• Signaux de retraite

    TAIMOIN
    illustration : "Old Man Dozing", Duane Hanson, 1976.

    Le vrai travail des confédérations syndicales consiste, on le perçoit de mieux en mieux au fil de leurs discours défaitistes depuis pas mal de temps déjà, à nous faire accepter qu’il faut manifester à l’heure, bien en rang, avec de gentils slogans bien propres sur eux, avant de foncer devant sa télé et voir nos chefs conclure le gentleman agreement confédérations/gouvernement, qui finalisera une défaite de première grandeur face à cette énième régression - « mère des réformes » selon Sarkozy de Nagy-Bocsa – sans précédent sur les retraites.

    Défaite annoncée qui prépare clairement la destruction totale à terme de la retraite par répartition, sous prétexte, comme toujours avec notre orwellien gouvernement, de la protéger.

    Le chemin vers le néant est clairement indiqué. Le pouvoir rendra toujours plus impossible l’accès aux conditions qui permettraient de toucher une retraite normale, une retraite donnant les moyens à la vie de continuer sans excès, mais sans misère, pour tous, à un âge où le travail n’a pas déjà tué le temps restant et provoqué la maladie.

    Le discours confédéral est un moment déterminant dans l’action syndicale, un catalyseur très puissant, d’autant plus s’il y a des militants, des sympathisants, du monde derrière. Car quoiqu’en disent les mercenaires médiatiques, les syndicats représentent toujours une force, incarnent la puissance mobilisatrice d’un monde du travail qui s’obstine à ne pas baisser les bras, à ne pas abandonner la lutte contre la classe possédante, aujourd’hui comme hier.

    Les discours des représentant confédéraux ne se substituent pas à la lutte et ses acteurs. Mais ils en expriment la valeur et la force, font reconnaître leur cohésion et donnent l’impulsion déterminante pour qu’elles deviennent massives et déterminées. Le discours est essentiel contre l’adversaire et pour ses propres troupes. Le discours est une arme.

    Les discours ont la capacité d’enclencher une dynamique générale qui repousse, casse l’adversaire, pour ne pas dire l’ennemi de classe, le patronat aujourd’hui totalement représenté par le gouvernement. Il incarne le combat, il l’anticipe, il le renforce. Quand un représentant confédéral parle haut et fort, s’il est combatif, arrogant envers ceux d’en face, qu’ils aient une caméra, un gros chéquier ou une écharpe tricolore, le syndicat se lève, les salariés, les citoyens embrayent, tous ensemble.

    L’arme confédérale est aujourd’hui au pied.

    Thibault, pour la CGT, - syndicat numériquement le plus important et idéologiquement le plus « radical » - joue globalement la même partition que Chérèque pour la CFDT. Par ses mots, d’abord. Propos face à la presse dévidés sans débordements, dans une langue alternant le soutenu et le populaire, et dépassionnée. Communication.

    On retrouve là les structures de la communication gouvernementale. Structures qui sont celles de tout pouvoir, aujourd’hui. Des pouvoirs désirant fondamentalement que l’emballage des mots fasse plus sens que le discours. Voilà dans quelle optique les politiques « travaillent » leur passage à la télé, et peut-être certains syndicalistes.

    Aux côtés des mots, la posture et le rythme de la parole, les pauses même, révèlent au moins autant. Elle donnent à voir, chez les leaders syndicaux ou politiques, une habitude de l’expression publique qui impressionne, qui domine le prolo à l’écoute. Lui qui ne sait pas parler. Les combats même que semble soutenir, en occurrence, l’homme de pouvoir qui s’exprime dans le micro ou dans l’écran, s’effacent devant cette parole professionnelle, apaisante, diluante. Ils deviennent légers face à ce discours de poids. Les colères qui reniflent cette duplicité du discours, aussi. Qui a vu Xavier Mathieu à la télé ces derniers temps ?...

    Les yeux froids, la rigidité a-émotive durant les discours de Thibault, comme durant ceux de Mailly et de Chérèque d’ailleurs, sont destinés à nous interpeller, à nous dire « attention, habitude ! ». Les trois leaders ont l’habitude du conflit, des problèmes de société, dont ils parlent, du problème « retraite » comme des autres, passés et à venir. « Il convient donc », selon la formule qu’utilise très régulièrement Thibault, de les laisser faire, les laisser gérer. Les pros de la gestion de crise sont là. C’est bien eux et ils seront là toujours là. Ca va aller, ne vous inquiétez pas, laissez- leur apprécier les termes du problème et vous guider.. L’évidente maîtrise de la parole et le côté gris, froid, ordinaire – pour pointer et « gérer » l’extraordinaire, puisque le nombre de grèves, d’actions de luttes a baissé ces dernières années, malgré un nombre de conflits signalés plus importants - , de Thibault et Mailly invitent à la délégation.

    Si le sens apparent de leurs discours est de donner quelques compréhensions ponctuelles sur tel ou tel conflit, le sens réel permanent est « laissez- moi faire ». Idem pour Chérèque, mais il l’exprime pour l’heure différemment, sans doute pour avoir trop donné dans ce registre de « guide » de sa nation syndicale grâce aux médias qui le sollicitaient, pour y trouver leur compte. Comme aurait dit le disparu médiatique Ardisson, « c’est un bon client ».

    Il y a une ritournelle dans cette gestion, de cette dilution vers les sables mouvants du rituel et de la négociation. On ne peut s’étonner qu’au fil des discours leaders revienne sans cesse l’appel au gouvernement, à écouter, à négocier, à « entendre les revendications ». S’il vous plaît, Messieurs les gouvernants.

    Les représentants confédéraux nous parlent et on n’entend plus les salariés de Molex, les Conti, ou les Carrefour. Thibault, Mailly, Chèrèque sont les luttes, la lutte. Ils sont la calme voix qui nous indique la voie. Ils combattent à notre place, ou quasiment Normalement contre ceux qu’ils appellent à entendre les revendications. Mais appeler son adversaire à entendre ça veut dire qu’on est en dialogue avec lui, déjà. Rien à voir avec un combat.

    Le sens immédiat et passé, intemporel de la CGT et de toutes les organisations syndicales réelles et représentatives véritablement des salariés nous apparaît depuis toujours sans ambiguïté : « on se bat, on lutte salariés contre patronat, on est pas là pour négocier, on est là pour imposer notre volonté ». Paroles et papiers ne doivent finalement atterrir sur la table que pour acter l’état du rapport des forces en présence.

    Hors, les positions, les forces syndicales et patronales sont historiquement asymétriques. Soubie et autres Parisot voudraient que ce soit oublié. Mais qui exploite et qui possède les résultats sonnants et trébuchants de l’exploitation ?...Qui détient les moyens juridiques et policiers d’exercer la domination en propulsant au feu les politiques larbins et idéologiquement proches, en facilitant leurs carrières, et parfois même celles de leurs proches ?...

    Dans une rencontre syndicat/patronat on ne négocie pas, on se bat. La négociation, si elle s’avère nécessaire, n’est que la continuation du combat par d’autres moyens. Tous les conflits que nous avons en mémoire nous le répètent. L’histoire des reculs sociaux de la dernière décennie est rythmée de défaites initiées et/ou sanctionnées par des négociations.

    C’est le rapport des forces, le compte des coups donnés et à venir, c’est la mobilisation, la force collective toujours en alerte et en marche qui font le vainqueur. Chaque salariés le ressent quand il perd ou gagne une lutte dans son entreprise ou son service public.

    Dans la litanie des luttes et des coups distribués, on connaît trop bien et depuis trop longtemps le vainqueur. C’est pour ça que la CGT s’était donné pour coeur et pour objectif la « transformation sociale ». En réalité il n’y a pas un seul syndicat qui n’oeuvre pas, au moins formellement, pour la transformation sociale, si on considère qu’elle consiste à mettre au pouvoir dans l’entreprise, dans les structures de coordinations sociales, ceux qui font le travail et la richesse en France et ailleurs, ceux qui doivent en recevoir tous les fruits, les salariés, les travailleurs, les prolétaires.

    « Transformation sociale », c’est juste un autre nom, déjà édulcoré, pour désigner la lutte des classes. En occurrence, ce qui marque dans le phrasé et les mots du discours de Thibault c’est une façon de s’adresser à nous avec la langue des maîtres. Ainsi, on ne se bat plus mais on formule un certain nombre « de valeurs, de visions, de revendications à défendre ». En ce sens, il convient de ne plus dire « nous exigeons » et encore moins « Basta ! » et jamais « Dehors la racaille patronale ! ».. Pour les quelques excités qui ne voudraient pas comprendre on pose une lumière universellement tamisée sur les brasiers. L’affrontement à intensité maximale que nous vivons entre capitalistes et exploités, en France et ailleurs, devient pour les micros, maintenant facilement offerts aux leaders des confédérations syndicales, un large « débat de société ».

    La langue CGT, celle dont la presse permettait à peine l’expression encore du temps de Viannet, celle qui sentait la sueur et « traitait « les politiques et les journalistes à peine qu’elle traitait un sujet...Elle est passée de mode et avec elle une façon de vivre la lutte salariée, semble-t-il. La langue de Thibault à mis sa cravate et jeté la transformation sociale à la poubelle, comme les patois de nos campagnes. Peu ou prou tous les syndicats de la Confédération Européenne des Syndicats on fait d’ailleurs de même.

    Chérèque, lui, on sait son passé, on sait le nombre astronomique de militants sincères qu’il a dégouté après la sombre affaire du PARE qui révéla l’ampleur de l’union objective des intérêts du patronat avec le syndicat réformiste et son patron. Patron qui n’hésitera pas, plus tard, à allez clamer devant le Medef son adhésion aux réformes ultra-libérales initiées il y a plusieurs années déjà, tout en embauchant en même temps des représentants pour aller convaincre des syndiqués de s’encarter chez lui, comme on convaincrait les niais aux puces de Saint-Ouen [puces de saint-ouen = célèbre marché d’objets anciens, antiquités, etc dans la banlieue parisienne et où la bonne affaire peut se dénicher mais l’arnaque aussi - NdR et habitant proche de la dite marché].

    Chérèque, un bi-polaire du syndicalisme dont le discours a divergé à 180° par rapport à ce qu’il nous fourgue en réalité dans ses interventions. Contrebande qui se traduit par un comportement de la CFDT proche de celui de la courroie de transmission du patronat, même si, comme toujours des militants démontrent, ci ou là, que certains peuvent résister et garder le vrai syndicalisme chevillé au corps.

    Chérèque a opéré, dans le même temps que le sarkozysme se transformait en Titanic, un retournement habile, très trompeur, et très efficace au plan des mots. Il se présente en véhément dans ses propos à la presse. Il roule du discours, plante des « il n’est pas question ! », il fait du CGT « canal historique » ou presque, pour exiger, en réalité, qu’on permette à la CFDT d’aller déposer armes et bagages sur la table des négociations.

    Chérèque l’ami qui nous ressemble et Thibault le gestionnaire qui nous rassemble. Deux facettes d’une similaire posture de renoncement.

    Mailly, lui, roule sur le versant Thibault, avec cependant une hésitation à prendre les rênes, à nous dire « écarte-toi, je tiens la barre ». Hésitation qu’on peut voir comme un reflet trans-générationnel de l’ambiguïté fondatrice de FO dépeçant la CGT et trouvant des appuis obscurs outre-atlantique pour prospérer, au départ.

    Mailly dénonce, Mailly refuse, Mailly s’oppose frontalement à la réforme des retraites. Mais il détaille à plaisir la hiérarchie des causes et des effets, les marches de l’argumentaire qu’il emploierait et emploiera dans de futures négociations. Il s’oppose, mais son regard appliqué attend le contradicteur bien plus que l’adversaire, cherche la faille logique sans pousser à la lutte. Il s’agit de refuser mais de ne pas affronter. Il s’agit de se distinguer des autres orateurs. La lutte n’y trouve pas son compte, la force collective en est amputée. FO ne se mettra pas plus dans le rouge que la CGT, d’ailleurs elle ne l’a pas fait au moment où les choses auraient pu facilement basculer vers un retournement général, en 1995 ou en 2003.

    Les signaux de retraite semblent bien gros de mauvais fruits. Aux dernières nouvelles, on prépare les sirènes et les banderoles tout en multipliant les concessions, les reculs. Chérèque vient de briser la dynamique unitaire possible en se satisfaisant soudainement des trois mesures de la réforme sur lesquelles le gouvernement envisageait quelques négociations. Thibault et lui déclarent qu’il est "impossible de débattre sur le fond avec ce gouvernement", ce qui est encore un appel au débat. Tous deux encore demandent la tête de Woerth, sans demander le retrait de la réforme.

    Pendant ce temps dans les classes populaires ce seront des dizaines de milliers de gens qui se retrouveront très bientôt sans pouvoir s’offrir autre chose que la survie, après ce qu’on appelle un vie de travail. En attendant l’extension de l’effondrement social annoncé.

    TAIMOIN

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  • La construction des classes dangereuses

    Les sept subterfuges du discours « sécuritaire »

    par Pierre Tevanian, 2 septembre

    Lorsqu’en juillet 2001, Jacques Chirac, au plus bas dans les sondages, et mis en cause dans de multiples affaires de corruption, voulut se « remettre en selle » pour l’élection présidentielle d’avril 2002, que croyez-vous qu’il fît ? Il usa, souvenez-vous, d’une stratégie déjà fort ancienne et usée jusqu’à la corde, mais toujours efficace : un discours apocalyptique stigmatisant une « explosion » de la violence et de l’insécurité et préconisant « l’impunité zéro ».

    L’histoire se répète aujourd’hui de manière troublante, à ceci près que son successeur est encore plus bas dans les sondages, que la corruption du système Sarkozy est encore plus profonde et patente que celle du système Chirac, que le président entre en campagne un an plus tôt et que sa rhétorique « sécuritaire » va encore plus loin dans le mensonge et l’abjection – jusqu’à assumer, dans son plus simple appareil lepéniste, l’incrimination directe et explicite des immigrés et la réhabilitation des solutions vichystes (comme la dénaturalisation). Bref : la situation est suffisamment préoccupante pour aller manifester samedi 4 septembre (à Paris, place de la République) contre « la xénophobie et la politique du pilori » et auparavant, revenir sur les fondements du consensus sécuritaire qui rend possible les actuelles surenchères.

    Il existe depuis au moins dix ans un consensus sur « l’explosion de la violence chez les jeunes de banlieue » et sur le « laxisme de la justice » face à cette violence, ou du moins sur son « inadaptation » aux nouvelles générations de délinquants. Plutôt que de dénoncer au coup par coup les mesures de plus en plus brutales qui sont prises depuis plusieurs années au nom de ce discours, il vaut mieux prendre le problème à la racine et déconstruire ce qu’il faut bien appeler le mythe de l’insécurité.

    Il est en effet crucial de ne pas céder sur ce point : l’insécurité telle qu’elle est problématisée dans le débat public est un mythe. Il est indispensable de ne pas rallier, comme l’ensemble de la classe politique l’a déjà fait de longue date sur « le problème de l’immigration » [1], le postulat faussement « réaliste » selon lequel « le problème de l’insécurité » est une « vraie question » – ce qui nous condamne à ne critiquer que les « réponses » les plus ostensiblement « antirépublicaines » des démagogues qui nous gouvernent. Il faut enfin résister au discours d’intimidation désormais omniprésent selon lequel quiconque met en doute la réalité des diagnostics catastrophistes est nécessairement « angélique », coupé des réalités en général et des classes populaires en particulier.

    Car le « problème de l’insécurité » est bel et bien un mythe, même si – comme tout mythe – il mobilise des éléments de vérité, en particulier des faits divers dramatiques : ce qui est est mensonger est la manière dont ces faits divers sont présentés, mis en scène, coupés de leur contexte et réinterprétés. C’est ce que s’efforcent de montrer les sept remarques qui suivent.

    1. Le mythe des chiffres qui « parlent d’eux mêmes » [2].

    La thèse selon laquelle la « violence des jeunes » connaît une expansion sans précédent, justifiant une « adaptation » de la réponse politique dans le sens d’une plus grande « fermeté », se fonde en grande partie sur une instrumentalisation des chiffres de la délinquance. Or, les chiffres ne parlent jamais d’eux-mêmes. Ils demandent à être interprétés, et surtout lus de manière critique, en s’interrogeant notamment sur leur mode de fabrication.

    Car on l’oublie souvent : les chiffres publiés et abondamment commentés chaque année sont des chiffres produits par la police et la Justice, qui reflètent donc au moins autant la réalité de l’activité policière que celle des faits de délinquance. En effet, plus les forces de police sont mobilisées sur une forme particulière de délinquance, plus elles contrôlent, plus elles interpellent, et plus elles enregistrent une part importante de la réalité. Parmi les exemples les plus parlants, on peut évoquer le cas du viol, des violences sexuelles incestueuses ou plus largement des violences sur enfant qui ont lieu essentiellement dans l’espace familial. Si les chiffres ne cessent d’augmenter, c’est avant tout parce que ces formes de violence n’étaient quasiment pas enregistrées il y a quelques décennies, puisque la police – mais aussi l’ensemble de la « société civile » – n’en faisait pas une préoccupation importante.

    Il en va de même pour toutes les formes de délinquance : c’est avant tout la focalisation du débat public et de l’activité policière sur la délinquance de rue qui fait augmenter les chiffres de la petite délinquance en général et de la délinquance des mineurs en particulier. Un exemple illustre parfaitement cet effet d’optique que peuvent produire les statistiques : celui de l’outrage à agent. Les outrages à agent sont en effet l’une des infractions qui contribue le plus à faire augmenter les chiffres de la délinquance. Il est certes probable que les tensions, les conflits et donc les échanges de « mots » avec les forces de police soient réellement en augmentation (pour des raisons sur lesquelles il faudra revenir), mais il faut également souligner

    - d’une part que la « susceptibilité » des agents de police augmente elle aussi, et que le seuil au-delà duquel un mot de travers devient un « outrage » semble de plus en plus bas ;

    - d’autre part que les situations propices au conflit et à « l’outrage » sont artificiellement créées par la multiplication, ces dernières années, des contrôles d’identité ou des opérations « coup de poing » dans des situations où aucune infraction n’a été commise.

    Les tribunaux voient de ce fait défiler des jeunes qui n’avaient commis aucun délit avant l’intervention de la police, et que cette intervention a amenés à commettre un « outrage » [3].

    Mais l’exemple le plus frappant est sans doute celui de la « toxicomanie ». Les infractions liées à l’usage, à la cession ou au trafic de stupéfiants sont en effet les infractions qui font le plus gonfler les chiffres de la délinquance. Or, comme le rappelle Laurent Mucchielli, lorsqu’on regarde de près les données enregistrées dont on dispose, on s’aperçoit qu’il s’agit dans la quasi-totalité des cas de faits ayant trait à la consommation ou à la vente de petites quantités de drogues douces (cannabis ou herbe essentiellement). Ces infractions qui font tellement gonfler les chiffres correspondent par conséquent à des comportements dont on sait par ailleurs, par des enquêtes sociologiques, qu’ils sont depuis les dernières décennies en train de se banaliser et qu’ils concernent une minorité de plus en plus importante, et cela dans tous les milieux sociaux.

    Or, il est une autre information que nous donne la lecture des chiffres de la délinquance : c’est que les personnes mises en cause pour possession de petites quantités de drogues douces sont quasi-exclusivement des personnes jeunes, de sexe masculin et issues des classes populaires. On le voit : au lieu de « laisser parler d’eux même » les chiffres, au lieu plutôt de leur faire dire ce qu’ils ne disent pas (« les jeunes sont devenus des sauvages »), on peut en tirer quelques enseignements précieux – mais cela suppose qu’on tienne compte des biais et qu’on croise les chiffres de la police ou de la justice avec d’autres données – et ce qu’on découvre alors, dans le cas de la « toxicomanie », c’est qu’un comportement comme la consommation et la revente de drogue douce, également répandu dans tous les milieux sociaux, ne mène devant les tribunaux qu’une petite partie des personnes concernées : les « jeunes des banlieues ». Ce qu’on découvre, en d’autres termes, c’est que nous avons bien affaire, en la matière, à une justice de classe.

    S’interroger ainsi sur la genèse des chiffres, et sur les chiffres comme indicateurs d’un choix politique, nous amène finalement à découvrir une autre omission : lorsqu’on assimile la réalité de la délinquance à la seule délinquance enregistrée, on occulte du même coup la partie non-enregistrée ou sous-enregistrée de la délinquance et de la violence. En effet, partout où l’investissement de la police et de la Justice est nul, faible ou en baisse, les chiffres sont par la force des choses nuls, faibles ou en baisse : la délinquance patronale par exemple (et notamment le non-respect du code du travail) est de moins en moins contrôlée, et moins de 1% des infractions constatées par les inspecteurs du travail aboutissent à des condamnations en justice – avec, qui-plus-est, des condamnations dérisoires.

    Il en va de même pour ce qui concerne la discrimination raciste à l’embauche ou au logement : aucune augmentation spectaculaire ne peut être constatée si l’on se réfère aux données du ministère de la Justice (on reste depuis de nombreuses années à moins d’une dizaine de condamnations par an), pour la simple raison qu’aucune volonté politique, et par conséquent aucun investissement policier ou judiciaire, n’existe en la matière. Il existe pourtant une multitude d’indicateurs, autres que policiers ou judiciaires, qui permettent d’affirmer que la discrimination est une forme de délinquance particulièrement répandue [4]. Quant à la violence de la chose, et sa gravité, elle n’est pas à démontrer. Mais de cette violence-là, peu d’élus se préoccupent.

    2. « La violence » : une catégorie d’amalgame

    Une règle élémentaire de méthode veut qu’on commence toujours par définir les termes qu’on utilise. C’est précisément ce que se gardent bien de faire les journalistes et les élus qui partent en croisade contre les « violences urbaines » et « l’insécurité ». Ces derniers font en effet comme si le sens des mots violence, délinquance et insécurité allait de soi, comme si ces mots étaient interchangeables et comme s’ils étaient tous synonymes de : jeune homme basané vêtu d’une casquette insultant une vieille dame avant de lui voler son sac...

    Or, violence n’est pas synonyme de délinquance :

    - il existe des formes de délinquance qui sont peu ou pas du tout violentes, et ce sont justement celles-là qui contribuent à faire augmenter le chiffre global de la délinquance (l’outrage à agent, par exemple, ne peut pas sérieusement être considéré comme un acte très violent, et la consommation de cannabis encore moins) ;

    - inversement, les formes de délinquance les plus violentes, comme les homicides volontaires, ne sont pas en hausse (ils stagnent autour de 600 cas par an – soit : pas plus que les décès causés par des accidents de travail, et dix à vingt fois moins que les décès par accident de la route ou par suicide), pas plus que les homicides volontaires commis par des mineurs (autour de trente cas par ans) ou que les homicides commis contre des policiers.

    Par ailleurs, il y a des formes diverses de violence, plus ou moins graves, et plus ou moins légitimes. Quoi de commun entre un vol à l’arraché, une injure, une gifle, un meurtre, un viol, et une émeute consécutive à une « bavure » policière ? Quel intérêt, pour la compréhension de ces phénomènes, de les ranger tous sous la même catégorie générique ? Aucun. Le seul intérêt de cette catégorie d’amalgame est qu’elle permet d’imposer sans le dire une thèse implicite : la thèse selon laquelle il existe une réalité homogène, « la violence », qui commence dès le premier mot de travers, dès la première « incivilité », et qui se poursuit inéluctablement, si on n’y prend garde, dans une escalade qui culmine avec la criminalité organisée et l’homicide. En d’autres termes : lorsqu’on se refuse à distinguer entre délinquance et violence, ou entre différents types et degrés de violence, on aboutit très facilement à la « théorie de la vitre cassée » et à la doctrine de la « tolérance zéro ».

    3. Le mythe de l’âge d’or

    Les discours catastrophistes sur l’explosion de la violence des jeunes reposent également sur une amnésie plus ou moins volontaire : pour pouvoir affirmer que nous vivons une période de déferlement sans précédent de la violence, il faut au préalable avoir bien oublié ce qu’il en était réellement de la violence dans le passé.

    Or, si l’on se réfère sérieusement à toutes les sources qui sont à notre disposition sur le passé comme sur le présent, forme de délinquance par forme de délinquance, on s’aperçoit qu’il existe aujourd’hui des formes nouvelles de délinquance et de violence, ou du moins des formes de délinquance et de violence qui semblent actuellement en augmentation (par exemple les caillassages de bus, les outrages à agent et plus largement les conflits avec les institutions, ou encore la consommation de cannabis), mais que ces formes de délinquance sont les moins violentes, et qu’inversement les formes les plus violentes (comme les homicides volontaires, les homicides commis par des mineurs ou les viols collectifs) ne sont pas en augmentation  [5]. L’âge d’or dont nous parle le nouveau sens commun sécuritaire fut en réalité une période où le risque de se faire tuer était bien supérieur à ce qu’il est aujourd’hui. À ceux qui nous accusent d’être angéliques, il faut donc répondre que ce sont eux qui ont une vision angélique du passé.

    4. La logique du bouc émissaire

    Il est un autre mensonge, l’un des plus répandus et des plus pervers, qui consiste à évoquer des faits réels, mais en prétendant, sans la moindre preuve, que les jeunes de banlieue en ont le monopole. C’est ainsi, par exemple, qu’on parle des « tournantes », et plus largement des formes plus ou moins agressives de sexisme ; c’est ainsi également qu’on parle de l’antisémitisme. Dans tous les cas, le discours dominant a ceci de pervers qu’il pointe du doigt des problèmes bien réels, dont la gravité est indiscutable, mais qu’il oublie de dire que les problèmes en question concernent en réalité l’ensemble de la société française, et qu’aucune donnée empirique ne permet d’affirmer que la jeunesse des banlieues est davantage en cause que le reste de la société [6].

    5. La marque du négatif

    Le tableau que la majorité des dirigeants politiques et des grands médias dressent de la banlieue et des jeunes qui y vivent est également mensonger parce qu’un certain nombre de réalités y sont absentes. En effet, si le mot violence renvoie de manière automatique à la banlieue et à ses « jeunes », qui semblent de ce fait en avoir le monopole, la réciproque est vraie : les mots jeunes, banlieue et « jeune de banlieue » renvoient automatiquement au mot « violence », comme si, en banlieue, ou du moins chez ces jeunes, il n’y avait que de la violence.

    Or, il se passe beaucoup de choses en banlieue, qui ne se résument pas à l’incendie d’une poubelle, au vol d’une voiture ou au règlement de compte entre cités. Parmi les problèmes que vivent les habitants de la banlieue, et dont les élus et les grands médias parlent moins volontiers que de la « violence des jeunes », il y a aussi des violences autrement plus graves et plus fréquentes, qui sont commises par l’entreprise ou par l’institution, et qui frappent au premier chef ces jeunes qu’on stigmatise et qu’on accuse : chômage, précarité, discriminations, brutalités policières...

    Il y a aussi en banlieue un potentiel énorme, rarement reconnu : une vitalité, des solidarités et des formes de vie sociale, culturelle et politique qui s’inventent [7], dans l’indifférence générale des élus et des grands médias. Il est extrêmement important de le rappeler, car le plus souvent, les mieux intentionnés tentent de défendre les jeunes de banlieue en les réduisant au statut de victimes. Mis à part la violence, admettent-ils d’un commun accord avec leurs adversaires « sécuritaires », « il n’y a rien »  [8]. Un nouveau sens commun progressiste, alimenté par certains sociologues, décrit la banlieue comme un « désert », un « no man’s land », où vivent des jeunes qui « ne sont unis que par la galère, la désorganisation et la rage »  [9]. On parle également d’anomie, d’absence de repères et d’absence de conscience politique... Cette vision misérabiliste est non seulement fausse, mais aussi inopérante pour contrer l’offensive sécuritaire que nous affrontons aujourd’hui : tout au plus permet-elle de modérer la peur et la haine ; ce qu’elle laisse en revanche intact, c’est le mépris des « jeunes de banlieue ».

    6. L’oubli de l’origine

    Ce qui engendre le mépris, et donne une apparence de réalité à l’image du jeune de banlieue comme corps furieux, « sauvage » ou « dé-civilisé », c’est aussi l’oubli, ou plutôt le refoulement de l’origine des phénomènes de délinquance ou de violence. On peut le constater à propos de la petite délinquance : on a assisté, ces dernières années, de manière plus ou moins consciente et délibérée, à la mise à l’écart des enseignements que nous apporte la sociologie sur la corrélation forte existant entre origine sociale et incarcération (la population carcérale est une population plus jeune, plus masculine et d’origine plus pauvre que la moyenne).

    Dans les grands médias, les sociologues ont peu à peu cédé la place à de nouveaux « experts » : des psychologues qui dépolitisent la question en rattachent « la violence » en général à la nature humaine et au « besoin d’agression » ou au « manque de repères », voire à la « carence d’éducation », ou des entrepreneurs en « sécurité publique » comme le très influent Alain Bauer, qui a réussi à publier un Que sais-je ? sur les « violences urbaines », et dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est juge et partie...

    Il en va de même si l’on considère les émeutes urbaines qui se sont succédées depuis le début des années 90, de Vaulx-en-Velin (1990) et Mantes-la-Jolie (1991) à Clichy-sous-Bois (2005), Villiers-le-Bel (2007) et Grenoble (2010). Ces émeutes que la classe politique, les grands médias et les sociologues les plus médiatisés ont quasi-unanimement présenté comme des poussées de fièvre nihiliste, « aveugle, autodestructrice et sans objet » [10], dépourvues de toute dimension politique, de toute dimension revendicative et de toute rationalité, ces émeutes qu’on présente aujourd’hui comme les preuves irréfutables d’un manque d’éducation ou d’humanité, ont toutes eu pour événement déclencheur la mort violente d’un jeune, le plus souvent issu de l’immigration, le plus souvent au cours d’une intervention policière.

    Par conséquent, indépendamment de tout jugement moral ou de toute considération de stratégie politique, force est d’admettre que ces émeutes ont une rationalité et une dimension politique, et qu’elles constituent une forme de résistance. Si, en plus de cette anamnèse quant à l’élément déclencheur des émeutes, on remonte plus loin, si l’on se souvient qu’au début des années 80, des événements du même type (les crimes racistes et sécuritaires) avaient été pour beaucoup dans le déclenchement de la Marche pour l’Égalité [11] et de Convergence 84, si l’on se souvient que tous les moyens politiques non-violents avaient alors été mobilisés (la prise de parole publique, la manifestation, la marche pacifique, mais aussi le recours aux tribunaux pour juger les crimes policiers) [12], si l’on se souvient qu’alors des promesses avaient été faites par les autorités et si l’on se souvient enfin que durant les années qui ont suivi, rien n’est advenu (hormis des non-lieux, du sursis ou des acquittements de policiers assassins), alors les « explosions » de Vaulx-en-Velin, Mantes la Jolie, Dammarie-les-Lys, Toulouse, Roubaix, Clichy, Villiers ou Grenoble apparaissent tout à coup bien moins imprévisibles, bien moins irrationnelles et même bien moins illégitimes. Alors, surtout, loin de témoigner d’un ensauvagement de la jeunesse des banlieues, ces émeutes témoignent au contraire de l’existence d’un souci de la vie d’autrui, d’une mémoire et d’une incapacité à se résigner face à l’injustice, qui sont la marque même de l’humain.

    7. Le legs colonial

    Parmi les ressorts du consensus sécuritaire que nous affrontons aujourd’hui, bien d’autres pistes mériteraient d’être explorées, en particulier du côté du passé colonial et des représentations qui se sont forgées et transmises durant cet épisode « épique ». En effet, tant du point de vue des représentations que des dispositifs politiques et policiers qui se mettent en place aujourd’hui, la filiation est évidente : si l’on parle aussi facilement de « reconquête territoriale », d’espaces « décivilisés », de « sauvageons », de « défaut d’intégration » ou de « défaut d’éducation », si l’on parle aussi facilement de « nécessaire adaptation » de notre dispositif pénal à des populations radicalement différentes des « blousons noirs de jadis », vivant « en dehors de toute rationalité », c’est que ce vocabulaire, et le regard qui le sous-tend, n’ont rien de nouveau. C’est le même vocabulaire et le même regard qui ont eu cours il y a plus d’un siècle lorsqu’il s’est agi d’inventer un discours sur « l’indigène » – dont les « jeunes de banlieue » aujourd’hui incriminés se trouvent être, en grande partie, les descendants.

    Et c’est également dans l’héritage colonial qu’il faut aller chercher si l’on veut comprendre la genèse des dispositifs d’exception qui se mettent en place ou se renforcent dans les banlieues : qu’il s’agisse du couvre-feu, de la « guerre préventive » que constituent les contrôles policiers à répétition (ou les dispersions intempestives dans les halls d’immeuble) ou qu’il s’agisse de la pénalisation des parents pour les fautes des enfants, nous avons affaire à des pratiques qui violent un certain nombre de principes fondamentaux (comme le principe de la présomption d’innocence ou celui de la responsabilité individuelle) et qui par conséquent apparaissent comme des anomalies au regard d’une certaine tradition du Droit français, mais qui ne tombent pas du ciel. Si l’on se réfère à l’autre tradition française, à la part d’ombre que constitue le droit d’exception qui s’est inventé et expérimenté dans les colonies françaises, alors la surenchère « sécuritaire » à laquelle nous assistons depuis près de deux décennies perd beaucoup de sa nouveauté ou de son originalité.

    En guise de conclusion

    Le travail de déconstruction que nous venons d’esquisser est nécessaire, mais pas suffisant. Il laisse en effet de côté d’autres points sur lesquels il faudrait s’interroger, et sur lesquels nous avons proposé ailleurs quelques analyses [13]. En particulier, une fois établi le caractère fondamentalement mythique du discours dominant sur la violence et l’insécurité, il reste à s’interroger sur les raisons de son succès : comment un discours aussi grossièrement mensonger, bête et méchant a-t-il pu s’imposer dans des franges aussi larges de l’opinion ? On se contentera ici de dire qu’à notre sens, le Front national est sans doute l’un des grands bénéficiaires de la dérive sécuritaire, mais qu’il est loin d’en être l’acteur principal : il y a une responsabilité écrasante du reste de la classe politique, de gauche comme de droite, ainsi que des grands médias.

    Une autre question qui ne doit pas être perdue de vue est celle des effets concrets de cette dérive sécuritaire. Les discours s’accompagnent en effets d’actes, qu’ils suscitent ou qu’ils légitiment après-coup, et ces actes sont criminels. D’abord parce que les discours et les pratiques sécuritaires produisent une partie des maux qu’ils prétendent déplorer et combattre : ils sèment la méfiance, la peur, le repli sur soi, l’individualisme, la haine et la division, et donc suscitent ou entretiennent les tensions les plus stériles et les plus dangereuses. La prolifération de discours stigmatisant la banlieue entretient non seulement le racisme et le mépris de classe, mais elle sème également la peur, la haine et le mépris au sein même des classes populaires : entre adultes et « jeunes », entre « bons » et « mauvais parents », entre filles et garçons, entre Français « de souche » et « immigrés » ou encore entre « bons » et « mauvais immigrés »...

    La logique du bouc-émissaire est aussi dommageable pour l’ensemble de la société : en entretenant l’illusion que l’égoïsme, l’individualisme, la dépolitisation ou encore le sexisme, l’homophobie et l’antisémitisme n’existent qu’en banlieue, le moins que l’on puisse dire est qu’on n’incite pas les classes moyennes et supérieures à traiter ces problèmes qui sont aussi les leurs, et qu’on réserve de ce fait aux femmes, aux homosexuels ou aux Juifs de très déplaisantes surprises.

    Mais si le discours et les pratiques sécuritaires pourrissent l’ensemble des rapports sociaux, on ne peut pas nier malgré tout que ceux qui en subissent le plus directement et le plus brutalement les conséquences sont les « jeunes de banlieue », en particulier ceux qu’on qualifie d’ « issus de l’immigration » :

    - d’abord parce qu’on est en train de briser par milliers des jeunes en les envoyant en prison ou en « centre fermé », en lieu et place de toute réponse sociale ;

    - ensuite parce que la focalisation sur les « violences et incivilités » dont certains de ces jeunes se rendent coupables constitue une formidable puissance d’occultation et de diversion : occupés à se défendre ou à se faire oublier un peu, il leur est plus difficile que jamais de faire entendre leur voix, leur avis et leurs griefs contre une société qui leur impose le chômage, la précarité, le racisme et la discrimination ;

    - enfin parce que le consensus sécuritaire se traduit par une légitimation et une banalisation (voire une légalisation de fait) des violences institutionnelles les plus illégitimes (et théoriquement illégales), en particulier les abus policiers : contrôles à répétition, contrôles au faciès, fouilles humiliantes, passages à tabacs, usages abusifs de la procédure d’ « outrage », et même homicides.

    Par légalisation de fait, il faut entendre ceci, parmi bien d’autres exemples possibles : en septembre 2001, le policier Hiblot, qui avait abattu le jeune Youssef Khaif, en fuite à bord d’une voiture, d’une balle dans la nuque tirée à plus de douze mètres, a été purement et simplement acquitté.

    Reste enfin une ultime question, la plus urgente : comment résister ?

    P.-S.

    Ce texte, paru sous une forme sensiblement différente en 2002 dans la revue Hommes et libertés, reprend les grandes lignes du livre de Pierre Tevanian, Le ministère de la peur. Réflexions sur le nouvel ordre sécuritaire, paru aux éditions L’esprit frappeur en 2004. La présente version est légèrement remaniée et actualisée.

    Notes

    [1] Cf. Pierre Tevanian, Sylvie Tissot, Dictionnaire de la lepénisation des esprits, L’esprit frappeur, 2002

    [2] L’analyse qui suit fait référence aux données chiffrées citées et analysées par Laurent Mucchielli dans Violence et insécurité. Mythes et réalités dans le débat français, La découverte, 2001

    [3] Cf. Laurent Bonelli et Gilles Sainati, La machine à punir, L’esprit frappeur, 2001, et Clément Schouler, Vos papiers ! Que faire face à un contrôle d’identité, L’esprit frappeur, 2001

    [4] Sur ce point, cf. Pierre Tevanian, La mécanique raciste, Dliecta, 2008.

    [5] Cf. Laurent Mucchielli, Violence et insécurité. Mythes et réalités dans le débat français, La découverte, 2001

    [6] Nonna Mayer a par exemple montré que les enquêtes d’opinion contredisent la thèse de la « nouvelle judéophobie », élaborée par Pierre-André Taguieff et relayée par de nombreux médias : les idées antisémites ne sont pas, comme le prétend Pierre-André Taguieff, dominantes dans les milieux d’extrême gauche et dans la jeunesse issue de l’immigration maghrébine ; elles restent, aujourd’hui comme par le passé, présentes dans l’ensemble de la société française, avec des « pics »à la droite de la droite, dans les franges de l’opinion qui manifestent par ailleurs un très fort rejet de l’immigration maghrébine : en 2000, les sondés qui approuvent l’énoncé « les Juifs sont trop nombreux en France » (soit 20% des sondés) approuvent à 97% l’énoncé « il y a trop d’Arabes ». Cf. N. Mayer, Le Monde, 04/04/2002.

    [7] Cf. David Lepoutre, Cœur de banlieue, Odile Jacob, 1998, et surtout Saïd Bouamama (dir. ), Contribution à une mémoire des banlieues, Volga éditions, 1994

    [8] François Dubet, La galère, Fayard, 1987.

    [9] François Dubet, La galère, Fayard, 1987.

    [10] François Dubet, « Violences urbaines », Cultures et conflits, n°6, 1992

    [11] Rebaptisée « Marche des beurs » dans par la mémoire officielle.

    [12] Cf. Bouzid, La Marche, Sinbad, 1983 ; Convergence 84, Ruée vers l’égalité, Mélanges, 1984 ; Saïd Bouamama, Vingt ans de marche des beurs, Desclée de Brouwer, 1994.

    [13] Cf. Pierre Tevanian, Le ministère de la peur, L’esprit Frappeur, 2004.


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    La bataille Venezuela par Ignacio Ramonet

    Le monde diplomatique. septembre 2010.

    Dans la dispute pour l’hégémonie idéologique en Amérique latine, deux épreuves décisives se déroulent les prochaines semaines : élections législatives au Venezuela, le 26 septembre, et scrutin présidentiel au Brésil, le 3 octobre. Si la gauche démocratique ne venait pas à l’emporter dans ce pays-géant, le pendule politique s’inclinerait, à l’échelle continentale, vers la droite qui gouverne déjà dans sept pays : Chili, Colombie, Costa Rica, Honduras, Mexique, Panama et Pérou. Mais une telle éventualité semble peu probable ; José Serra, candidat du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), pourra difficilement s’imposer face à Dilma Rousseff, du Parti des travailleurs (PT), candidate soutenue par le très populaire président sortant Luiz Inacio Lula da Silva, qui, si la Constitution l’avait permis, eût été facilement réélu pour un troisième mandat.

    L’affaire étant pour ainsi dire réglée au Brésil, les forces conservatrices internationales concentrent leurs attaques sur l’autre front, le Venezuela, dans l’espoir d’affaiblir le président Hugo Chavez et la Révolution bolivarienne. Ce qui s’y joue, c’est la désignation des 165 députés à l’Assemblée nationale (il n’y a pas de Sénat). Avec une particularité : les élus sortants sont presque tous « chavistes », l’opposition ayant refusé de participer au précédent scrutin de 2005. Cette fois, elle n’a pas commis la même erreur ; un assemblage hétéroclite de partis et d’organisations [1], agrégés par la haine anti-Chavez, se présente sous le sigle commun du MUD (Mesa de la Unidad Democrática, Table de l’unité démocratique) contre le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) [2] du président.

    Inévitablement, la majorité bolivarienne verra ses rangs diminuer dans la nouvelle Assemblée. De combien de députés ? Le gouvernement pourra-t-il poursuivre son programme de grandes réformes ? L’opposition aura-t-elle les moyens de freiner la révolution ?

    Tels sont les enjeux. En sachant que 60 % des parlementaires (soit 99 sièges) sont élus au scrutin uninominal, et les autres 40 % (soit 66 sièges) à la proportionnelle. La liste qui dépasse les 50 % des suffrages obtient automatiquement 75 % des sièges réservés au scrutin proportionnel. Ceci est fort important, car la Constitution prévoit que les lois organiques [3] doivent être votées par les deux tiers des députés, et que les grandes lois qui habilitent le président à légiférer par décret, doivent l’être par les trois cinquièmes des députés.

    Cela signifie que si l’opposition obtenait 56 sièges (sur 165), elle pourrait empêcher l’adoption de toute loi organique ; avec 67 sièges, elle rendrait impossible le vote de lois habilitantes. Or, jusqu’à présent, ce sont précisément les lois habilitantes qui ont permis la réalisation des principales réformes.

    Voilà pourquoi la bataille Venezuela mobilise tant d’énergies et de ressources au sein des droites internationales. Cela explique aussi la hargne et l’agressivité des nouvelles campagnes de diffamation lancées, à l’échelle mondiale, contre le président Hugo Chavez. Ces derniers mois, les accusations les plus malveillantes se sont succédées. Les médias de haine ont d’abord fait grand bruit autour des problèmes de restrictions d’eau et de coupures d’électricité (aujourd’hui résolus) dont ils rendaient coupable le gouvernement, sans mentionner la seule et vraie cause : le changement climatique responsable de la sécheresse du siècle qui a frappé l’hiver dernier le pays.

    Ils ont ensuite répété à satiété les accusations sans preuve avancées par l’ancien président de Colombie, Alvaro Uribe, à propos d’un supposé « Venezuela, sanctuaire des terroristes ». Dénonciations aujourd’hui abandonnées par le nouveau président Juan Manuel Santos après sa rencontre du 10 août avec Hugo Chavez. Celui-ci avait, une fois encore, redit que les guérillas doivent abandonner la lutte armée : « Le monde actuel n’est pas celui des années 1960. Les conditions ne se prêtent plus, en Colombie, à une prise du pouvoir. En revanche, la lutte armée est devenue le prétexte principal de l’Empire pour pénétrer à fond en Colombie et, à partir de là, agresser le Venezuela, l’Equateur, le Nicaragua et Cuba  [4]. »

    Puis il y a eu les affolantes campagnes sur l’insécurité. Comme si le problème – auquel les autorités s’attaquent avec des moyens redoublés [5] – était nouveau. Voici, par exemple, ce qu’on pouvait lire – déjà en juillet 1995 ! – dans un reportage sur la saga de l’insécurité dans capitale vénézuélienne : « Une véritable psychose de peur hante Caracas.(…) La violence a atteint un tel degré de folie que les délinquants ne se contentent plus de voler.(…) On frappe pour le plaisir de frapper, on tue pour le plaisir de tuer. On s’acharne, on se saoule de cruauté. En une semaine, plusieurs personnalités – dont un célèbre joueur de base-ball (Gustavo Polidor), un chirurgien et un avocat – ont été assassinées sous les yeux de leur famille. L’insécurité est partout. Une cinquantaine de chauffeurs d’autobus de la capitale ont été tués depuis le début de l’année… [6]« 

    Contre toute évidence, les médias de haine répètent également que les libertés politiques seraient amputées et que la censure empêcherait toute liberté d’expression. Ils oublient de signaler que 80 % des stations de radio et des chaînes de télévision appartiennent au secteur privé, alors qu’à peine 9% sont publiques [7]. Ou que, depuis 1999, quinze élections démocratiques se sont tenues, et qui n’ont jamais été contestées par aucun organisme international de supervision. Comme le souligne le journaliste José Vicente Rangel : « Chaque citoyen peut adhérer à n’importe lequel des milliers de partis politiques, syndicats, organisations sociales ou associations, et se déplacer sur l’ensemble du territoire national pour débattre de ses idées et opinions sans limitation d’aucune sorte  [8]. »

    Depuis la première élection d’Hugo Chavez, en 1999, l’investissement social a quintuplé par rapport à la moyenne de celui réalisé entre 1988 et 1998. Cela a permis d’atteindre, avec cinq ans d’avance, presque tous les Objectifs du millénaire fixés par l’ONU pour 2015 [9]. Le taux de pauvreté a chuté de 49,4 % en 1999 à 30,2 % en 2006, et celui de misère de 21,7 % à 7,2% [10].

    De résultats aussi prometteurs, méritent-ils vraiment tant de haine ?

       
    Notes


    [1]  Acción Democrática (social-démocrate), Alianza Bravo Pueblo (droite), Copei (démocrate-chrétien), Fuerza Liberal (ultralibéral), La Causa R (ex-communistes), MAS (Mouvement au socialisme, gauche conservatrice), Movimiento Republicano (néolibéral), PPT (Patrie pour tous, droite), Podemos (Pour la démocratie sociale, gauche conservatrice), Primero Justicia (ultralibéral) et Un Nuevo Tiempo (social-libéral).

    [2]  Fondé en 2007, le PSUV réunit presque toutes les forces politiques qui soutiennent la Révolution bolivarienne : Movimiento Quinta República, Movimiento Electoral del Pueblo, Movimiento Independiente Ganamos Todos, Liga Socialista, Unidad Popular Venezolana, etc. Le Parti communiste du Venezuela (PCV) n’a pas intégré le PSUV, mais il soutient la plupart de ses options et a signé avec lui un accord électoral.

    [3]  Une loi organique complète la Constitution et précise l’organisation des pouvoirs publics. Dans la hiérarchie des lois, elle se situe au-dessous de la Constitution, mais au-dessus des lois ordinaires.

    [4]  Clarín, Buenos Aires, 25 juillet 2010.

    [5]  Cf. Maurice Lemoine, « En proie à l’insécurité, Caracas brûle-t-elle ? », Le Monde diplomatique, Paris, août 2010.

    [6]  Ignacio Ramonet, « Le Venezuela, vers la guerre sociale ? », Le Monde diplomatique, juillet 1995.

    [7]  Ils « oublient » également de signaler que, au Honduras, par exemple, pendant le premier semestre de cette année, neuf journalistes ont été assassinés…

    [8]  www.abn.info.ve/node/12781

    [9]  http://news.bbc.co.uk/hi/spanish/specials/2009/chavez_10/newsid_7837000/7837964.stm

    [10]  www.radiomundial.com.ve/yvke/noticia.php ?45387


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  • L’Amérique latine : pôle de résistance et laboratoire social


    L’Amérique Latine a longtemps été un terreau fertile pour les expériences révolutionnaires. Depuis une vingtaine d’années, elle est probablement devenue le principal foyer de résistance à la mondialisation capitaliste et à l’hégémonie de l’Empire. La richesse et la diversité de ces expériences permettent de qualifier le sous-continent de véritable laboratoire social. En janvier 1994, l’insurrection zapatiste contre l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange nord-américain (ALENA) montre la voie de la résistance contre les institutions internationales. Elle est suivie une décennie plus tard par la mobilisation continentale contre l’accord de libre échange des Amériques (ALCA) et sa mise en échec lors du sommet de Mar del Plata en novembre 2005. 

    La campagne « 500 ans de résistance » à l’occasion du cinquième centenaire de la colonisation espagnole en 1992 marque l’émergence des mouvements indigènes contre la domination impériale et oligarchique. Elle est probablement un des événements les plus décisifs dans l’Amérique latine contemporaine. Dès lors, en Equateur puis en Bolivie et plus largement au niveau régional, les mouvements indigènes s’affirment de plus en plus comme de véritables acteurs sociaux et politiques. L’Amérique latine est également, à bien des égards, un lieu d’innovation politique et social. La résistance au modèle de domination se traduit sous deux formes :

    d’un coté, par l’élection de nouveaux dirigeants qui se situent plus ou moins en rupture avec le dogme libéral et qui remettent en cause les institutions en place et la démocratie formelle,
    de l’autre, par le renforcement de mouvements sociaux qui réactualisent notamment la question de l’appropriation sociale.

    Loin d’être opposables, ces deux formes sont parfois complémentaires. En effet, dans plusieurs pays, l’accumulation de forces des mouvements sociaux a permis des changements de gouvernements ou de faire pression sur les pouvoirs en place. A peine élus, les dirigeants du Venezuela, de la Bolivie et de l’Equateur convoquent des assemblées constituantes pour changer leur constitution respective et réformer fondamentalement les institutions en instaurant formellement la démocratie participative. Ils ont été précédés en cela par le Parti des travailleurs brésilien qui a innové au niveau de la démocratie locale en initiant le budget participatif dans la ville de Porto Alegre en 1990 puis dans l’Etat du Rio Grande do Sul en 1999.
     
    Cette expérience a connu un retentissement mondial, ce qui conduira tout naturellement à désigner la ville de Porto Alegre comme siège du premier forum social mondial (FSM) en 2001. Les expériences continentales impulsées par les mouvements sociaux sont diverses. Les formes d’organisation que sont le mouvement des paysans sans-terre (MST) au Brésil, la CONAIE (Confédération des mouvements indigènes) en Equateur, les piqueteros (mouvements des sans travail) et le mouvement de récupération des entreprises en Argentine, les Caracoles au Chiapas, la Marche mondiale des femmes se situent bien souvent en rupture avec les formes de luttes traditionnelles du mouvement ouvrier. Ces mouvements sont les lieux d’élaboration et de mise en œuvre de nouvelles pratiques sociales qui privilégient la démocratie active ou directe et l’émancipation.
     
    C’est probablement en Amérique latine que le mouvement altermondialiste est devenu le plus actif et le plus structuré. Indubitablement, il a permis de rompre avec la logique de la doctrine Monroe (1823), de sortir des cloisonnements nationaux et de multiplier les échanges entre les mouvements sociaux en ce début du XXIe siècle. Si au cours de son histoire récente, le sous-continent s’est révélé être un ferment d’expérimentations d’inspiration autogestionnaire, il serait réducteur de limiter la richesse des expériences aux deux dernières décennies.
     
    En effet, l’histoire du mouvement ouvrier latino-américain est parsemée de luttes qui ont posées les questions de l’appropriation sociale et pratiquées des formes d’auto organisation : de l’influence exercée par les émigrants anarchistes européens dans la conduite des luttes sociales et sur le coopérativisme dans le Cône Sud (1890 - 1930) (Ferrer - 2004) (de Gracia - 2009) aux expériences péruvienne et chilienne sous les gouvernements de Juan Velasco Alvarado et Salvador Allende au début des années 70 (Raptis - 1973) (Gaudichaud - 2004), en passant par les quatre mille tomas de fábricas en Argentine en 1964 (Mandel - 1973, Moreno - 2005), le « Cordobazo » en Argentine (1969) et l’Assemblée populaire en Bolivie (1971) (Lavaud - 1977), il existe une multitude « d’éclairs autogestionnaires » (Iturraspe - 1986).

    Pour cet ouvrage, compte tenu de la multiplicité des expériences, de leurs impacts et leurs répercussions dans cette région, et plus globalement dans le monde, nous avions l’embarras du choix. C’est donc tout naturellement que nous avons attribué une place non négligeable à l’Amérique latine. Bien évidemment, nous avons dû opérer des choix drastiques, ce qui implique des manques et des limites. Plutôt que de reprendre des expériences passées, nous avons privilégié des expériences en cours qui revendiquent la transformation du système car pour nous l’autogestion n’est pas une utopie dépassée ou un effet de mode.
     
    Le seul détour historique concerne le rôle des Cordons industriels et des pouvoirs populaires au Chili sous Allende, qui a été largement occulté par les ouvrages relatant l’histoire de l’Unité populaire. (Gaudichaud). Nous avons donc tenté de distinguer différentes formes de pratiques et aspects autogestionnaires contemporains : socialisation de l’économie, formes de participation aux institutions, concepts de pluri nationalité et indianisme, exercice du pouvoir populaire. S’ils existent des entreprises récupérées dans plusieurs pays comme au Brésil et au Venezuela, le mouvement argentin est de notre point de vue exemplaire de part son ampleur et sa vitalité. Il s’inscrit également dans un processus historique et puise largement dans la conscience profonde du mouvement ouvrier de ce pays. Le budget participatif mis en œuvre à Porto Alegre a permis de rénover une démocratie représentative largement discréditée et de remettre le peuple au cœur du processus de décisions.
     
    L’impact mondial de cette expérience « nous conforte que c’est l’une des voies de reconstruction d’un projet socialiste. » (Pont-2007). L’émergence du mouvement indigène et particulièrement andin a été décisive dans les changements opérés en Equateur mais surtout en Bolivie. L’indianisme, bien distinct de l’indigénisme, a permis de combattre le modèle de domination impériale « euro centrique » et les discriminations des états-nations. Il réaffirme des identités tout en conceptualisant « l’unité dans la diversité » comme en Bolivie où l’accumulation de forces en résistance au modèle néolibéral a contribué à l’élection d’Evo Morales et à instaurer une nouvelle conception du pouvoir. Le Mouvement vers le socialisme (MAS) se définit comme un « parti-mouvement » et une fédération de mouvements sociaux. Cet « instrument politique atypique » a retenu toute notre attention malgré des limites observées dans son fonctionnement.
     
    L’Assemblée populaire des peuples de Oaxaca (APPO) a concentré l’essentiel des paramètres d’une démocratie radicale et directe, de l’autogestion, de l’autonomie des sujets et des collectifs sociaux. Le répertoire d’actions et les traditions politiques en jeu ont permis l’émergence d’un nouveau collectif social dans un pari radical et alternatif au système hégémonique, la Commune de Oaxaca. Enfin, le processus révolutionnaire vénézuélien, souvent controversé, est traité sous l’angle de la participation populaire dans la mise en œuvre des Missions sociales, le développement endogène de l’économie sociale et la tentative d’instauration d’un double pouvoir avec les Conseils communaux. L’ensemble de ces expériences tend vers des formes d’autogestion. Bien d’autres, non décrites, tentent de pallier à l’absence de l’Etat et de se substituer au marché. L’Amérique latine est en mouvement perpétuel, elle est un « volcan » (Gaudichaud - 2008).


    Richard Neuville
    Ici
    (Membre de la commission internationale des Alternatifs)
    Source : Extrait du livre collectif Autogestion : hier, aujourd’hui, demain, Syllepse, 2010


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  • Tenter de démêler le vrai du faux, au fil de l’info…

    illustration : "Delusion Dwellers" par Laurie Lipton

    La concentration des médias dominants entre les mains de quelques groupes privés est un réel danger pour la démocratie. Et si certains citoyens commencent à le comprendre, il n’en demeure pas moins que ces médias continuent à faire la pluie et le beau temps, en fonction des intérêts qu’ils poursuivent. Intérêts économiques la plupart du temps, mais intérêt idéologique également, puisque par la pérennité de leur idéologie, les intérêts économiques poursuivis pourront se développer d’autant plus aisément.

     

    Ainsi, ces derniers mois, que ne lit-on, n’entend-on ou ne voit-on dans ces mêmes médias, à propos de la situation au Moyen-Orient !? Entre les menaces – supposées – d’un Iran nucléaire et celles – réelles – d’une déflagration majeure qu’entraînerait son attaque ; le retrait d’Irak de l’armée américaine n’y laissant plus « que » 50.000 hommes malgré la recrudescence des attentats dans un pays qu’ils ont ruiné ; le Pakistan dévasté par les inondations mais secouru par largage de colis humanitaires par ceux-là mêmes qui en poursuivent le bombardement avec leurs drones ; l’accrochage meurtrier à cause d’un arbre à la frontière libanaise, ou encore la polémique suscitée par la reprise des pourparlers directs entre un 1er ministre sioniste allié à une extrême droite profondément raciste et un président palestinien agissant sans mandat… comment s’y retrouver ?

    Devant le flot d’informations apparemment contradictoires, ces mises en scène – car, c’est bien de cela dont il s’agit – visent pourtant toutes le même objectif : asseoir et conforter encore et toujours la loi du plus fort, de la pensée dominante et tenter de brimer la voix des peuples bien que majoritaire mais privée de moyens équivalents pour se faire entendre, aux seules fins d’en tirer un maximum de profits.

    Ainsi, lorsqu’en l’espace de quelques jours sont exploitées l’image de la jeune Aisha défigurée, celle de Sakineh qui risque la lapidation, ou tout récemment celle d’Ebrahim, jeune homosexuel menacé de pendaison, afin de mobiliser l’opinion publique à l’encontre des régimes politiques qui utilisent de telles méthodes, ne devrait-on pas s’interroger sur l’absence de mobilisation de cette même opinion face aux massacres quotidiens auxquels s’adonnent nos « forces coalisées » dans ces mêmes pays qu’elles prétendent vouloir « libérer » et qui ne font l’objet que d’un entrefilet dans les médias ?

    Au-delà des drames qu’ils constituent, cette focalisation sur ces cas particuliers, scrupuleusement identifiés, n’est-elle pas une manipulation pour nous donner bonne conscience et nous indiquer ainsi que malgré nos interventions à coup d’armes de destruction massive contre des populations démunies de l’élémentaire – eau, électricité, nourriture, habitat, médicaments, soins – nous n’aurions pas perdu notre sens altruiste – et qui à vrai dire, escamote de la sorte notre mentalité toujours imprégnée d’un esprit colonial ? Nous soucier soudain de ces cas parmi des milliers d’anonymes que nous ignorons la plupart du temps nous dédouanerait-il de nos méfaits et de notre indifférence coutumière !? Nous sauverait-il notre restant d’âme !?

    La belle affaire ! Et surtout, la magistrale hypocrisie : il est effectivement plus facile de brandir ces cas particuliers et d’ignorer la loi du grand nombre que l’on continue à asservir et massacrer avec nos redoutables technologies… au point d’en rendre impossible par la suite l’exploitation des corps déchiquetés, pulvérisés, méconnaissables en Une de magazines à sensations… Nous voilà de la sorte, parvenus à stigmatiser sans sourciller, la « barbarie » de l’un ou l’autre cas… pour mieux cacher la nôtre qui poursuit ses largages de bombes à fragmentation, au phosphore, à l’uranium appauvri quand ce n’est pas ses mines antipersonnel qui continueront à tuer des innocents une fois que nos « boys » auront plié bagages et rentreront au pays en héros, fiers du « travail accompli ». Se sentir appartenir à cette société-là ne tient plus d’un mauvais rêve, mais d’un vrai cauchemar !

    L’autre évènement qui devrait retenir notre attention dans la manipulation de l‘information est la dernière attaque de la résistance palestinienne à l’encontre de quatre colons israéliens dans la région de Hébron, au sud de la Cisjordanie. Comme toujours dans pareil cas, l’information qui nous est relayée en boucle souligne la sauvagerie de l’agression face au chagrin inconsolable de la communauté endeuillée. Nulle part n’entendrez-vous que quelques heures auparavant, une poignée de colons de cette même région de Hébron a mitraillé une dizaine de Palestiniens travaillant dans leurs champs. Après tout, ce fait divers est courant sinon quotidien.

    Et que sont ces Palestiniens, autrement dit ces Arabes, face aux pieux israéliens établis là pour expier nos crimes et « parce que Dieu leur a donné cette terre » !? Et nulle part non plus, n’est signalé que Hébron est probablement la ville palestinienne où sévissent les colons les plus radicaux que l’on puisse trouver en Palestine – en vérité, de vrais timbrés ! Tous ceux qui se sont rendus dans la région peuvent en témoigner. Comme nulle part non plus n’est rappelé par ces médias tellement consciencieux que TOUTES les colonies ont été déclarées illégales par l’ONU. En revanche, il ne faut pas longtemps pour qu’ils insistent sur le soutien de cette action par les diverses organisations de résistance – traitées, cela va sans dire, de « terroristes » – et dans le même temps, sa condamnation par les autorités officielles… s’abstenant de blâmer la présence de ces colons à cet endroit !

    Et à bien lire ces condamnations répétées, que peuvent encore faire les Palestiniens ?

    - Ils ne peuvent ni fomenter des attentats kamikazes à cause du risque de tuer des civils – nous seuls y sommes autorisés avec nos armes redoutables… sous prétexte d’apporter la « civilisation » en pays barbares ;

    - Ni envoyer des roquettes à l’aveugle, lié au même risque de tuer des civils – nous seuls sommes habilités pour ce genre d’opération et à l’aide de nos drones… nous ne laissons que des « dommages collatéraux » ;

    - Ils ne peuvent pas s’opposer au vol de leurs terres par la poursuite de la construction du Mur – qu’une large majorité de pays a bien décrété comme illégale, via la Cour Internationale de Justice de La Haye en 2004… mais dont nous sommes toujours incapables d’ordonner l’arrêt ;

    - Il leur est interdit de s’armer pour se défendre d’une occupation que la Communauté internationale reconnaît pourtant comme illégale à travers de multiples Résolutions onusiennes… inappliquées ;

    - Sans parler de Gaza, ce laboratoire où ils sont encagés tels des rats, et où l’occupant y expérimente le pire, les obligeant d’ailleurs à creuser des galeries pour survivre sans qu’aucun Etat occidental n’ait le courage de condamner sans la moindre ambiguïté l’entité sioniste pour l’ignominie de ses crimes ;

    - Ils peuvent tout au plus défiler pacifiquement, et encore, en évitant le jet du moindre caillou vers l’armée d’occupation… sous peine de finir dans les geôles israéliennes pour quelques années ;

    - Et ils sont en outre, priés de garantir la sécurité de l’occupant en traquant tous ceux qui veulent lui résister – ce à quoi s’emploie très bien les représentants de l’autorité palestinienne du président non élu M. Abbas… transformés ainsi en collabos actifs.

    Et derrière les blabla d’un processus-de-paix-de-papier, à quoi assiste-t-on ? A rien d’autre que la poursuite quotidienne de la colonisation de la Palestine par l’entité sioniste avec à la clé, un énième round de négociations dont tout le monde sait que les dés sont pipés d’avance. L’âne palestinien Abbas pousse donc son vieux museau vers le bœuf Netanyahu dont il sait ne rien devoir attendre. Pourquoi l’âne, me direz-vous ? Parce qu’il n’y a qu’un âne que l’on fait avancer avec une carotte d’une main, et le bâton US de l’autre ! Et pourquoi le bœuf alors ? Parce que le 1er ministre sioniste me semble en avoir l’attitude grossière. Mais cette fois, ceux-là ne seront pas penchés sur un nouveau-né. Ils ne pourront que constater l’avortement programmé d’un Etat croupion qui ne s’établira jamais sur les quelques parcelles émiettées que lui destine l’occupant obtus du bout de ses naseaux.

    Daniel Vanhove – Observateur civil
    Auteur
    02.09.10

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