• Les joyeux drilles des compagnies républicaines de sécurité devraient pourtant le savoir : on peut matraquer n’importe qui - femme, enfant ou passant quelconque - , mais il ne faut surtout pas toucher aux journalistes. Au risque de susciter, sinon, une réaction outragée du reste des porteurs de carte de presse, affligés d’être traité comme le tout-venant. Cas pratique.

    « On est de la presse ! Nous tapez pas dessus, on est pas comme les autres ! »

    Par JBB

    Mardi soir - fin de manif agitée à Bastille.

    L’homme s’agitait beaucoup. Et brandissait sa carte de presse. Sésame supposé, face aux CRS alignés.
    Je l’ai regardé un moment - il continuait à montrer haut son passe officiel, criant qu’il en était, de la presse. Ça m’énervait, je suis allé le voir. Pour lui dire : « Mec, on s’en fout que tu sois de la presse. Arrête d’afficher ta carte comme ça, c’est de très mauvais effet. Les gens n’aiment déjà pas beaucoup les journalistes, alors si tu leur donnes en plus l’impression que tu demandes un traitement de faveur... ça craint, quoi. »

    Sincèrement, ça m’embêtait. Parce que j’ai eu une carte de presse, trois ans durant, et que je me sens encore à moitié de la profession, un petit pied dedans, un grand pas dehors. Que je pense que tout n’est pas à jeter dans le monde des médias, qu’il reste encore des gens sincères, faisant leur travail avec humilité et respect (c’est le cas de tous les journaux dit alternatifs, évidemment ; mais pas que). Et que je n’apprécie pas plus que ça l’automatisme débile de certains camarades de manif, mettant flics et journalistes sur le même pied. Bref, je ne goûte guère les comportements tendant à accentuer - ou simplement souligner - une fracture déjà très prononcée.
    Je lui dis ça, le mec m’envoie chier. Avant de revenir me voir, quelques minutes après : « En fait, t’as raison ; désolé, je me suis énervé. Mais tu comprends, moi, je fais ça pour protéger les manifestants. C’est pour vous protéger que je brandis ma carte de presse. »
    Mouais... Fin de l’échange.

    Le mec en question est celui qui a été filmé par une caméra en train de se prendre quelques coups de matraque de la part des CRS [1]. Cette vidéo-ci :

    On y entend aussi l’homme, ainsi qu’un collègue à lui, protester contre le traitement qui leur est fait :

    Le second : « On est de la presse ! Nous tapez pas dessus, on est pas comme les autres ! »
    Le premier : « J’ai pris des coups de matraque ! Alors que je suis de la presse ! »

    Il n’est guère de profession mettant autant d’obstination à scier la branche sur laquelle elle était assise que le journalisme. Ses membres n’apprennent pas, ne comprennent rien. Le cul entre deux chaises, souvent le cœur (un peu) à gauche et les privilèges à droite, les quelques survivants de la corporation s’entêtent à se croire encore trente ans en arrière, quand personne ne s’étonnait qu’ils bénéficient d’un traitement de faveur, quand le prestige attaché à leur caste ouvrait toutes les portes et justifiait tous les passes-droits. Mais voilà : c’est terminé. Fini, rauss. Et c’est très bien ainsi.

    Le plus choquant n’est pas dans cette vidéo. Il ne s’agit pas de cette carte de presse ridiculement brandie comme un bouclier symbolique - d’autant plus ridicule que son porteur, venu manifester, n’était pas en train de travailler. Ni de ces protestations inadmissibles des deux journaleux - « On est pas comme les autres » ? Et mon cul, il a une carte de presse ?

    Non, le plus choquant, ce sont les réactions des autres membres de la corporation, tous ceux qui montent au créneau parce que - ô drame, ô violences ennemies - un journaliste s’est pris trois coups de matraque. Ceux-là mêmes qui n’auraient même pas consacré une brève aux violences policières advenues après la manifestation - des gens qui se sont pris des coups de matraque ce soir-là, il y en a eu un (petit) paquet, et beaucoup ne cherchaient pas l’affrontement ; mais voilà : eux étaient comme les autres [2]... - en font d’un seul coup des gorges chaudes. Ceux-là aussi qui n’auraient jamais spécialement pointé l’agressivité et l’animosité des rangées de CRS - comme s’ils étaient doux, parfois ? - en tartinent à l’envi sur le sujet. Avec une mention spéciale à Rue89, dont le papier sur la question est resté en Une du site pendant plus de 36 heures. Manif pour les retraites : les CRS matraquent des journalistes, titre son auteur, Augustin Scalbert. Lequel ne se rend sans doute même pas compte de ce qu’il donne à lire, en filigrane : vivement qu’on en revienne à une situation normale, hein, quand les policiers ne matraquent que des gens ordinaires....

    À ce petit jeu corporatiste, la palme revient à Bruno Roger-Petit, journaliste et chroniqueur sur Le Post. Lui conclut ainsi son billet : « Cette agression d’un journaliste est inquiétante, et révélatrice d’un drôle de climat.(...) Après avoir vu ces sinistres images, et assuré notre confrère de la solidarité nécessaire, on en est réduit à se demander s’il ne va pas falloir ressusciter ce bon vieux slogan des années 68 et suivantes, moqueur et outrancier, très politiquement incorrect, j’en conviens, mais si efficace question com’ : "CRS SS" ? »
    C’est toujours émouvant, la prise de conscience d’un journaliste... Oui-Oui découvre le monde. Façon : Oh, je ne me doutais pas qu’il en allait ainsi dans notre société, mais depuis qu’un collègue - ô mon semblable, ô mon frère - s’est fait un brin matraquer, j’ai vu la lumière. Il serait temps...

    Rien de neuf sous le soleil, évidemment. Il suffit de remonter à l’interpellation et à la garde-à-vue de Vittorio de Filippis, ancien PDG et directeur de la publication de Libération, à la fin du mois de novembre 2008 : le traitement (banalement indigne) par lui subi avait été l’occasion pour la presse de pousser une belle clameur de protestation. Et la profession de prendre (brièvement) conscience de l’urgence de dénoncer la toute-puissance policière et les inacceptables conditions de la garde-à-vue. Ensuite ? Un soufflé qui retombe. Comme ça : pscchhhiiiittttt.

    En ce qui concerne le journaliste-martyr de mardi soir, l’IGS a été saisie. Et - à défaut de pointer un responsable - l’enquête de cette dernière aboutira sans doute à une consigne de bon sens : défense sera faite aux CRS de frapper les ceusses qui brandissent une carte de presse. Ouf...
    Il est peu de chances, par contre, que l’IGS se saisisse du cas de ce jeune homme de 19 ans, blessé à Caen mardi d’un tir tendu de grenade lacrymogène. La photo de la victime est pourtant édifiante :

     [3]

    Le petit con n’avait pas de carte de presse. Sinon, tu penses bien que Bruno Roger-Petit aurait fait un billet...

    Notes

    [1] Un épisode que j’ai raté ; je ne sais pas si je lui ai parlé avant ou après qu’il se soit fait un brin taper dessus.

     

     

    [2] À l’image de ce jeune homme :

    Montage-photo by Lémi, qui tenait absolument à ce que je le place dans le billet. Dont acte.

    [3] Photo AFP/Kenzo Tribouillard.


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  • Risque de chienlit. Guy Môquet récupéré, jeunesse incontrôlée.

    13 octobre 1940, Guy Môquet, 16 ans, résistant, membre du PCF interdit, a été arrêté sur dénonciation par la Brigade spéciale de répression anticommuniste. On sait qu’il fut fusillé.

    Emu, (heu ! récupérateur, vous croyez ?) Nicolas Sarkozy a ordonné que les professeurs lisent à leurs élèves la dernière lettre du martyr.

    Dans le même temps, les jeunes, qui sont pénalement responsables à 13 ans (oublions, je vous prie, la recherche des futurs délinquants chez les mômes de 3 ans), qui peuvent, à 16 ans, entrer dans le monde du travail et y conduire des machines dangereuses, manipuler des produits toxiques, grimper sur des échafaudages, qui peuvent se marier, sont invités par plusieurs ministres à ne pas mettre le nez dans la rue en groupe et à rester au chaud avec nourrice, biberon, doudou.

    Pourquoi ? Eh bien je vais vous le dire : c’est dangereux.

    Pourquoi c’est dangereux ? Eh bien parce que les rues sont quadrillés par des robocops armés, casqués, gantés, bottés, bardés de pare-tibias, de pare-chevilles, de pare-épaules, de pare coudes. Ce sont des keufs, poulets, condés, cognes, bourres, bleus, képis, flics, perdreaux, poulardins.

    Ce sont les forces qu’on a dressées, équipées, gonflées, assurées de l’impunité.

    Donc, disent nos gouvernants dont la tâche est de veiller sur la sécurité publique (ils nous le répètent assez), on ne vous garantit pas que nos matraqueurs assermentés ne vont pas casser des crânes, nos lanceurs de grenades tirer à l’horizontale. Et va savoir si des tasers ou flashball, ne vont pas viser des visages, nos véhicules renverser des traînards, nos experts en arrestation écraser du genou des cages thoraciques jusqu’à étouffement. Va savoir.

    Et la faute en sera aux victimes qui, au lieu de rester devant la télé à écouter les explications de Woerth, ministre de la pédagogie (et des parfums l’Oréal), seront sortis de chez eux pour crier : « Ferme-là, menteur ! ».

    On ne leur a pas appris, à l’école, que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire (sans parler de la politesse) ?

    Théophraste R. (ex-fabriquant de chienlit) legrandsoir.info.

    URL de cette brève
    http://www.legrandsoir.info/+Risque-de-chienlit-Guy-Moquet-recupere-jeunesse-incontrolee+.html

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  • Jean-Michel Apathie : obsessionnel et poujadiste

    Bernard GENSANE

    Il y a une cinquantaine d’années, un sociologue britannique des médias, dressant une typologie des éditorialistes en fonction du lieu d’où ils s’exprimaient, distinguait trois positions :

    - celle de “Sirius” (comme Hubert Beuve-Méry) : le journaliste parle d’un point imaginaire éloigné de la terre, du personnel politique, des lecteurs ; il est “objectif” parce que sans liens avec la contingence,

    - celle de l’initié, l’insider, celui qui connaît les choses de l’intérieur, qui est dans la place, et fait donc profiter ses lecteurs de sa proximité avec les gens d’en haut dont il partage le style, les bonnes manières, les valeurs (les journalistes du Times, du Figaro),

    - celui qui perçoit de l’extérieur, l’outsider, qui “sait”, parce qu’il est au parfum, parce qu’on ne la lui fait pas, qui a ses entrées dans le grand monde mais qui s’exprime au niveau de ses lecteurs en répondant à leurs attentes et en exprimant (prétendument) leur point de vue.

    Jean-Michel Apathie appartient, bien sûr, à la troisième catégorie des observateurs politiques.

    Il faut s’arrêter un instant sur son itinéraire peu banal. Issu d’un milieu modeste, il quitte l’école à quatorze ans et travaille comme garçon de café ou vendeur de voitures (sa page Wikipédia). Il reprend des études à vingt-quatre ans. Il obtient des diplômes en journalisme et en droit public. Ce parcours méritant le situe et le constitue. Apathie est différent des autres (il n’a pas fait Sciences Po en compagnie des responsables politiques de sa génération) et s’autorise à parler au nom de ceux qui en ont bavé. Avec Apathie, on est dans le personnel, les fibres, le réactif, l’émotion. En septembre 2008, il expliquait sa passion pour la politique : «  J’ai le virus, je ne connais pas de lassitude.

    L’actualité m’intéresse toujours autant, il se passe toujours quelque chose de passionnant. Dans la politique, il y a des snipers, des trahisons, des complots, du danger partout. On y trouve de l’irrationnel, du charme, de la solitude, des drames. La politique prête à la tragédie ». Telle est sa passion : la politique ressentie comme un film à suspense, avec des larmes, des destins croisés. On ne s’étonne pas qu’il avoue venir de la gauche (il fut membre du Parti socialiste de 1982 à 1986, donc quand ce parti était au pouvoir) sans jamais avoir été de droite. Il quitte le PS lorsqu’il apprend l’existence de la fille cachée de Mitterrand (sacrément dialectique !) et va se consacrer au “ mensonge ” en politique. Il fera également une fixation sur le sonotone (lui aussi caché) de Chirac, autre preuve que le mensonge est consubstantiel à ceux qui nous gouvernent, surtout s’ils ont, à cause de leur surdité, une perception déformée du monde. En bon outsider, il indique avoir voté blanc à tous les scrutins depuis 1988, sauf lors du référendum sur le Traité de Maastricht, où on serait surpris qu’il ait rejoint le camp du Non.

    De fait, il va travailler deux ans pour Politis (qui ne recrute pas ses collaborateurs au hasard), dont il sera chef du service politique, puis dans divers quotidiens et hebdomadaires nationaux avant d’exercer dans les médias radiophoniques et télévisuels. Toujours à un haut niveau : chef du service politique à France Inter (qu’il quittera, vexé de ne pas pouvoir présenter l’éditorial du matin), intervieweur à RTL, responsable du “ Grand Jury ” RTL-Le Figaro-LCI. Dans le même temps, il donnera des chroniques à Marc-Olivier Fogiel pour son émission “ On ne peut pas plaire à tout le monde ” et au “ Grand Journal ” de Michel Denisot (Canal+).

    De Politis à Fogiel et aux bobos de Canal+, Apathie est donc passé d’une conception en profondeur de la politique au degré zéro des coups de gueule, des “évidences ”, de la simplification à outrance. Chez Denisot, il est parfois aidé – et c’est alors désastreux de médiocrité et de lâcheté – par Ariane, l’arrière-arrière-arrière-petite-nièce du compositeur Jules Massenet. On les verra s’en prendre à Guillon et à Porte, KO debout après leur éviction de France Inter, sans que ces derniers puissent se défendre, ou à leur tête de Turc actuelle, Jean-Luc Mélenchon, qui a la langue bien pendue lorsqu’il s’agit de dénoncer les journalistes carpettes.

    Dans un récent article, Marianne2.fr, exposait les obsessions politiques du journaliste. Peu nombreuses, ces marottes. Lorsque l’on chronique avec l’aide d’Ariane Massenet, il faut faire simple, formaté. Mélenchon est violent lorsqu’il traite Pujadas (systématiquement non gréviste, comme tous les présentateurs de Canal+, d’ailleurs) de laquais. Point final. Pujadas, et d’autres, sont-ils effectivement des laquais ? Peut-on s’interroger, sans basse polémique, sur les relations entre les journalistes et le personnel politique, sur celles qui unissent les journalistes à leurs employeurs, marchands d’armes, membres du CAC 40 ? Non, bien sûr. Dans ses interviews pour RTL, Apathie assène qu’une grève est systématiquement inutile, sans jamais s’interroger sur le sens des mouvements sociaux, sur l’inévitabilité des crises.

    Comme il réduit l’essence des problèmes à une peau de chagrin, Apathie use, jusqu’à la corde, un discours clos renfermant deux ou trois concepts ressassés presque quotidiennement : la dette est trop importante, les fonctionnaires sont trop nombreux, critiquer les médias est démagogique, les manifestations sociales sont inefficaces en démocratie.

    Celui qui ne vient pas du moule mais qui est parvenu à faire sa place au soleil s’en prend avec jouissance aux marginaux de la politique. Arnaud Montebourg est vilipendé à plusieurs reprises pour avoir dénoncé la « tradition délinquante » de TF1, cette entreprise pourtant respectable qui vend du cerveau vide à Coca Cola.

    Selon Marianne2.fr, au moindre surgissement d’une contestation (un droit en démocratie), «  le cerveau apathien se met en mode automatique ». Il peut s’agiter devant son micro, à l’extérieur rien ne doit bouger. Le Parlement fait la loi, donc « on » ne « comprend » pas « l’agitation sociale ». Pourtant, si un p’tit gars comme Apathie a pu reprendre des études, c’est bien grâce aux mouvements sociaux, en particulier à Mai 68 qui a facilité l’accès à l’enseignement supérieur de travailleurs déjà entrés dans la vie active (et vive l’examen spécial d’entrée à l’université !). Pour Apathie, la démocratie est un état de fait, une congélation, un instant parfait, sûrement pas un rapport de forces, des luttes, des avancées, des brèches. Et il n’a pas son pareil pour surréagir en poujadiste. Voyons-le se gausser du care, cher à Martine Aubry.

    La responsable du Parti socialiste souhaite, selon Le Monde, "redynamiser la pensée sociale progressiste". "Nunucherie", explose Apathie, en lançant un exocet au Monde : " Déjà, le titre. Qui a imaginé ce fabuleux titre ? Le rédacteur du papier, Olivier Schmitt ? Son rédac’ chef ? Un secrétaire de rédaction ? Le directeur du Monde soi-même ? On voudrait savoir. « Redynamiser » situe déjà l’action à un certain niveau d’exigence. Mais quand en plus on apprend qu’il s’agit de la « pensée sociale progressiste », alors là mes amis et mes aïeux, on prend son Monde solidement dans ses mains et on s’assoit parce qu’on sait que ça sera du lourd ".

    Pour Apathie, le journalisme politique se résume à un questionnement d’autorité entre un journaliste qui se met au même niveau de responsabilité que l’élu qui doit lui rendre des comptes (d’où le mot “ Jury ”, très bien trouvé).

    Apathie est hargneux parce qu’en maverick (en franc-tireur qui vient de loin et se veut non conformiste), il n’a pas l’aisance naturelle des journalistes qui appartiennent – ou croient appartenir – au grand monde : les Barbier, les Giesbert, les Mougeotte.

    Bernard GENSANE

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  • Au Chili, derrière l’euphorie médiatique, les hommes

    Le sauvetage, grâce à un puits d’évacuation, des trente-trois mineurs bloqués dans la mine de San José a été un succès. Des milliers de journalistes ont convergé du monde entier vers le lieu du « miracle ». Depuis l’annonce de l’accident, le président chilien, M. Sebastián Piñera, ne s’épargne aucun effort pour montrer qu’il supervise personnellement les travaux : sa cote de popularité a d’ailleurs grimpé de dix points depuis le lancement d’une opération qu’il estime « sans comparaison dans l’histoire de l’humanité ». Mais une fois passé le temps des réjouissances – toutes naturelles –, le Chili s’interrogera-t-il sur les conditions qui ont rendu possible cet accident ?

    22 août 2010, 14 h 30. Copiapó, désert d’Atacama, au Nord du Chili. Quelques lettres griffonnées à l’encre rouge remontent d’un conduit, foré au-dessus de la mine de San José, dans l’une des régions les plus arides du monde : « Nous allons bien dans le refuge, tous les trente-trois. »

    Trente-deux mineurs chiliens et un bolivien sont coincés à près de sept cents mètres sous la surface de la terre, enterrés vivants dans les entrailles d’une mine de cuivre et d’or. Depuis l’effondrement de plusieurs murs de soutènements, sous des milliers de tonnes de roche et de boue, ils survivent tant bien que mal dans l’un des refuges encore accessibles. Ils boivent les eaux de ruissellement, rationnent leurs maigres denrées alimentaires, et souffrent d’une chaleur étouffante. Mais, leur petit mot le démontre : ils sont en bonne santé.

    Cette découverte est saluée par une liesse populaire : tout un peuple communie avec « ses » mineurs dans un élan de solidarité qui parcourt la cordillère des Andes et plonge jusqu’aux provinces du Sud du pays. « Oui, les héros existent bien », titre le journal à grande diffusion Las Ultimas noticias dans une édition spéciale du 23 août 2010. Le campement de San José où se sont installées les familles des mineurs est rebaptisé « campement de l’espoir ». Les travaux de sauvetage débutent.

    Le 13 octobre, lorsque les premiers mineurs retrouvent la liberté, pas moins de mille sept-cents journalistes du monde entier les attendent, au milieu des drapeaux chiliens. Pour se préparer au « grand jour », les mineurs ont même dû suivre des leçons de « media-training » – au fond de la mine – en prévision de l’avalanche d’interviews et d’émissions télévisées (sans compter les propositions d’adaptation de leur histoire au cinéma, dans diverses langues).

    Durant deux mois, le ministre des mines – et ancien cadre dirigeant de la filiale chilienne d’ExxonMobil –, M. Laurence Golborne, a joué les animateurs vedettes. Sans jamais quitter son blouson aux couleurs du pays et des festivités liées au bicentenaire de l’indépendance (1810-2010), il embrassait les proches des victimes et commentait les moindres progrès de l’opération de sauvetage. Mais le jour « J », c’est le président lui-même qui s’est placé sous les feux des projecteurs.

    Cinq heures onze du matin : le premier mineur sort du puits d’évacuation. Il embrasse son enfant, son épouse puis… le président. Quatre minutes plus tard, ce dernier fait sa première déclaration et remercie Dieu, « sans qui ce sauvetage n’aurait pas été possible ». Il ajoute : « Aujourd’hui, nous pouvons nous sentir plus orgueilleux que jamais d’être chiliens. »

    Pour l’exécutif, le drame présentait certains avantages. M. Sebastián Piñera, président-entrepreneur multimillionnaire élu le 17 janvier 2010, connaît des débuts difficiles (1). Sa gestion désastreuse des conséquences du tremblement de terre de février dernier suscite de nombreux mécontentements cependant que les mobilisations et grèves de la faim des Indiens Mapuches, dans le sud, lui donne du fil à retordre. Le martyre des « 33 » représentait donc une occasion rêvée d’organiser, deux mois durant et en direct, un formidable spectacle télévisé. Alors que les « 33 » étaient proclamés « héros du bicentenaire de l’indépendance », tout fut fait pour transformer l’élan de solidarité en un consensus politique : « tous unis » derrière le président Piñera. Pourtant, selon le journaliste Paul Walder, l’accident de San José constitue surtout une allégorie du Chili contemporain, un pays où la classe ouvrière se trouve « ensevelie » sous un système qui l’opprime (2).

    Dans la région d’Antofagasta,
    277 gisements sur 300 sont exploités
    sans être aux normes

    Dans les faits, les trente-trois mineurs surmédiatisés demeurent paradoxalement sans voix. Ni eux, ni leur familles, ni le mouvement syndical – historiquement puissant dans ce secteur, mais affaibli par la dictature et ses réformes néolibérales –, n’ont eu l’occasion de donner leur analyse des causes de l’accident. A l’extérieur, ceux qui ont réussi à échapper à l’éboulement tentent de rappeler que leurs salaires n’ont pas été versés depuis plusieurs semaines : « Arrête ton show Piñera, nous sommes aussi trois cents dehors (3). » Ils se heurtent à l’indifférence générale.

    Le Chili est l’un des fers de lance du capitalisme minier latino-américain. L’extraction représente 58 % des exportations et 15 % du produit intérieur brut (PIB). Le pays exploite le charbon, l’or et surtout le cuivre, dont il est le principal producteur au monde (avec 40 % du marché), notamment grâce à la plus grande mine à ciel ouvert de la planète (Chuquiquamata). Le Chili disposerait même de réserves équivalentes à deux cents ans d’exploitation.

    Au moment des grandes nationalisations de 1971, le président socialiste Salvador Allende avait estimé que l’exploitation du cuivre constituait le « salaire du Chili ». Le gouvernement de l’Unité populaire avait alors exproprié les grandes firmes américaines et transféré leur propriété à la Corporation nationale du cuivre (Codelco).

    A partir du coup d’Etat de 1973, la dictature, puis la démocratie néolibérale, inversèrent la logique en offrant de nombreux gisements en concession aux entreprises privées nationales et internationales. Sans oublier de ramener les taux d’imposition à l’un des niveaux les plus faibles au monde (4) et les conditions de sécurité à leur plus simple expression. Elles sont parfois inexistantes. Peu importe, de toute façon : dans la région d’Antofagasta, 277 gisements sur 300 sont exploités sans être aux normes. Dans un tel contexte, l’exploitation minière devient une activité très lucrative.

    Trente-et-un morts par an

    Tout irait néanmoins pour le mieux puisque le développement de l’activité aurait propulsé les mineurs au rang de véritable « aristocratie ouvrière ». Leurs salaires ne sont-ils pas jusqu’à trois fois supérieurs au salaire minimum (262 euros mensuels) ? Mieux, ajoutait un quotidien du soir : « Le drame des “33” de San José et l’opération en cours pour les sauver ne doivent pas faire oublier l’essentiel : la grande majorité des mineurs chiliens travaillent dans d’excellentes conditions de sécurité (5).  » Pourtant, avec trente-et-un morts par an, en moyenne (sur un total de 106 340 personnes travaillant dans la mine et les gravières), on a connu environnement plus engageant.

    « San José est un cauchemar. C’était dangereux, je le savais, tout le monde le savait, déclare l’un des mineurs rescapés. Il n’y a qu’un mot d’ordre : productivité  (6).  » La compagnie minière San Estaban – qui exploite le sous-sol du pays depuis plus de deux cents ans – appartient à MM. Alejandro Bohn (60 % du capital) et Marcelo Kemeny (40 %), le fils du fondateur de la compagnie. Des deux mines qu’ils possédaient, l’une a dû fermer, épuisée. Il fallait donc que San José continue à financer le train de vie des dirigeants de la société.

    A San José, la hausse du prix du métal sur le marché mondial se traduit par une intensification du travail, le recours quasi-systématique aux heures supplémentaires (jusqu’à douze heures par jour) et… une certaine désinvolture dans le domaine de la sécurité : quand, au moment de l’accident, le 4 août, les trente-trois mineurs se précipitent dans la cheminée de secours pour remonter, ils découvrent qu’aucune échelle n’y a été installée...

    Une surprise ? Non : depuis 1999, les accidents se multiplient. En 2004, suite à la mort d’un ouvrier, les syndicats avaient déposé une plainte d’abord rejetée par la cour d’appel. Finalement, en 2005, c’est la fermeture sur décision de la direction du travail. Pourtant, la mine rouvre en 2009, sans que l’ensemble de l’exploitation ait été mise aux normes. En juillet 2010, nouvel accident : un mineur a les jambes broyées. Malgré tout, trois semaines plus tard, le service national de géologie et des mines (Sernageomin) autorise le maintien de la production. Plusieurs syndicalistes parlent de corruption. Vingt-six familles de mineurs ont même décidé de porter plainte contre les propriétaires et l’Etat.

    M. Nestor Jorquera, président de la Confédération minière du Chili (syndicat qui regroupe dix-huit mille salariés), regrette que le Chili ne soit pas signataire de la convention 176 de l’organisation internationale du travail (OIT) sur la sécurité et la santé dans les mines. Il dénonce surtout une législation du travail régressive, héritage de la dictature. Le droit de grève, par exemple, est limité.

    Malgré quelques programmes de prévention des risques, la superintendance de sécurité sociale (ministère du travail) reconnaît que 443 personnes sont décédées suite à un accident du travail en 2009 (282 pour le premier semestre 2010), tandis que 191 685 accidents non mortels ont été enregistrés l’année dernière (pour une population active de 6,7 millions d’individus).

    Le 28 août 2010, le président Piñera a annoncé la création d’une « superintendance des mines » (les syndicats n’y seront pas représentés), renvoyé le directeur du Sernageomin et promis l’augmentation des contrôles et du nombre d’inspecteurs. Il faut dire que ces derniers sont aujourd’hui... seize, pour contrôler plus de quatre mille mines réparties dans tout le pays (7).

    Franck Gaudichaud

    Maître de conférences en civilisation hispano-américaine à l’université Grenoble 3. A dirigé : Le Volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme en Amérique latine, Textuel, Paris, 2008.

    (1) Voir Franck Gaudichaud, « Tremblement de terre politique et retour des Chicago boys », Recherches internationales, juillet 2010 (accessible sur le site du Centre tricontinental).

    (2) Paul Walder, « La sepultada clase obrera », Punto Final, n° 717, Santiago (Chili), septembre 2010.

    (3) José Luis Córdova, Diarioreddigital.cl, 8 octobre 2010.

    (4) En juin 2010, le ministre des mines reconnaissait que la fiscalité minière au Chili était la troisième plus faible au monde (Radio Cooperativa, 1er juin 2010).

    (5) « Au Chili, les mineurs forment une aristocratie ouvrière enviée », Le Monde, 21 septembre 2010.

    (6) Cf. Jean-Paul Mari, « La malédiction de San José », Le Nouvel Observateur, n° 2395, 30 septembre 2010.

    (7) Andrés Figueroa Cornejo, « Treinta y tres mineros, uno tras otro », Agencia latinoamericana de información, 10 septembre 2010.

    source 


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