• Antisystème ? Bien sûr !

    Josep Maria ANTENTAS, Esther VIVAS

    À la suite des incidents du 29-S* à Barcelone, la critique contre les "antisystème" a inondé le débat dans les médias en associant, de façon réductrice et hors contexte, la notion d’ "antisystème" et la violence urbaine.

    Sans lien commun avec cette image qu’on veut lui coller, la pratique au quotidien des « antisystème » se trouve dans les associations de quartier opposées à la spéculation immobilière, dans le syndicalisme alternatif, dans le militantisme contre le changement climatique, dans les forums sociaux, dans la défense du territoire face aux grandes infrastructures, dans les centres sociaux autogérés, dans la conception d’expériences de consommation alternative et dans le développement de la l’agriculture biologique, ou bien dans les tentatives d’ouvrir une brèche dans le système politique en promouvant des candidatures alternatives.

    Les mouvements sociaux alternatifs se déterminent comme étant des moteurs du changement social, ils élaborent des propositions novatrices et encouragent à de nouvelles formes de sociabilité, de pensée critique et de création artistique, en libérant la créativité humaine corsetée dans les routines quotidiennes.

    Dans un contexte où la crédibilité et la légitimité du modèle économique actuel laisse les gens perplexes, et bien que les valeurs de ce modèle imprègnent profondément les consciences de ceux d’en bas, le pouvoir en place lutte pour éviter que le discrédit et le mal-être ne se transforment en mobilisation. Pour y parvenir il est nécessaire que les travailleurs pensent que cette mobilisation ne sert à rien et que tout est perdu d’avance. Et donc, les discours officiels serinent qu’il est impossible d’appliquer une autre politique, d’aller contre les marchés internationaux, que les réformes annoncées sont inévitables ; toutes les tentatives de faire passer le message médiatique décrivant le 29-S comme un échec ont un seul objectif : la démoralisation.

    Il s’agit également de discréditer l’anticapitalisme émergent et les mouvements sociaux. Les tentatives de les criminaliser et de les stigmatiser sont prévues pour créer un gouffre infranchissable entre les minorités militantes et le gros des troupes des secteurs populaires. Nous l’avons vu au début du siècle au moment de l’essor du mouvement « antimondialisation » et nous pouvons le voir aujourd’hui en plein cœur des résistances à la crise.

    Le sensationnalisme autour des violences le 29-S visait à discréditer directement la grève, dans le cas des milieux réactionnaires qui y étaient opposés, ou à discréditer les mouvements sociaux alternatifs, dans le cas de la gauche institutionnelle qui était favorable à l’appel mais contre une perspective de rupture avec l’ordre actuel des choses.

    Le traitement médiatique de l’information sur les actions violentes lorsque celles-ci ont lieu dans des manifestations ou dans des actions de protestation, contraste fortement avec celui de la violence de toute sorte qui émane du pouvoir, la domination et l’exploitation du système actuel, qui ne saute pas souvent aux yeux et qui est installée. De fait, l’accent mis exagérément sur les dégâts occasionnés à des immeubles le jour de la grève sert à cacher les violences beaucoup plus graves portées, ce jour-là, sur des personnes ; tel que la répression policière contre les piquets de grève syndicaux et, surtout, les menaces patronales contre les travailleurs pour qu’ils ne participent pas à la grève.

    Face à un système fermé et violent, incapable de satisfaire les besoins basiques de la majorité des êtres humains, responsable d’une crise écologique mondiale qui menace la survie même de l’espèce, nombreux sont ceux qui comme nous se considèrent antisystème, bien que nous ne voyons pas l’utilité d’user d’un concept, fabriqué par les mass-médias, à connotations nettement péjoratives. Si le système auquel nous sommes opposés est le capitalisme, il n’y a rien de mieux que de nous définir comme anticapitalistes.

    Malgré son supposé caractère négatif, l’anticapitalisme, tel que nous l’entendons, débouche directement sur l’énoncé de propositions alternatives qui pointent vers un autre modèle de société. « L’indignation est un commencement. Une manière de se lever et de se mettre en route. On s’indigne, on s’insurge, et puis on voit », écrivait le philosophe français Daniel Bensaïd. Du premier refus de l’existant on passe ensuite à la défense d’une logique opposée à celle du capital et de la domination.

    Les limites du terme sont, en quelque sorte, les limites de la période actuelle, restreinte encore à la résistance et à la (re)construction, marquée par la difficulté d’exprimer une perspective stratégique dans le positif et pour affirmer, autant une perspective révolutionnaire de transformation, qu’un horizon alternatif de société. Les grands concepts de l’histoire du mouvement ouvrier, comme « socialisme » ou « communisme », ont aujourd’hui une signification équivoque à cause de l’échec des projets émancipateurs du XXème siècle. On a encore besoin de nouvelles expériences fondatrices pour imposer de nouveaux termes ou récupérer les anciens.

    Vue la manière dont va le monde, l’anticapitalisme est aujourd’hui un pari parfaitement raisonnable et un véritable impératif moral et stratégique. Ce ne sont pas les « antisystème » qui doivent se justifier, mais plutôt aux « pro-système » de le faire. « On ne peut pas rester neutre dans un train lancé à toute vitesse », nous rappelait l’historien Howard Zinn dans son autobiographie, et encore moins dans un train qui se dirige vers un précipice comme le fait l’humanité, pour reprendre la métaphore lucide de Walter Benjamin. Il faut choisir entre deux logiques antagoniques, celle de la concurrence et du tous contre tous ou celle des biens communs et de la solidarité. Tel est le dilemme posé par les mouvements anticapitalistes et anti-systémiques d’aujourd’hui.

    Josep Maria Antentas et Esther Vivas

    Note : (*) Le 29-S : Jour de grève générale, le 29 septembre 2010 en Espagne, suivie par 10 millions de personnes dont 1,5 millions de manifestants contre les mesures antisociales du gouvernement Zapatero.

    * Josep Maria Antentas et Esther Vivas sont membres de Izquierda anticapitalista (Gauche anticapitaliste, Etat espagnol) et auteurs de “Resistencias Globales. De Seattle a la crisis de Wall Street” (Editorial Popular, 2009). Article publié dans Público, 15/10/2010., traduit de l’espagnol pour Esteban G. et Fausto Giudice. | Tlaxcala, le réseau international des traducteurs pour la diversité linguistique.

    + info : http://esthervivas.wordpress.com/fr...

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    http://www.legrandsoir.info/Antisysteme-Bien-sur.html

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  • Enregistrements du colloque du Lundi 18 Octobre 2010 à l'Assemblée Nationale

    Lois anti-terroristes 25 ans d'exception
    Tarnac, un révélateur du nouvel ordre sécuritaire

    » Programme de la journée
     

    Écoutez 1ère TABLE RONDE (01h29mn)

    Contexte des lois antiterroristes

    Modérateur : Gilles Sainati, Magistrat

    En réponse à telle ou telle circonstance exceptionnelle, depuis 25 ans se sont accumulées dans le droit toutes sortes de dispositions, de procédures, d'instances, de dérogations visant à "lutter contre le terrorisme". À l'épreuve, il apparaît que ces exceptions ont une fâcheuse tendance, une fois admises, à contaminer l'ensemble du droit, devenant le modèle de nouvelles normes juridiques toujours plus menaçantes Depuis le Patriot Act, cette logique a trouvé son point de référence mondial, vers quoi un grand nombre d'Etats semblent tendre. Comment analyser cette évolution ?

    • Jean-Claude Paye, Sociologue
    • Serge Portelli, Magistrat
    • Hélène Flautre, Députée européenne; Membre de la Commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieurs au Parlement européen
    • William Bourdon, Avocat
    Écoutez

    Dossier Tarnac, où en sommes-nous ?

    (01h00mn)
    Les avocats de la défense exposent
    • Jérémie Assous
    • W. Bourdon
    • Th. Lévy
    Écoutez 2ème TABLE RONDE (01h00mn)

    Gouvernance et terrorisme

    Modérateur : Patrick Braouezec, Député

    Ce que l'on nomme de nos jours "démocratie" s'est souvent accommodé, du moins tant que leurs activités restaient marginales, d'organes non soumis à ses critères, comme les services secrets ou de renseignement. Or il semble que, sous couvert de lutte contre le terrorisme, de protection de l'Etat et des populations, ces organes soient en train de prendre une importance et une autonomie nouvelles. Tarnac peut être vu comme un exemple de ce qui se passe lorsque le renseignement fusionne avec le judiciaire. Comment peut-on nommer un régime qui traite comme "terroriste" toute opposition radicale ? A l'inverse, quel est le rôle de la "menace terroriste" dans les nouvelles façons de gouverner ?

    • Alain Brossat, Professeur de philosophie
    • Jean-Claude Monod, Chercheur au CNRS
    • Gilles Sainati, Magistrat
    • Carlo Santulli, Professeur de droit
    Écoutez 3ème TABLE RONDE (01h25mn)

    Que pouvons nous opposer à l’exception antiterroriste ?

    Modérateur : Noël Mamère, Député et André Valini , Député

    C'est le plus souvent par souci de "l'efficacité", des "résultats", que l'on justifie l'entrave aux grands principes du droit, quand ce n'est pas par l'émotion du moment. Quelle est cette "efficacité" dont se prévaut "l'exception" antiterroriste ? Que seraient des principes qui ne se laisseraient pas constamment contourner et rejeter au rang de vieillerie par l'excuse de l'efficacité ? Au nom de quoi, et comment, s'opposer au démantèlement de nos libertés ?

    • Jean-Pierre Dubois, Président de la Ligue des Droits de l’Homme
    • Matthieu Bonduelle, Secrétaire Général du Syndicat de la Magistrature
    • Antoine Comte, Avocat

    Réflexions de fin de journée

    (00h55mn)
    Écoutez
    • Edwy Plenel, Mediapart »
    Écoutez
    • Thierry Lévy, Avocat

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  • Résolus à jouer la carte de l'originalité parmi des artistes qui se font appeler par leur vrais noms et prénoms, chacun des membres du groupe prend un nom de scène. Selon leurs propres termes, David Boring sera " le chanteur américain ", Martin Luther BB King "le guitariste sexy ", et Eurobélix, " l'ingénieur du son trop sympa et trop gentil " .

    Humour potache et son à la fois vintage et décalé ... arrangements électroniques et phrasé hip-hop ...


    J'aime vraiment, merci à Chonchon pour la découverte ^^


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  • logo Gistilogo ldh.jpegLogo Iris

    Communiqué commun du Gisti, d'Iris et de la LDH - 22 octobre 2010 -

    Le gouvernement peut poursuivre en toute quiétude le fichage biométrique des Rroms, de tous les autres étrangers bénéficiant de l’aide au retour, ainsi que de leurs enfants. Ainsi en a décidé le Conseil d’État, en rejetant le 20 octobre 2010 le recours formé par le Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), l’association Imaginons un réseau Internet solidaire (Iris) et la Ligue des droits de l’Homme (LDH) contre le décret de création du fichier Oscar.

    Alors que la Commission européenne a annoncé le 19 octobre qu’elle renonçait à ouvrir une procédure d’infraction contre la France pour absence de transposition de certaines garanties minimales de procédure imposées par la Directive sur la libre circulation, le Conseil d’État a donné dès le lendemain carte blanche au gouvernement pour poursuivre son fichage et sa traque des étrangers, ressortissants communautaires ou non.

    L’ensemble des moyens soulevés par le Gisti, Iris et la LDH a été rejeté. Tout en reconnaissant la base légale incertaine du dispositif de l’aide au retour - fixé par une circulaire de 2006 non publiée selon les termes de la réglementation en vigueur et donc réputée abrogée à la date de publication du décret contesté -, la décision dépasse résolument ces incertitudes. Sur l’ensemble des moyens, les conclusions du Conseil d’État ne s’éloignent guère du mémoire en défense du gouvernement, y compris pour apprécier la pertinence et l’adéquation aux finalités du traitement des données enregistrées et de leur durée de conservation.

    À titre d’exemple, la durée de conservation de 5 ans n’est nullement considérée comme arbitraire, alors même qu’elle est de loin supérieure au délai de prescription de l’action publique en matière contraventionnelle (1 an) voire délictuelle (3 ans). Rappelons qu’il s’agit uniquement d’éviter qu’un « pécule » de 300 euros soit indûment accordé plus d’une fois ! De même, la collecte de 10 empreintes digitales est à rapporter aux 2 seules empreintes exigées par la réglementation européenne en matière de passeports biométriques, dont les enjeux sont tout de même plus sérieux !

    Le recours à de tels arguments – dont on peut estimer qu’ils sont plus politiques que juridiques -  est à rapprocher de l’accélération soudaine de l’instruction, comme s’il importait surtout de lever au plus vite l’hypothèque qui pesait sur la légalité d’Oscar. Certes, les associations requérantes avaient elles-mêmes demandé au Conseil d’Etat de tenir compte de l’urgence de la menace pesant sur les Roms. Elles avaient d’ailleurs obtenu de la sous-section compétente pour instruire le dossier que la séance publique soit avancée à la mi-novembre. Les associations requérantes ont été informées que la séance aurait finalement lieu bien plus tôt, le 29 septembre, laissant ainsi à peine 10 jours ouvrés au Rapporteur public pour présenter ses conclusions.

    Le fichage biométrique des Rroms ne connaît désormais plus aucun obstacle. Il est lourd de conséquences en termes de restrictions à la liberté de circulation des ressortissants communautaires comme l’ont pourtant démontré les associations, et, au-delà, de l’ensemble des étrangers bénéficiaires de l’aide au retour.

    Pour plus de détails sur le fichier Oscar, la procédure de recours et le dispositif de l'aide au retour, voir: http://www.iris.sgdg.org/actions/fichiers/

    Contact : Meryem Marzouki, contact@iris.sgdg.org , Tel : 01 44 74  92 39


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  • D’une minorité fantasmée à une majorité révoltée

    TAIMOIN

    Sarkozy de Nagy-Bocsa va reprendre sa batmobile pour naviguer dans les parages de Pluton, nous apprennent les médias, alors que la lutte contre sa réforme bat le pavé et les usines massivement. Il devrait s’intéresser, plutôt donner leçon au bas peuple par voie de discours ici ou là, entouré comme il se doit par sa phalange personnelle de quatre-vingt robocops, slalomant en secret entre les manifestants qui souhaitent lui parler du pays. Jamais il n’est prévu dans son agenda qu’il prononce le moindre propos sur une de ces régressions dont il nous assomme depuis qu’il est au pouvoir, la « réforme des retraites.

    Comme d’ordinaire, il s’efforcera de concurrencer Don Quichotte en multipliant les pauses matamoresques et les proses grandiloquentes. Et qui veut l’entendre saura qu’il faudrait lui passer sur le corps pour obtenir qu’il arrête de cingler le pays déjà exsangue avec ses réformes économiquement stupides, politiquement suicidaires pour sa caste UMP et moralement indignes...

    Qu’à cela ne tienne. Les trois-quarts des français, consultés par sondage BVA piétinent sa popularité, sa réforme des retraites en particulier et ses réformes en général. L’ensemble du pays ne veut plus ni les idées, ni les actes, ni la personne même de Sarkozy de Nagy-Bocsa.

    Pour réplique à cette inqualifiable audace, l’autiste autocrate dégaine Hortefeux, avant de s’en aller en terre de mission. Hortefeux déboule donc aujourd’hui, avec une formule dum-dum : « « Nous ne laisserons pas bloquer le pays et nous ne laisserons pas les voyous impunis. »

    Fouilles en territoire sémantique miné.

    « Nous » renvoie naturellement à une dichotomie usée que le Sarkoland chérie. Il y aurait le pays réel, la France majoritaire, silencieuse, bosseuse et obéisseuse qui profiterait des bienfaits de l’ultra-libéralisme et une poignée d’agitateurs, feignants et subversifs, la face sombre du pays, qui méconnaîtrait les efforts des gouvernants pour lui améliorer la vie.

    Dichotomie proprement hallucinante au regard de ce que l’on sait du pays réellement réel. Un pays où huit millions des français sont en deçà du seuil de pauvreté et dix pour cent des habitants possèdent vingt-quatre pour cent des richesses, soit huit fois plus que les dix pour cent les plus pauvres. Ce, sans affiner et comparer avec les dix plus grosses fortunes de France, qui cumulent à elles seules un patrimoine de cent milliards d’euros, soit cinq millions cinq cent soixante-sept mille années de SMIC, soit un quinzième de toute la dette publique de la France, soit cinq fois le « trou de la Sécu », qui oblige nos aimés gouvernants à dérembourser des médicaments indispensables aux malades de longue durée.

    « Nous ne laisserons pas bloquer le pays ». Un couperet qui tombe après deux ans de manifestations de plus en plus massives contre une réforme, une seule. Une seule réforme qui s’inscrit, trop fortement pour passer le cap de la résignation, dans la logique de dizaines d’autres visant à instaurer la pensée et l’ordre ultra-libéral, sans entamer les profits des multinationales bancaires qui gouvernent Sarkozy de Nagy-Bocsa et nous derrière, ou empêcher celles-ci de s’emparer de l’éducation, de l’audio-visuel, de l’énergie, du transport, de la santé, de la sécurité, et bientôt, exemple américain oblige, de la défense.

    Rupture, donc, avec un modèle social conquis à la Libération, pour le bien-être citoyen, économique et social des français et, accessoirement, l’héritage gaulliste donc Sarkozy de Nagy-Bocsa e eu le front de se revendiquer alors qui le piétine aujourd’hui en nous livrant aux firmes capitalistes et nous bradant aux USA pour un strapontin à l’OTAN.

    Rupture frénétique et majeure qui creuse sans cesse la crise, pour consacrer la fin de la politique au sens noble, radicaliser les communautarismes, étouffer pensées, libertés et avenir dans sa poigne d’or fin, devant les socialistes agenouillés dans le palais où les rois célébraient leur gloire, Versailles temple honni de l’aristocratie qu’ils acceptent, cautionnent, encouragent, en attendant 2012 et l’oubli des français.

    Non, décidément non, circulez y a rien à contester. Par cette destruction des retraites en forme de lettre de cachet, les nobliaux au pouvoir nous apportent décidément le Bien, qu’on se le dise !...On refuse non seulement de retirer la réforme, de transiger, et même d’écouter. On renvoie le pays au rang d’individus qui empêchent la France de fonctionner, entre gangsters et saboteurs, dans une vision fonctionnaliste et dictatoriale d’une société conçue comme une hiérarchie inébranlable entre décideurs et décidés, rendus à l’état de choses à manipuler, qui convoque fatalement l’ancien paradigme aristocratique où les sujets n’avaient que le droit d’exécuter le bon-vouloir de maîtres par Dieu destinés à gouverner.

    Nous sommes là dans les fantasmes préférés de l’extrême-droite – à propos de l’extrême-droite déclarée, on voit combien le FN prétendu « social », au service des pauvres, est absent dans l’affaire, tout à fait silencieux sur la légitimité d’un bouleversement éminemment populaire – qui ne connaît ce qui l’interpelle et la conteste que sous la forme dégradante et diabolisante de l’adversaire à frapper, à contraindre. Et valorise une hiérarchie où le chef à toute la figure du monarque, dont la supériorité est essentielle, le pouvoir naturellement non partagé et les décisions corrélativement si incontestables que toute mise en cause est vécue comme insupportable.

    Il faut évidemment penser que des considérations plus larges sont au rendez-vous de ces diktats façon colonels. Les volontés d’une UE prompte à techniciser les tentations totalitaires de l’Empire dont elle est le plus empressé des alliés courent aussi sous cette acharnement hystérique à maintenir une réforme impensable. L’attente des banquiers spéculateurs n’est pas mince non plus devant cette source de profits conséquents que ce sera l’allongement de la durée du travail, et la recherche de compléments de retraite en capitalisation par les rares qui en auront la possibilité.

    Tout cela s’inscrivant dans la double logique d’un refus planétaire, d’une part, des politiques d’assumer leurs responsabilités sociétales devant une mondialisation qui leur échappe mais alimente leur nécessité, leurs liens, leur endogamie, et d’autre part d’une montée du mal générique qui guette toute structure de pouvoir, celui d’exercer en multipliant les hiérarchies et modalités de ce même pouvoir, pour n’être plus qu’une machine ultra-complexe métastasant pour délégitimer sans retour ce qui fonde sa nécessité et sa permanence, les peuples.

    Il n’en reste pas moins que cette nouvelle braise jetée au visage du peuple par Hortefeux désigne toujours une méthode de gouvernement singulière du pouvoir français actuel. Un pouvoir ou l’ADN extrême-droite téléguide les comportements et les décisions depuis fort longtemps. Sarkozy n’a pas cessé depuis le temps où il menaçait en pleine Assemblée les députés adverses, de pratiquer l’outrance verbale au service d’un gouvernement autoritaire, relayé avec zèle par l’entier paradigme des soutiens, alliés et obligés. Les exemples en sont légions.

    Le plus significatif étant qu’il n’est jamais revenu sur aucune des lois et mesures proposées par lui et son gouvernement, ne les a jamais mises en question a priori ou a posteriori et n’a jamais cherché à en faire le diagnostic – même pour le scandale H1N1 dont les conclusions et les corrections n’ont été que marginales -, contrairement à ce qu’il professe, exige des autres et leur reproche volontiers de ne pas faire. Le pouvoir impose, le pouvoir dispose, le pouvoir tire sa puissance de son inflexibilité, dans une spirale sans fin où l’unique est magnifié et servi, car ce qu’il impose est son admirable réalité.

    Dans cette fuite que le propos d’Hortefeux représente, nous glissons insensiblement du management du « holding France » au management de la terreur d’une France qui en a soupé des volontés et coupes franches pratiquées par le sarkozysme dans sa chair.

    « Nous ne laisserons pas les voyous impunis », clame-t-il, Hortefeux, droit dans ses boots. A l’évidence, la radicalité qu’il dénonce, comme son collègue Woerth et autres, est indiscutablement au coeur de son propos. Les « voyous », voilà l’ennemi. L’ennemi ne se résout pas à une poignée de lycéens excités par les forces policières et les nervis de service téléguidés par le pouvoir. Nous tous, nous les membres du pays réel, voilà la poignée qu’Hortefeux assimile, dans une compression digne de César, à ces casseurs qui hantent sans doute ses nuits.

    « Casseurs » ou « voyous », termes génériques qui essentialisent la contestation. Les casseurs sont indéfinis, indéfiniment extensibles comme l’est la peur, la peur qui a vu son ombre bouger, dans la cour de son immeuble digicodé et cerné de caméras. Il n’y a évidemment aucun « voyou » qui pourrait arriver à la hauteur de la horde monstrueuse et possiblement étrangère que convoque le verbe ministériel. Nous sommes encore dans le registre du fantasme tout à fait bas de gamme et populiste.

    Six manifestations ont rassemblées des millions de personnes depuis deux ans. Quasiment aucun incident à déplorer. Des milliers de jeunes manifestent encore depuis quelques jours, avec quelques traces d’énervement qui les conduisent à bruler une poubelle ou lancer un caillou sur des CRS. Pour mémoire douze personnes par jour environ sont tuées dans un accident de la route, deux cent blessées, pour ne citer que cet élément de comparaison.

    Le phénomène « voyou » est une vieille invention rhétorique infondée et hargneuse qu’on nous a ressorti de la naphtaline, avec les « casseurs ». Seule innovation récente, l’expression « guérilla urbaine » qui étend le domaine de la menace. Hortefeux est en guerre. Nous ne sommes plus des manifestants désormais, au mieux nous nous voyons relégués dans la zone de la voyoucratie, au pire dans les acteurs d’une guerre civile que la rhétorique performative du ministre livre déjà à soixante millions de « voyous ».

    Nous ne sommes pas entrés en guerre, les médias du pouvoir nous l’auraient triomphalement annoncés. Et notre casier judiciaire, du moins pour la plupart d’entre nous, est vierge. Il y a donc quelqu’un qui renvoie potentiellement une juste et générale revendication de justice sur les retraites, comme sur le reste, au rang d’acte délictueux, par l’indéfini qu’il impose, par la généralité qu’il instaure, en ne précisant ni la nature exacte des « voyous », ni les comptes qu’il en tient. Bref, nous sommes du côté du crime et de la subversion. Le réconfort étant que nous sommes quand même quelques millions ainsi rejetés dans cette marge où le simple fait d’exister et d’exercer son rôle citoyen est un acte de guerre aux autorités.

    Il se pourrait bien que le pays, lassés de ces invectives dictatoriales décide de continuer, de pousser plus fort et de passer rapidement d’une guerre fantasmatique qu’on lui attribue à une réelle révoltes, si les fauteurs de troubles ne veulent entendre raison, tant on sait que l’humiliation est sans doute au moins aussi difficile à accepter que la contrainte, surtout quand il n’y a pas de limites posées, ni d’espérances raisonnables qui perdurent devant les acteurs de notre dépossession.

    Taimoin

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