés, ce n’est pas sa fuite, ce n’est même pas tant l’existence du Taser dans les mains des keufs le problème ; le problème c’est que des individus soient arrêtés, enfermés, déportés ; le problème c’est l’existence des frontières et des États ; le problème c’est l’existence d’une police pour les défendre…

    Nous ne savons rien sur la vie de cet homme, ce qu’il était, ce qu’il pensait. Aussi ne nous lui feront pas l’outrage de devenir ses camarades post mortem ou d’en faire un martyr. Seulement, sa mort nous rappelle tragiquement comment l’État peut frapper dans notre chair quand bon lui semble, combien nous sommes soumis à un monde de mort où tabasser un individu refusant de se soumettre à un contrôle à coups de matraques, lacrymos et décharges électriques est défendable (bien que peut-être accommodable pour certains) et répandu.

    Il n’est pas question que tout cela se passe en silence.

    Peu de gens aiment la police. Peu de gens imaginent un monde sans elle, et ses différents dérivés.

    On connaît le chauffard qui ne les aime pas, à cause des amendes qu’il se prend sans cesse. On connaît celui qui conclue «enfin, ils font leur travail», et celui qui dit «qu’ils feraient mieux d’aller faire régner l’ordre dans les cités». On connaît une de ses cibles désignées, ce jeune des quartiers pauvres, qui passe son adolescence à jeter des cailloux aux chtars avant de bosser dans la sécurité. Ce jeune baba cool au t-shirt cannabis, qui ne les aime pas parce qu’ils le contrôlent et le fouillent sans arrêt, mais qui va porter plainte pour un vol de portable.

    Tout le monde ou presque a une bonne raison de détester les bleus, mais combien sont prêts à l’assumer dans leur vie quotidienne, pas seulement lors d’affrontements spectaculaires, mais lors de chaque contrôle, chaque intervention, chaque balançage au vigile ; et surtout en se débarrassant des réflexes de médiations et d’autorité qui hantent chacun de nos rapports ? Il y a un souci dans ma cage d’escalier ? J’appelle les keufs. On marche sur la tête… Deux colocataires se battent, on appelle des types armés jusqu’aux dents. Sans se soucier de savoir si, par hasard, l’un ou l’autre n’aurait pas des ennuis avec la justice ou ses papiers…

     

    Nous ne voulons pas que la police fasse son travail.

     

    Nous ne voulons pas qu’ils soient là quand on a «besoin d’eux».


    Nous ne voulons pas que la police existe.

    Source Ici


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  • Wikileaks : à qui profite le crime ?

    Pierre PICCININ
    Les « révélations » du site Wikileaks, qui vient de publier plusieurs dizaines de milliers de correspondances diplomatiques états-uniennes, sont hélas des plus décevantes, à ce stade du moins, car d’un commun navrant.

    Rien, par exemple, sur le rôle des Etats-Unis quant à la déstabilisation du gouvernement iranien et à son intervention dans la « révolution verte » qui avait suivi les élections de juin 2009 ; rien sur le virus informatique « stuxnet » qui serait en train de paralyser l’armée iranienne et ses centres de recherche nucléaire ; rien sur la Syrie ; rien sur les négociations israélo-palestiniennes qui ont repris depuis peu et sont pourtant au cœur de la politique états-unienne au Proche-Orient ; et absolument rien sur Israël.

    En outre, aucune information sur l’origine de ces documents et leur authenticité (que les principaux intéressés ne dénient cependant pas…). En fait, globalement, rien de vraiment nouveau, rien de sensationnel dans ce qui a été publié jusqu’à présent.

    En effet, cette correspondance contient d’abord quelques mots malheureux de tel ou tel diplomate de second rang sur l’un ou l’autre chef d’Etat, mais pas de quoi fouetter un chat (rien d’inhabituel, en somme, dans ce genre d’échanges informels, comme le savent fort bien toutes les chancelleries du monde) : Mohammad Kadhafi aime les jolies filles ; Hamid Karzaï est corrompu jusqu’à la moelle ; Vladimir Poutine aime jouer des biceps ; Silvio Berlusconi est trop âgé et fatigué ; Angela Merkel est une dure à cuire ; et Nicolas Sarkozy serait quant à lui autoritaire… Dernière nouvelle ! Le président français est aussi qualifié de « roi nu » ; mais, là, personne ne comprend, ni ne se risque à une interprétation. Et Washington espionne l’ONU. Incroyable !

    graffiti

    Pour le reste, la principale « nouvelle », c’est que la plupart des chefs d’Etat arabes (le président égyptien Hosni Moubarak, le roi de Jordanie, les dictateurs du Golfe persique, etc., tous alliés traditionnels des Etats-Unis) se sont déclarés très farouchement opposés au gouvernement de Mohammad Ahmadinejad et souhaitent une intervention états-unienne. Sans blagues ?! C’est le cas depuis 1980 et la guerre Iran-Irak, durant laquelle tous ces Etats avaient ouvertement soutenu et financé Saddam Hussein contre la République islamique des Ayatollahs…

    Bref, on n’apprend rien.

    Cependant, la diffusion de cette correspondance n’est peut-être pas dénuée de tout intérêt. N’est-il pas curieux, en effet, que les seules informations « pertinentes » concernent quasiment uniquement le Moyen-Orient et plus particulièrement l’Iran ? Et ne pourrait-on pas se demander, en fin de compte, si ces « fuites » n’auraient pas été organisées et utilisées, ne serait-ce que partiellement, par la Maison blanche elle-même ?

    C’est que le fait de divulguer de la sorte ces déclarations permet de renforcer un peu plus la pression sur l’Iran et d’officialiser d’avantage encore son isolement au sein du monde arabo-musulman, tout en mettant les Etats arabes hostiles à Téhéran face à leurs responsabilités. Le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, n’a d’ailleurs pas hésité à renchérir en se réjouissant de ce que, désormais, Israël et les pays arabes sont officiellement d’accord sur le danger iranien et le moyen de le juguler.

    De même, l’autre « grande info », la question de l’achat à la Corée du Nord, par l’Iran, de fusées capables d’atteindre l’Europe, survient à point nommé pour la politique étrangère des Etats-Unis, non seulement à l’égard de l’Iran, mais également précisément au moment où l’OTAN veut construire son fameux bouclier antimissile. Et voilà comment faire d’une pierre deux coups…

    Oncle Sam - Iran

    Ainsi, tout, pour l’essentiel de ces « révélations », ramène à l’Iran, désignée en tant que « menace pour le monde » (pour l’Europe en particulier, dont plusieurs gouvernements sont peu enclins à une nouvelle intervention musclée au Moyen-Orient et devraient dès lors être convaincus du danger), comme l’avait été l’Irak de Saddam Hussein, avant qu’il ne fût confirmé, par la guerre illégale de 2003, que le pays était en réalité sans défense.

    A bien y réfléchir, cette affaire ressemble sensiblement à un beau coup de propagande qui pourrait viser à justifier une agression à l’encontre de l’Iran et à créer le consensus autour de cette perspective. En politique, les vieilles recettes éprouvées resservent souvent. Sur les traces de Sherlock Holmes, cherchons donc à qui profite le crime...

    La plupart des chroniqueurs parlent d’un « 11 septembre de la diplomatie ». C’est en tout cas très surfait et fort excessif. Et garantissent que la diplomatie états-unienne ne sera plus la même à l’avenir. Rien de moins sûre…

    Pierre PICCININ

    (professeur d’histoire et de sciences politiques – Ecole européenne de Bruxelles I)

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    http://www.legrandsoir.info/Wikileaks-a-qui-profite-le-crime.html
     

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  • Argentine : Ezequiel Ferreyra, le petit garçon esclave de l’entreprise Nuestra Huella S.A., est décédé


    La Alameda
    Movimiento de Trabajadores Excluidos (MTE Cartoneros)

    Traduit par Esteban G.
    Edité par Michèle Mialane


    Mardi (16 novembre) 1H35 du matin, Ezequiel, le petit garçon de sept ans est décédé. Cet enfant esclave était exploité depuis l’âge de quatre par la société avicole Nuestra Huella. Il venait d’être opéré de nouveau le lundi de la semaine passée, mais sa tumeur avait progressé et atteint tout le cerveau. La courte vie d’Ezequiel ne s’est déroulée, la plupart du temps, qu’au milieu du sang et des excréments de poules et en manipulant les poisons cancérigènes de l’entreprise, pour que sa famille puisse atteindre les quotas de production imposées par le patron.

    Non contents d’avoir assassiné Ezequiel et d’avoir empoisonné des dizaines d’enfants et d’adultes, les patrons de la société Nuestra Huella s’apprêtent à faire disparaître les preuves et tentent de transférer rapidement le corps d’Ezequiel et peut-être le faire incinérer, pour échapper à tout contrôle judiciaire qui les compromettrait et établirait leur responsabilité envers Ezequiel et envers tous les enfants et adultes qui manipulent les pesticides stockés dans ses fermes.

    Aujourd’hui, mercredi 17, le président de la Fondation Alameda, Gustavo Vera, et l’avocat Pablo Sernani, se sont présentés à 7 heures du matin au Procureur Fédéral de Campana. Ils ont déposé une réclamation dans laquelle ils sollicitent une autopsie du corps d’Ezequiel pour tirer au clair les causes de son décès et garantir que celle-ci soit réalisée par des organismes ayant compétence pour le faire , par exemple Médecins Légistes, la Faculté de Médecine et l’INTI, et que soit transmis le dossier médical (réquisitionné) du petit garçon. Malgré la mobilisation, hier, de toute la localité de Campana, l’Alameda a dû retourner très tôt ce matin dans cette localité, craignant que le corps du petit garçon soit incinéré ou transféré.

    N’ayant pas confiance au Procureur, Vera et Sernani se sont rendu au Tribunal Fédéral N°2. « Nous sommes restés jusqu’à ce que le secrétaire adjoint Christian Espoltore nous reçoive, le même qui nous avait reçu hier lors de notre marche », expliquait le responsable d’Alameda.

    C’est finalement vers les 9 heures, que nous avons pu rencontrer le secrétaire adjoint à qui nous avons remis en mains propres les photos de la veillée funèbre et donné l’information qu’ils allaient transporter Ezequiel au cimetière. Les mandataires du procureur sont arrivés juste à la fin de la cérémonie et ont présenté la réclamation effectuée deux heures avant, par l’Alameda, à quelques pâtés de maisons du Tribunal.

    Pendant que les fonctionnaires de justice « réfléchissaient » à la façon de procéder face à la requête de l’Alameda, Ezequiel était enterré et à 10 heures du matin tout était terminé. Dans le cortège funéraire, il y avait des travailleurs des fermes et la présidente de Nuestra Huella, Alejandra López Camelo, accusée d’exploiter les enfants, se livrer au trafic humain des familles et de les obliger à manipuler, poisons et pesticides hautement cancérigènes.

    Ezequiel n’a reçu que deux couronnes de fleurs. Une avec l’inscription « Tes papis » et l’autre « l’entreprise ». À 10h30, les forces de l’ordre et la justice qui s’étaient présentées n’ont donné aucune suite aux requêtes de l’Alameda relatives au risque de dissimulation ou de crémation du corps du petit Ezequiel.

    Hier nous avons marché jusqu’à la porte des Tribunaux et d’un Procureur

    Les institutrices d’Ezequiel avaient déjà signalé que le petit garçon arrivait fatigué et qu’il s’endormait en classe, jusqu’au jour, vers la fin septembre où il s’est évanoui et a du être transporté d’urgence dans une clinique de Pilar. Pendant deux semaines personne n’a pu avoir de ses nouvelles. La société avait catégoriquement interdit aux parents de parler de ce sujet à leurs collègues de travail. Sa façon de procéder était très simple : convaincre les parents que si quelque chose arrivait à Ezequiel, ils en seraient juridiquement les seuls responsables et qu’on pouvait même leur retirer la garde de leurs autres enfants. Eux, en échange de leur silence, offraient les soins médicaux à l’enfant et éventuellement une somme d’argent en cas d’un dénouement fatal. Paralysés par la peur et le désespoir, les parents avaient accepté le chantage et gardé le silence.

    Nous savons maintenant qu’on l’avait réorienté de la clinique de Pilar vers la Clinique du Centre de La Plata où les médecins, après avoir détecté sa tumeur cancéreuse au cerveau, l’avaient fait transporter pour être opéré dans une autre clinique à Laferrere. L’opération avait permis de réduire partiellement la progression de la tumeur. Cependant, comme son état s’aggravait, l’entreprise ordonna son transfert au Centre Gallego dans le service de soins intensifs. Quelques jours après, la tumeur recommençait à grossir et le petit garçon était opéré une nouvelle fois le lundi (15 novembre), d’heure en heure son état s’aggravait et, très tôt ce mardi matin, l’enfant a succombé. Nous l’avons appris il y a quelques heures seulement, car depuis plusieurs jours son état de santé était gardé secret par la société qui voulait éviter à tout prix une enquête sur les causes de ce décès.

    Un recruteur avait ramené Ezequiel et sa famille de Misiones vers la fin 2007. C’était l’un des agents qui travaillent pour le compte de la présidente de la société Nuestra Huella, Alejandra López Camelo ; ils encaissent 2500 dollars pour chaque famille qu’ils parviennent à attirer dans leurs filets. La société leur promettait d’échanger la grande pauvreté dans laquelle ils vivaient à Misiones contre un travail stable et un toit assuré, où les enfants grandiraient à la campagne en pleine nature. Les coûts du voyage étant à la charge de l’entreprise, il ne restait à la famille qu’accepter cette offre rassurante. Bien entendu, entre l’extrême pauvreté chronique et un avenir avec foyer et travail stable assurés, la famille n’hésitait pas.

    Mais à la ferme « La Fernández », la situation était loin d’être le paradis promis. Le père avait la charge d’un des entrepôts, dans lequel il devait ramasser et conditionner des milliers d’œufs à la journée, récupérer les excréments, nettoyer le sang et pulvériser le poison. Le rendement exigé par l’entreprise était impossible à obtenir sans impliquer le reste de la famille, ce que recommandaient d’ailleurs les contremaîtres de l’entreprise. Et si ce rendement n’était pas atteint, le travailleur courait le risque de perdre son travail, de se trouver à la rue, mais cette fois-ci à des milliers de kilomètres de sa terre natale et loin de ses amis. En plus la famille devrait rembourser la « dette » des frais de voyage à Buenos Aires. C’est ainsi que l’épouse d’abord, et ensuite les enfants, étaient enrôlés dans les cadences infernales de cet entrepôt. Dans les entrepôts voisins il se passait la même chose, il était devenu naturel que la famille entière travaille d’arrache-pied, mais seulement en échange du salaire du père, inférieur à celui d’un ouvrier agricole.

    Comme la famille d’Ezequiel, des centaines d’autres sont réduites à l’esclavage dans quelques 70 fermes autour de Pilar, Zarate, Campana, Exaltación de la Cruz et Córdoba dont de nombreux enfants exposés au même sort que celui d’Ezequiel. Toutes ces fermes sont la propriété de « Nuestra Huella », une société qui jouissait d’un prestige et d’un leadership dans le marché avicole et qui comptait avec des clients très puissants par exemple Wall Mart et Carrefour, jusqu’au moment où se révéla peu à peu sa face d’ombre: le travail esclave et celui des enfants, les clôtures électrifiées, la traite et le trafic de personnes.

    Des heures et des heures d’enregistrement vidéo montrant le travail des enfants au cours des années 2008, 2009 et 2010, la ferme emplie de gens soumis à l’esclavage et clôturée par des barbelés électrifiés, les 30 fermes de Nuestra Huella dans lesquelles le Ministère du Travail avait constaté indiscutablement le travail des enfants, plus de quarante témoignages de victimes de cette entreprise, les enregistrements vidéo des persécutions et des tentatives de corruption des plaignants, les données précises des agents recruteurs, rien, absolument rien de tout cela n’a suffi à la juge, Graciela Cione (Garanties du Droit Pénal à Campana) et à Adrián Charbay (juge du Tribunal Fédéral N°2 de Zárate et Campana) pour rendre un minimum de justice qui permette de réduire la domesticité et le travail des enfants, la traite et le trafic de ces personnes. Peut-être cette entreprise a-t-elle pu agir en toute impunité parce que la présidente de la société, Alejandra López Camelo, est la cousine germaine du maire de Pilar, Humberto Zúccaro et belle-sœur du Secrétaire Général du syndicat local UATRE, Jorge Herrrera, et que l’ex-maire de Pilar, Sergio Bivort, est lui, l’avocat de la société.

    Depuis 2008 les couturiers et les cartonniers de l’Alameda et du MTE dénoncent, preuves à l’appui, le travail des enfants et les conditions esclavagistes en usage à Nuestra Huella et manifestent contre ces pratiques. Ce matin, encore ignorants du décès d’Ezequiel quelques heures plus tôt, plus de deux cent camarades ont défilé en direction des tribunaux de justice de Campana en exigeant que justice soit faite pour Ezequiel et pour la santé et la vie de plus de 200 enfants qui vivent et travaillent dans les fermes de cette entreprise, et nous avons prêté serment de revenir dans les prochains jours.

    Aujourd’hui plus que jamais, l’Alameda et le MTE redoubleront d’efforts pour réclamer justice et, ils invitent tous les citoyens et tous journalistes honnêtes qui combattent l’esclavage et le travail des enfants, à se joindre à leur cri pour briser le silence qui garantit l’impunité de Nuestra Huella.

    • Gustavo Vera (La Alameda) 1561584835
    • Juan Grabois (MTE) 1563843877

    La vidéo(es) montre les violations commises dans La Mimosa III, une des fermes de l’entreprise NUESTRA HUELLA S.A., qui ont eu lieu du vendredi après-midi jusqu’au samedi très tôt le matin.

    Depuis 2008, la Fondation Alameda accuse la société avicole de pratiquer le trafic d’êtres humains, le travail systématique des enfants et de réduire les gens en esclavage.

    Ezequiel Ferreyra avait à peine 7 ans, il se faisait exploiter dans les fermes depuis l'âge de 4 ans. Il agonise aujourd’hui à cause d’une tumeur au cerveau provoquée par les produits toxiques cancérigènes qu’on lui faisait manipuler.

    Exclusif : Enfance, poison et esclavage

    Par Lucas Schaerer, Miradas al Sur(Regards vers le Sud) 3ème Année. Édition numéro 130. Dimanche 14 novembre 2010.

    Ezequiel un gosse de sept ans, agonise pour avoir employé des pesticides dans une ferme avicole de Pilar, où l’on a surpris vendredi de graves entorses à la loi. L’entreprise a des liens avec le maire de la localité et avec l’UATRE.

    Presque depuis le berceau, Ezequiel était devenu l’emblème de l’exploitation de l’enfant des

    Derrière le fourgon de la police on peut voir la ferme dela société Nustra Huella S.A. C’est là que travaillait Ezequiel

    campagnes. À quatre ans il a été filmé ramassant des œufs dans un immense hangar de poules. Aujourd’hui, à sept ans, Ezequiel agonise à cause d’une tumeur provoquée par la manipulation de produits toxiques employés pour nettoyer les excréments des poules, et de poison au phosphore utilisé pour faire fuir les mouches. En faisant venir le gosse de Misiones, à la ferme La Mimosa III située à Pilar, l’entreprise faisait du trafic d’enfant –c’est le seul mot qui convient pour un tel acte sciemment commis -. Il a ensuite été exploité sans aucune possibilité d’en réchapper puisque la propriété était clôturée par des barbelés électrifiés et un garde à la barrière d’entrée. Ezequiel avait reconnu, au cours de l’enregistrement vidéo réalisé par l’ONG La Alameda, qu’il avait dû ramasser les œufs même le jour de son anniversaire au lieu de le fêter et de s’amuser. « Comme ça, comme ça, comme ça », s’exclamait-il, tout en ouvrant et en fermant ses toutes petites mains d’enfant pour indiquer le nombre d’heures par jour qu’il travaillait.

    Depuis lundi (15 novembre) Ezequiel se trouve au Centre Gallego dans un état de santé alarmant. Vendredi dernier (12 novembre), dans l’après-midi seulement et suite à la publication de ce cas, la justice fédérale de Zarate-Campana s’est intéressée aux pesticides employés par Nuestra Huella S.A., la plus grande entreprise avicole du pays avec ses 70 fermes.

    Au cours du contrôle de La Mimosa III ordonné par le juge Adrián Chavay, en charge du tribunal fédéral N°2, accompagné de l’avocat Orlando Bosco, le seul média présent était Miradas al Sur. Pas moins de 30 représentants de la Préfecture Navale, de la Direction des Migrations et du Ministère de la Justice Nationale d’Aide et d’Assistance aux Victimes étaient venus participer à l’enquête dans cette ferme, symbole de l’esclavage et de l’exploitation d’enfants.

    Un contrôle claironné à l’avance

    À l’arrivée de ce journaliste suivi de l’avocat des Travailleurs, Pablo Sernani et de Gustavo Vera, de la Fondation La Alameda, le préfet vêtu d’un costard cravate en charge de cette opération lançait la phrase : « Docteur, je ne suis pas autorisé à vous laisser passer », il devait rester au service du tribunal fédéral puisque son secrétaire s’était retiré trois heures après le début de l’opération qui dura jusqu’à 2h10 le samedi matin. Même après avoir présenté son titre d’avocat, ce dernier n’a pas pu entrer, comme lors de la première enquête, au cours de laquelle on avait découvert la clôture électrifiée ainsi que les conditions inhumaines dans lesquelles vivaient et travaillaient les familles, toutes natives de Bolivie, du Paraguay et du nord de l’Argentine.

    Peu après, Oscar Taboada apparaissait au loin. Il est le premier travailleur à avoir dénoncé Nuestra Huella pour sa pratique de l’exploitation des enfants, l’asservissement et le trafic de personnes. En voyant Oscar se diriger vers la barrière d’entrée pour parler avec son avocat, une femme en civil du Bureau de l’Aide et Assistance aux victimes lui a barré le chemin. Une longue discussion s’en est suivie entre l’avocat et le préfet, ce dernier empêchant l’avocat d’exercer le droit de défense et Sernani dû hausser le ton pour soutenir, qu’au regard du droit, il s’agissait là d’une privation illégitime de liberté. Pendant la discussion, les mêmes gardes qui avaient empêché un adolescent d’entrer, l’ont laissé passer, à l’approche du préfet en costard, sans lui demander son identité. Jusque-là ils ne cessaient de répéter « personne ne peut entrer ni sortir ». Cette règle ne s’était pas appliquée non plus à l’avocat de la société Nuestra Huella S.A., Jaime Seoane qui était resté à l’intérieur de la ferme durant toute l’opération. Le préfet lui-même, en charge du bon déroulement de l’opération de contrôle, reconnaissait que cette situation n’était pas régulière. Les travailleurs plaignants avaient confirmé que l’avocat du patron, lui, avait pu explorer toute la ferme La Mimosa III. « Il a pu aller jusqu’au fin fond de la ferme le plus tranquillement du monde, et moi, je ne peux même pas parler avec mon avocat », criait Taboaba.

    Pablo Sernani, représentant des travailleurs, avait assuré au journaliste « Aide et Assistance aux victimes ont fait pression sur mes protégés pour qu’ils s’en aillent, c’est un procédé scandaleux, et ils sont allés jusqu’à ne pas leur faire signer le procès verbal. Cette affaire est lourdement entachée d’irrégularités que nous dénoncerons ».

    « Le responsable en personne de La Mimosa III, Ceferino Viero, dénoncé pour ne pas avoir permis [en l’obligeant à travailler] la mère d’Ezequiel d’être au chevet de son fils, était chargé de filtrer le passage à la barrière d’entrée » affirmait Agustín Navarro Farías, délégué des travailleurs qui a été renvoyé et qui a fait deux procès pour sa réintégration. « Ceferino nous maltraite, il nous insulte en disant que nous sommes des Boliviens de merde, il nous discrimine et il a tenté plusieurs fois de m’écraser avec son fourgon », disait la jeune adolescente Danisa, fille d’Oscar Taboada et d’Elsa Soliz Ramos.

    Et justement, le fourgon en question du responsable de la ferme est celui dans lequel la Préfecture avait trouvé les bidons de poison contenant du phosphore. Les poisons utilisés pour tuer les mouches et pour traiter les excréments revendus comme engrais pour fertiliser la terre sont de trois types : Furadan, Sipermetina et Nubal. L’emballage de ce dernier porte la mention «Mortel pour l’homme». « La pression de l’entreprise était si grande, qu’un travailleur, Hernán López Arias, s’est suicidé en ingurgitant du Nubal, un poison insoluble dans le sang. C’est pour cette raison que le poison qui se trouve aujourd’hui dans le fourgon a un effet moindre. Nous l’utilisons pour tuer les mouches à l’intérieur de l’entrepôt car si nous utilisions l’autre, il tuerait aussi les poules qui mangent les mouches mortes », expliquait Navarro Farías, un jeune Paraguayen dont la fillette de trois ans, Claudia, a un rein pas plus gros qu’un haricot ; il craint que sa fille ne soit atteinte du même mal qu’Ezequiel.

    « C’est incroyable – ajoute Gustavo Vera de La Alameda– qu’ils n’emportent qu’une seule preuve et non pas le poison mortel ! Ezequiel est en train d’agoniser pour avoir manipulé ces substances et la justice les laisse ici. C’est absurde, c’est comme s’ils trouvaient de la cocaïne lors d’une inspection et qu’ils emportent tout, sauf la preuve de la présence de la cocaïne ».

    María, une autre travailleuse, disait que l’entreprise avait été prévenue à l’avance de l’opération. « Mardi avant l’opération ils ont apporté des bottes, des pantalons et des chemises, ils ont fixé de nouveaux panneaux de sécurité, coupé l’herbe qui mesurait plus d’un mètre de haut et le responsable s’est chargé de chasser les mouches ».

    Radiographie d’une entreprise meurtrière

    Leticia Esther García de Luaces, sa fille Luz Luaces et Alejandra López Camelo présidente de la société, sont toutes les trois actionnaires de Nuestra Huella S.A. Une enquête est en cours sur leur implication dans l’état de santé alarmant d’Ezequiel et les chefs d’accusation relèvent et du droit du travail (violations aux conditions de sécurité) et du pénal (réduction de personnes en esclavage et trafic d’êtres humains). Pourtant, elles n’ont jamais été retenues ni entendues en tant que suspectes.

    Elles bénéficient d’un soutien politique et syndical. La présidente de Nuestra Huella S.A., López Camelo, est en effet la cousine germaine du maire actuel de Pilar, Humbetto Zúccaro, et de plus la belle-sœur du délégué syndical de l’Union Argentine des Travailleurs Agricoles et des Dockers (Uatre), Jorge Herrera. Le syndicat des ouvriers agricoles avait été dénoncé pour avoir voulu soudoyer Oscar Taboada en lui proposant 50.000 pesos pour qu’il retire ses plaintes contre l’entreprise. Le soutien politique est toujours effectif car l’ancien maire de Pilar, Sergio Bivort, après avoir été libéré de ses fonctions, offrait ses services en tant qu’avocat à l’entreprise de la famille Luaces. Bivort avait été filmé et photographié, le jour où une manifestation bloquait l’entrée de l’entreprise, alors qu’il accompagnait Alejandra López Camelo, à la place du chauffeur.

    En ce qui concerne le soutien judiciaire à Nuestra Huella S.A. il semblerait fonctionner par l’intermédiaire du maire Zúcarro allié au sénateur de province José Manuel Molina. Ce dernier contrôle la Commission des Accords qui désigne ou traduit devant la haute-cour les juges buenos-airiens. « Peut-être, est-ce cela qui explique la passivité de la juge des garanties du droit, Graciela Adriana Cione, qui malgré qu’elle détienne les preuves indiscutables des procédés de soumission, elle n’a jamais réagi», concluait Vera, représentant de l’Ong La Alameda qui depuis plusieurs années dénonce plusieurs établissements qui exploitent leurs travailleurs jusqu’à les soumettre à un véritable esclavage.

    Les employés plaignants ont calculé que, dans chacune des quelques 20 fermes à peine de cette entreprise avicole, il y a 10 enfants exploités au travail, et donc 200 gosses qui courent de graves risques pour leur santé. Personne ne les a fait examiner. Aujourd’hui c’est le petit Ezequiel, demain ce pourra être 199 gosses de plus.

    Le panneau ridicule qui cache ce que la société, elle, connaît

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  • Il en ras-le-bol, Mathieu. Marre que les médias parlent en son nom et le rangent dans de petites cases mensongères au prétexte de son âge. Marre de cette étiquette de "jeune", qui permet d’infantiliser et de manipuler toute une (prétendue) "génération". Marre, enfin, de ces raccourcis pas du tout innocents destinés à servir le système. Il le dit ici - colère et cri du coeur.

    Droit de réponse : "Génération sacrifiée" ? Sacrifié toi-même

    Par mathieu.k

     

    Quand nos magazines et journaux sont las de presser chaque semaine les mêmes éponges, préalablement gorgées de l’eau boueuse qu’a laissée la dernière averse ayant fendu l’air du temps, il leur arrive de titrer sur le malaise social du moment. Du malaise glamour et spectaculaire, si possible. Exit les couvertures où se déploie un populisme faussement naïf concernant le fait que les riches sont riches et se connaissent trop bien. Exit aussi les numéros bigrement indécents sur la meilleure façon de se jouer de la flambée des prix de l’immobilier ou sur le classement "top 50" de ce qui reste de l’hôpital public ; sans parler des séances de veille au chevet du roi à attendre qu’il daigne faire son rôt. C’est le moment que choisissent nos canards pour faire coin-coin à propos du « malaise des jeunes », dressant le portrait d’une jeunesse « sacrifiée » en « mal d’avenir ». Rentrée universitaire oblige, journaleux de tous bords s’appuient sur la nouvelle fournée de statistiques concernant la précarité, le chômage et le mal logement pour déchaîner cette surenchère venant confirmer chaque année que nous n’allons nulle part, de manière à ce que nous soyons tous bien au courant. Soit.

    Gardés à vue

    Ce regard jeté sur notre génération apparaît l’être du seul point de vue d’un actif (pris au sens économique du terme). Un actif doté d’un CDI et d’une maison, et s’inquiétant que le jeune ne puisse le rejoindre au sein de ce paradis de l’insertion et de la possession. Ainsi on scrute, on analyse, on dissèque : âge d’entrée sur le marché du travail, proportion de jeunes mal logés, écart de salaires avec les actifs en place, pourcentage de diplômés sur une classe d’âge donnée... L’Insee, l’Ined et toutes leurs copines viennent sentir sous nos bras et vérifier notre dentition, permettant ainsi à d’autres d’établir et de légitimer diagnostics et traitements. RSA, université réformée, CPE, discrimination positive... Pour notre bien. De la même manière qu’on a toujours plaqué sur le tiers-monde des schémas de développement occidentaux, avec le concours d’indicateurs statistiques aux contours d’armes par destination d’un néo-colonialisme offensif, on comprend le « jeune » à l’aune d’une grille d’analyse qu’il faut questionner.

    Ce jeune qui trépignerait, les mains moites, dans l’antichambre du marché du travail est en partie une chimère médiatique. Nous travaillons déjà, et ce depuis longtemps pour une bonne partie d’entre nous. A côté de nos études ou à la place de nos études : petit boulot merdique deviendra vrai boulot merdique. L’enjeu n’est pas ici de nier les données macro-économiques concernant le chômage qui frappe nos tranches d’âges, ni les inégalités sociales qui le caractérisent. Mais de souligner que la situation est plus complexe, voire vicieuse. Ce chômage est un formidable outil de pression à la baisse sur nos salaires, et la précarité qui l’accompagne est la clef de voûte de tout un pan de l’économie, notamment le tertiaire.

    On en viendrait même à douter que quiconque ait un réel intérêt à ce que les choses changent, posture médiatique bien pensante mise à part. Officiellement, on se fait du souci pour nous ; officieusement, notre galère est un poumon économique indispensable. L’exemple des stagiaires est ici outrageusement significatif : 400 euros le mois de travail en fin d’études, soit 2,85 euros de l’heure pour un 35 heures - et avec du dynamisme et de la motivation, s’il vous plaît ! Le Noël permanent du patronat. L’inquiétude concernant nos logements, notre nutrition ou nos loisirs renvoie ainsi aux larmes versées par des industriels philanthropes du 19e siècle concernant les conditions de vie de leurs ouvriers. L’exploitation soutenable maquillée en problématique sociétale.

    Spectres et marionnettes

    La mutation du système vers une économie dite de la « connaissance » est - et a été - justifiée par de prétendus défis générationnels. Il s’agissait de sauver une jeunesse, empêtrée dans une inadaptation structurelle par rapport aux désidératas du marché du travail, avec en filigrane l’échec des modèles massificateurs et égalitaristes et l’avènement des doctrines relatives au « capital humain en formation ». La fac est malade, les jeunes sont malades, tu es malade, donc avale ton cachet et va te coucher.
    De l’autre côté de l’échiquier social virtuel, la problématique des jeunes « défavorisés », sous-texte poli accompagnant des images de Maghrébins en survêtement, est prétexte à tous les fantasmes. Et s’accompagne de mesures de rétorsion et de l’illusion de nouveaux mécanismes d’ascension sociale, dans des quartiers où les techniciens en charge des élévateurs mécaniques ne s’aventurent plus depuis belle lurette. Pour ceux d’entre eux qui ne veulent pas comprendre tout le bien qu’on leur souhaite, restent la case répression et la prison.
    Malheureusement, les sept ou huit stations de métro séparant les biens nés des moins bien nés ne sont qu’un des éléments du fossé réel existant entre eux. Fossé sur lequel travaillent les médias de masse en ne reliant que rarement transgression de la loi et galère du quotidien, différenciant « sauvageons » et « jeunes précaires ». La convergence pourrait être embêtante.

    Quant au récent débat sur les retraites, il s’est centré sur le fait qu’il était de la responsabilité de nos gouvernants de ne pas laisser choir sur nos épaules d’affreux déficits tout gros et très méchants. Justifiant et imposant de fait ce que le bon sens économique permettrait pourtant de réfuter. En l’absence totale de sens de l’intérêt général, la politique politicienne se pare de visages juvéniles. Historiquement c’est d’ailleurs souvent entouré de jeunes ou d’enfants que les dirigeants fascistes ont tenté d’adoucir leur image et de justifier l’injustifiable.

    Problème à résoudre et variable d’ajustement, nous sommes donc aussi un alibi de la réforme et un instrument de communication.
    Tantôt brebis égarée, tantôt fraudeur sournois, le jeune justifie alors la réduction tous azimuts de ce qu’il coûte, comme en témoignent les attaques successives sur l’aide sociale ou sur ce qu’il nous reste de minimas sociaux. Tandis qu’on le soupçonne et qu’on le fait parler, une main enfoncée dans l’arrière-train façon Tatayet, le jeune continue à payer taxes et charges sociales, parfois des impôts, et consomme ce qu’il lui reste au gré des niches marketing funs, dynamiques et follement rebelles que lui réservent banquiers, marques d’alcool et autres recéleurs de « choses mortes ». Presque comme un vrai adulte.

    Jeunesse « sacrifiée ». On imagine le corps du jeune se vidant de ce qui lui reste de sang, tressaillant des derniers assauts d’un cœur qui s’arrête, au pied d’un autel où un bourreau masqué ferait face à une foule regardant le sacrifié passer l’arme à gauche. Une façon habile d’évacuer l’idée qu’il puisse réellement prendre les armes à gauche. Un mort ne se révolte pas, et les mouvements collectifs auxquels nous participons ne sont que des remake des meilleurs scènes de Romero. La terminologie permettant aux journaleux de caractériser notre génération apparaît comme une castration de toute perspective de conscience et d’action collective. « Les idéologies c’est fini », « Mai 68, tu n’étais qu’un gamète », « La chute du mur, tu as passé des heures à la bûcher pour ton brevet », « Même pas eu l’occasion de pouvoir être trompé par Mitterrand  »... Pas le droit de croire aux idéologies du passé, non plus que d’imaginer un quelconque futur collectif. Déjà mort.

    Et quand bien même serait-on tenté de fouler le pavé pour réclamer autre chose que ce à quoi on nous destine, grand soin est apporté à la construction d’une parole médiatique présentant un jeune qui n’y comprend pas grand chose ou fait n’importe quoi. Irrationnel. Du lycéen ne sachant pas pourquoi il manifeste au « casseur » seulement présent pour déborder un cortège pourtant pacifique. De l’étudiant minoritaire et masochiste prenant plaisir à sacrifier ses examens au jeune parfois discriminé et toujours méritant qui s’intègre « malgré tout ». Avec pour paroxysme de ces constructions médiatiques de personnages de fiction, le « scandale » des étudiantes se prostituant pour payer leurs études : livre et série télé à l’appui, il s’agirait ici de dénoncer la précarité étudiante via un propos racoleur et odieux tout en alimentant les fantasmes collectifs les plus dégoûtants - et au passage d’occulter tout vrai débat de fond. Forcément, les milliers de mecs qui risquent leur vie tous les soirs pour livrer chez Pizza Hut, ça ne fait pas bander les quinqua libidineux... Quant au jeune qui oserait encore parler d’action directe ou radicale, il a droit, chaque année et au cinéma, à un blockbuster romantique et haletant réécrivant l’histoire des égéries gauchistes dans un évident sens de répréhension morale de la violence. Habile.

    Prendre sa place dans le trafic

    Bien qu’il ne soit pas question ici d’exhaustivité ou d’un empirisme que seul permettrait un travail d’enquête, il faut se demander si ce n’est pas cette rencontre violente avec le marché du travail et avec une certaine réalité sociale et économique qui amène certains d’entre nous à retarder ou à saborder leur véritable insertion - et ce plus ou moins consciemment. Quant à ceux qui sont amenés à travailler tôt, par choix et/ou par obligation, faut-il estimer pour autant qu’ils adhèrent à tout ou n’ont pas de conscience politique (au sens large) ? Cela paraît peu probable. Restent les nantis, qui attendent leur tour dans la longue file d’attente vers le club des possédants. Le postulat qui naturalise l’envie d’une classe d’âge d’être salariée le plus vite possible ne correspond pas à la complexité et à la pluralité de nos trajectoires.

    Se former longtemps ou refuser de se former, apprendre de manière discontinue et en dehors des parcours scolaires ou universitaires, apprendre par plaisir et sans souci de compétences, travailler à droite et à gauche en fuyant l’engagement de long terme, choisir sa mobilité, travailler par passion, assumer ou subir des périodes d’inactivité, vivre de peu et réduire ses besoins… et surtout, ne pas avoir envie de travailler. Tout cela ne colle définitivement pas avec les indicateurs à l’aune desquels on mesure notre malheur. Indicateurs qui en disent par contre long sur les conformismes auxquels on aimerait voir souscrire les nouveaux « entrants ». "L’insertion" est bien une norme, et non une quelconque logique ou état de nature. "S’insérer", comme si tout revenait à un choix entre dedans et dehors. Marche ou Crève. Avec eux ou contre eux.

    Refuser cette norme de l’insertion n’est pas pour autant révélateur d’une quelconque « immaturité ». Comprendre qu’on ne vivra pas d’amour et d’eau fraiche, aspirer à un revenu décent, à un toit et à un certain confort matériel, chercher de quoi occuper son temps : tout cela n’est pas forcément synonyme d’un désir ardent de devenir de la chair à canon salariale. Et quand cette impasse du salariat pousse certains à refuser catégoriquement quelque « insertion » que ce soit, le taux horaire du SMIC en vigueur (une heure de travail, un paquet de tabac à rouler) rend compréhensible le recours à des moyens illégaux de « gagner sa vie ». Dans l’attente fébrile d’un stage ou d’un CDD de deux semaines, comme le voudraient les paroles de la berceuse.

    Forcés à faire du violon

    Malgré ces remises en cause, le fondement économiquement injuste et inégalitaire qui préside à la situation des jeunes demeure assez évident. En se plaçant sur le registre des symboles, la jeunesse semble répondre à des fonctions catharsiques transcendant le cadre de cette situation économique et sociale. L’équation est complexe.
    D’une part, la religion de la contrition mémorielle qui impose les évocations obsessionnelles d’un passé sanglant – en découle une peur maladive du totalitarisme et de l’opinion extrême qui consacre définitivement le relativisme et la pondération : d’entrée, cela colle mal avec les exigences d’absolus et de révolutions.
    D’autre part, la romance d’un passé social et politique agité, qui pose des époques références, indépassables car garantes de l’ascendant de ceux qui les ont vécues sur ceux qui les vivent : la drogue brûle l’énergie révolutionnaire, mais le poids de l’histoire la castre tout autant.
    Et pour finir, le désenchantement de l’époque, semblant dire que tout est vain et dérisoire au regard de ce qui a déjà été fait ou - à l’inverse - complètement foiré. Rien n’aurait plus de sens, si ce n’est se prémunir de lendemain qui crachent leurs miasmes plus qu’ils n’entonnent une quelconque chanson. C’est dans ce contexte « festif » qu’on demande aux jeunes générations d’être des forces motrices tout en ayant intégré que la fête est terminée.

    En allant plus loin, les multiples articles concernant nos maux apparaissent comme un formidable miroir aux angoisses d’une société projetant ses impasses sur ceux dont elle n’attend plus grand chose tout en continuant à espérer un peu. Sans pour autant verser dans la psychiatrie de bas étage, il faut citer ces parents coincés entre l’envie que leur progéniture dépasse ce qu’ils ont construit et la volonté d’assurer la continuité de leur autorité. En transposant cette dualité à l’échelle d’une société, et compte tenu de la tronche de l’époque, on peut entrapercevoir les équations insolubles qu’on somme les jeunes générations de résoudre. Comme un mélomane frustré qui impose une heure de violon à son enfant récalcitrant et n’est jamais satisfait du niveau acquis par le bambin. Mais parfois, l’enfant finit par éclater le violon sur un mur de sa chambre, avec jouissance et sans se soucier du prix de l’objet.

    La faille et l’interstice

    Saluons d’ores-et-déjà la principale réussite des jeunes générations en ce début de 21e siècle : exister dans un monde de riverains, d’usagers et de propriétaires. Il y a une performance certaine dans le fait d’être jeune dans un monde structuré autour de la vieillesse. « Puisqu’on est jeune et jeune, puisqu’ils sont vieux et nombreux  », aurait pu chanter Saez. C’est ce type de raisonnement mélioratif que ne laissent pas filtrer les statistiques sur le chômage et la précarité. Quelle réaction à l’époque construisons-nous quotidiennement ? Il est plus facile de nous imaginer chialer en attendant devant l’abattoir que de se pencher sur la complexité de nos stratégies défensives et offensives.

    Il y a pourtant une riposte à la mesure de l’étau. Une intelligence de la faille et de l’interstice, une capacité à exiger l’impossible ayant pu en partie migré du terrain des mouvements collectifs à celui de l’intime ou du « groupe affinitaire ». Là-aussi, on parle pour nous et on détermine le seuil maximum de révolte créatrice autorisée. Faire de la récup’ devant les supermarché, cela est agréé. Et même, ils aiment à penser que nous répondons à notre paupérisation par le « système D », riposte considérée comme sympathique et inoffensive. Émouvant comme un jouet fabriqué par un enfant avec un pneu, un clou et deux planches. Personnellement, je pencherai plutôt pour ceux qui se servent directement dans les rayons, faisant de la gratuité un art de vivre, impliquant une technicité et une méthode qui imposent le respect. Ça, c’est de la compétence.

    Côté activité productive, ils aiment les auto-entrepreneurs ou la coloration éthique et durable des diplômes. Mais ils réprouvent que certains choisissent le RSA comme salaire indirect d’activités qui ne leur rapporteront jamais rien, et le fassent avec un sourire en forme d’ultime provocation. Et ne parlons même pas de ceux qui travaillent le moins possible. A tout prendre, ils préfèrerait les voir faire de l’associatif ou de l’humanitaire ; que les jeunes s’engagent, mais surtout sans s’engouffrer dans l’impasse du combat politique. Ils oublient que la galaxie associative est scindée, et qu’elle compte aussi l’asso’ dans laquelle on s’engage par idéal, en fuyant certaines formes de salariat, ou tout simplement faute de mieux. Cet associatif-là, qui pallie au fait que l’État providence soit sur répondeur, qui parle encore de cohésion sociale et s’aventure là où personne ne va plus. Cet associatif que l’on soupçonne de faire acte de concurrence déloyale vis-à-vis des entreprises, et que d’aucuns souhaitent mettre au pas le plus vite possible.

    Et puis, il y a les nouveaux fers de lance de l’industrie de la bonne conscience (Afev, Animafac, Promoteurs du Service Civil, ONG). Comme la mafia qui prend le relais dans les zones sinistrées et fait sa marge au passage, ils arguent de positions humanistes pour mettre leur pierre à l’édifice du sous-emploi généralisé, le chaos social et « le jeune » comme matières premières. L’engagement des jeunes où un monde sépare ceux qui colorent leur trajectoire ascendante d’un stage éthique, et ceux qui vouent leur existence à l’activisme.

    Pour ceux qui seraient tentés par cet activisme, on préfèrera qu’ils optent pour le standing du statut de « porteur de projet ». Le droit de demander des sous ainsi que la permission d’agir avec l’obligation de faire des courbettes tout en utilisant la langue du pouvoir et en satisfaisant à son cahier des charges. J’aime à penser que ces jeunes-là ont discrètement les doigts croisés dans leurs dos et ricanent même quand ils sortent du bureau. «  Les aspects positifs des jeunes énergies négatives », chante le groupe de rock toulousain Expérience.

    Le rock et les autres soupapes artistiques destinées à la jeunesse, le ministère reconnaît bien leur existence via les appellations « musiques amplifiées » ou « cultures urbaines » - qu’on subventionne (un peu) afin que le jeune puisse se divertir et s’exprimer (un peu). Mais l’effervescence de l’époque en matière de courants musicaux et plus généralement artistiques, la pluralité des formes et des lieux d’expression et l’avènement de la culture du libre et du gratuit font réagir ; comme si nous avions outrepassé la permission de minuit. Qu’importe : les lois répressives apparaissent bien dérisoires en la matière. C’est trop tard.

    Et pour finir, le jeune formé à la citoyenneté il y a quelques années sur les bancs de l’école républicaine semble avoir oublié certaines de ses leçons. En témoignent les taux d’abstention aux récents scrutins nationaux, attestant d’un désintérêt massif des jeunes électeurs pour les rendez-vous politiques obligatoires. Officiellement : irresponsables et individualistes. Mais en réalité ?

    Le temps médiatique vit d’une frénétique consommation d’un présent anxiogène, et il laisse peu de place à l’idée que nous puissions créer quand nous ne pleurons pas. Le champ de ruines faisant office de théâtre de nos vies donne à voir une friche symbolique et philosophique sur laquelle nul ne sait ce qui pousse vraiment. Il se peut même que, dans cinquante ans, les petits-enfants de nos journalistes actuels écrivent sur « La folle épopée des années 2000, quand tout était encore possible »... Déclinologie maladive et romance passéiste se passeront alors le relai. Et nous, on se fendra bien la poire, les mains cramponnées sur nos déambulateurs.

    S’il est indéniable que le chômage et la peur de l’avenir sont des ennemis équipés et entrainés, évoquer d’autres scénarios qu’une défaite semble impossible pour les plumes des actuels faiseurs de tendance. Lesquelles travaillent et cultivent à l’envi le fossé censé séparer les générations. Les jeunes sont précaires, pauvres et flexibles ? C’est aussi le cas d’une grande partie des actifs, tous âges confondus. Et il faut se demander si cette catégorie sociologique et médiatique du « jeune » n’est pas une construction artificielle de plus au service d’un certain ordre social : l’opposition entre jeunes et vieux est décidément bien utile à la castration de tout ce qui dépasse. À l’image des figures de « l’étranger », du « profiteur » ou du « délinquant », participant chacune à leur manière à la survie du système social et économique, et ce au-delà de leurs éventuelles réalités statistiques.

    À quoi et à qui sert le jeune, alors ? Pour piste de réponse, un ami me renvoyait récemment aux travaux du dénommé René Schérer qui s’est posé la question suivante : « Parlons nous d’enfant ou de mineur ? » Au sein des rapports de domination, de subordination et à l’aune des mécanismes de tutelle à l’œuvre à l’école, chez le banquier, au travail ou en maison de retraite, n’y a t-il pas une continuité entre le statut de mineur et de celui de citoyen/salarié ? Est-ce que le premier sas n’est pas un simple conditionnement au second ? Ne restons-nous pas mineur toute notre vie ? Au-delà des âges et des humeurs transitoires, il y a là sans doute un défi à relever, dans le dépassement de ce qu’on associe abusivement à cette étape de la vie et dans la déconstruction de l’articulation prétendument logique et naturelle entre jeunesse et âge adulte, entre fougue irrationnelle et renoncement conformiste.

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    Pour conclusion, cette lettre reçue hier de la part de mon copain le banquier :

    « Bon anniversaire !

    25 ans, une étape importante, vous allez ou venez d’entrer dans la vie active.

    Les propositions du crédit agricole franchissent aussi à cette occasion une étape :

    - Vos attentes par rapport à la gestion de vos comptes ont sans doute évolué ?
    - Vous avez peut-être des projets immobiliers ?
    - Vous souhaitez vous installer dans la vie active ?

    Pour répondre à vos interrogations je vous invite à me rencontrer le plus rapidement possible.

    Vous souhaitant une nouvelle fois un heureux 25ème anniversaire !

    Votre directeur d’agence. »

    Cher directeur d’agence, ça me fait plaisir que tu penses à moi, même si je ne comprends pas tes mots.

    Cher directeur d’agence, il y a des sentiments et des phrases que la lucidité et de la raison inhérentes à l’époque dans laquelle j’ai grandi m’interdisent, mais que je vais tout de même tenter de t’en livrer l’essence. Cela me coûte beaucoup, donc excuse ma fébrilité.

    Cher directeur d’agence, j’ai 25 ans et je t’emmerde.


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