• L’humanitaire au service du capital : le cas du Pakistan

    Mohamed BELAALI
    Photo : Big Picture

    20 millions de Pakistanais, privés quasiment de tout, errent à travers un pays dévasté et ravagé par de violentes inondations. La brutale montée des eaux a déjà laissé derrière elle plusieurs centaines de victimes. La famine commence à faire son apparition et menace des millions d’êtres humains. La situation sanitaire est catastrophique.

     

    Plusieurs millions d’enfants risquent d’être emportés par des maladies mortelles selon les Nations Unis. Ban Ki-moon, en visite dans le pays, disait lui-même qu’il n’avait « jamais vu une catastrophe d’une telle ampleur ». L’ampleur du désastre n’a d’égale que la profonde souffrance de la population pakistanaise livrée à elle-même. Mais si l’aide humanitaire se fait toujours attendre, le matériel militaire de l’OTAN pour la poursuite de la guerre contre les talibans en Afghanistan voisin circule, lui, normalement ! La sale guerre impérialiste passe avant l’aide humanitaire. Pire, pendant que les pakistanais affrontent, dans des conditions inhumaines, cette terrible catastrophe, l’armée américaine continue à bombarder le Nord-Ouest du pays faisant des dizaines de victimes civiles (1). Pour les États-Unis et leurs alliés, la population pakistanaise qui résiste à l’hégémonie impérialiste dans la région ne mérite aucune aide. L’humanitaire doit servir l’intérêt des puissances capitalistes.

    Le grand spectacle humanitaire organisé par les pays impérialistes, leurs ONG, leurs sportifs, leurs artistes et leurs médias concernant le séisme haïtien contraste avec le silence, l’indifférence et le mépris avec lesquels la tragédie pakistanaise est traitée. C’est que le Pakistan n’est pas Haïti ! Et même dans le cas de ce dernier pays, plus de neuf mois après le terrible tremblement de terre du 12 janvier 2010, rien ou presque rien n’a été fait pour une population abandonnée à son triste sort alors que les troupes américaines et les ONG humanitaires par dizaines sont toujours présentes sur le sol haïtien. Mais au moins, on a réussi à transformer la tragédie haïtienne en un immense show humanitaire et médiatique (2).

    Le drame pakistanais, lui, n’a été traité qu’avec parcimonie par les médias bourgeois. Et malgré une présence massive des grandes ONG (toutes dépendantes essentiellement des États occidentaux et de l’Union Européenne), l’aide humanitaire pour le Pakistan n’arrive qu’au compte-goutte. Ici nul spectacle humanitaire, nul appel aux dons lancé directement par les médias, nulle opération de relation publique des multinationales et nul battage médiatique. La souffrance du peuple pakistanais se fait dans le silence.

    Ironie du sort, le Pakistan est le principal producteur mondial des tentes humanitaires. Mais les industriels américains veulent remplacer les fabricants locaux et vendre aux pakistanais des tentes beaucoup plus chères : « Aider le Pakistan, aider Haïti sont des réactions humanitaires appréciables des États-Unis, surtout s’ils adoptent la stratégie « aide des USA, made in USA » écrivent-ils(3). L’humanitaire c’est aussi du business, il s’arrête là où s’arrêtent également les intérêts des puissances impérialistes !

    Il faut dire que sur l’échiquier international, le Pakistan occupe une position singulière à cause de son histoire mouvementée, de sa puissance nucléaire et de sa frontière avec l’Afghanistan.

    Le Pakistan a été « Conçu à la hâte et mis au monde prématurément par une césarienne de dernière minute » disait Tarik Ali (4). Il a été également amputé du Cachemire toujours disputé par l’Inde et privé de sa partie orientale, le Bangladesh.

    Le Pakistan a payé chèrement son indépendance nucléaire à cause du refus américain. Le gouvernement démocratiquement élu d’Ali Bhutto, le père de l’arme nucléaire pakistanaise, fut renversé par un coup d’État militaire dirigé par le général-dictateur Zia avec la bénédiction des États-Unis. Ali Bhutto fut jugé et exécuté en 1979.

    En 1999, un nouveau coup d’État porte au pouvoir un autre général-dictateur, Pervez Mucharraf, le ferme soutien des américains dans la région (on le surnommait d’ailleurs dans le pays... Busharraf !).

    Benazir Bhutto, fille d’Ali Bhutto, fut assassinée à son tour en 2007 et de lourds soupçons pèsent toujours sur Mucharraf dans cet assassinat.

    Au total depuis sa création en 1947, le pays a connu pas moins de quatre coups d’État militaires. Il est inutile de préciser que la main de Washington est derrière, pour ainsi dire, tous ces événements majeurs qui ont fortement bouleversé ce pays.

    Aujourd’hui, l’Afghanistan voisin est toujours occupé par les puissances impérialistes menées par les américains. La résistance afghane, de mieux en mieux organisée, de plus en plus unie, porte des coups décisifs aux armées d’occupation.

    Le Pakistan entretient avec cette résistance des relations ambiguës et complexes. En tout cas, les pays occidentaux soupçonnent fortement l’armée pakistanaise et ses services secrets, les fameux Inter-Services Intelligence (ISI), de coopérer avec les talibans pakistanais et surtout afghans. En effet, le Pakistan tient à garder ses vieilles relations avec ces derniers dans le but de préserver ses intérêts stratégiques et surtout de ne pas laisser le champ libre à une autre puissance nucléaire, l’Inde son ennemi de toujours. Car les américains, tôt ou tard, seront contraints de quitter l’Afghanistan : « Si l’Amérique s’en va, le Pakistan est très inquiet d’avoir l’Inde à sa frontière Est et l’Inde en Afghanistan à sa frontière Ouest » (5). Le gouvernement pakistanais redoute que l’Inde développe, après le départ des américains, des relations privilégiées avec les talibans afghans. Rappelons tout de même que de 1947 à 1999 le Pakistan et l’Inde, deux puissances nucléaires, se sont livrés quatre guerres successives. Islamabad considère en quelque sorte l’Afghanistan comme sa chasse gardée.

    Le Pakistan n’est pas prêt à abandonner ses relations, même ambiguës, avec les talibans nonobstant les pressions fortes des États-Unis.

    En tout cas, les pakistanais sont présentés à l’opinion publique occidentale, comme les amis de ces grands méchants talibans barbus, cruels et primitifs.

    Nous les civilisés de l’occident capitaliste, nous n’allons tout de même pas apporter notre secours aux amis de nos ennemis ! Notre humanité a des limites.

    Ces deux peuples (afghan et pakistanais) se retournent aujourd’hui contre nous alors que grâce à nos valeureux soldats, nous essayons de leur apporter démocratie et prospérité tout en protégeant leurs femmes.

    Les quelques bombes qui tombent de part et d’autre de leur frontière commune et qui font des victimes innocentes ne sont que des erreurs, des bavures bien évidemment...

    Et notre présence « là-bas », c’est pour leur bien, n’est-ce-pas ? On leur construit des écoles, des hôpitaux, des routes etc. Mais ces barbares ne comprennent rien à rien ! Il ne comprennent que le langage de la force : « Nous n’avons pas le droit de renoncer à défendre nos valeurs. Nous n’avons pas le droit de laisser les barbares triompher »(6).

    Mais derrière la diabolisation du pakistanais et de l’afghan, comme d’ailleurs du cubain, de l’iranien, du palestinien, du nord-coréen, de l’irakien etc. se cachent des intérêts impérialistes. Car ces mêmes « barbares » de talibans, on les appréciait bien et on les appelait même les Moudjahidines de la liberté lorsqu’ils combattaient la présence soviétique en Afghanistan (1979-1989) ! Pour faire barrage à l’armée russe, les américains ont financé, entraîné et armé ces « combattants de la liberté » et le Pakistan devint leur allié privilégié dans la région.

    Ainsi le civilisé d’hier est devenu le barbare d’aujourd’hui ! Seule la bourgeoisie, pour ses intérêts, est capable d’un tel exploit. Les ennemis comme les amis d’ailleurs ne sont jamais permanents ; seuls les intérêts sont permanents !

    L’humanitaire dans un ordre économique, social et politique profondément injuste qui n’accorde aucune valeur à la vie humaine, ne peut que servir les puissances capitalistes qui l’instrumentalisent cyniquement pour leurs seuls intérêts.

    A bas l’humanitaire capitaliste !

    Vive la solidarité entre les peuples !

    Mohamed Belaali


    (1) http://www.latribune-online.com/mon...

    (2) L’humanitaire au service du capital:le cas de Haïti

    (3) lemonde.fr/idees/article/2010/09/06/l-aide-au-pakistan

    (4) Tariq Ali « Le choc des intégrismes », Textuel, 2002.

    (5) Déclaration de Tariq Fatemi, un ex-ambassadeur du Pakistan, au New York Times.

    Cité in www.wsws.org

    (6) rue89

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  • Syndicats : les jaunes, les capitulards et les autres

    Pourquoi appeler à une nouvelle grève simplement le 23 septembre, alors que le projet de réforme des retraites passe devant l’Assemblée nationale le 15 ? A la suite de l’extraordinaire mobilisation de mardi dernier – les plus importantes manifestations en France depuis 15 ans -, ne fallait-il pas battre le fer tant qu’il est chaud, augmenter la pression sur le gouvernement ? Certainement, si c’est le retrait du projet que l’on veut. Mais plumedepresse publie un document exclusif qui prouve toute l’ambiguïté de la CGT sur cette question.

    Il y a d’abord les discours officiels, d’aucuns diront de façade : « Plus l’intransigeance dominera, plus l’idée de grèves reconductibles gagnera les esprits », prévient le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, dans un entretien accordé au Monde titré Nous n’avons pas l’intention de lâcher (la version gratuite ne livre qu’un rapide résumé, mais d’autres extraits sont livrés par L’Expansion). Sur le fond du dossier, il règle rapidement leur sort aux concessions lâchées par Nicolas Sarkozy après l’exceptionnelle mobilisation de mardi : « ce qu’il a annoncé est à la marge au regard des désaccords de fond. Le dispositif de la pénibilité reste subordonné à des critères médicaux et individuels. Le renvoi à des négociations de branches n’oblige à aucun résultat alors que le patronat y est hostile. Les aménagements sur les carrières longues restent flous et la réforme reste fondamentalement injuste. » D’où sa mise en garde : « on peut aller vers un blocage, une crise sociale d’ampleur. » Entre parenthèses, si les propositions sarkozystes sont évidemment loin de rendre acceptable un projet qui demeure inique, ainsi que le dénonce toute la gauche et les syndicats de salariés, c’est encore trop pour certains, comme le relaie le journal Les Echos : « Une autre salve de critiques, qui gênera beaucoup moins l’exécutif, est venue des organisations patronales : elles sont montées au créneau hier pour dénoncer à l’inverse l’élargissement de la prise en compte de la pénibilité. « Il y a là un

    risque non négligeable sur le bénéfice financier attendu de cette réforme », affirme la CGPME. » On parle là de gens qui vont mourir prématurément, atteints de maladies ou handicaps professionnels, et ce syndicat patronal répond « bénéfice financier » : obscène ! Au moins, c’est clair, on sait qui sont, avec l’UMP, nos ennemis de classe. Sans oublier évidemment le Medef, qui proposait les seuils de 63 et 67 ans et s’oppose à toute taxation du capital, de même qu’à un dispositif de prise en compte collective de la pénibilité.

    jhParenthèse refermée : dans ce contexte, comment organiser la riposte et forcer le gouvernement à reculer ? Voici le communiqué commun signé par CFDT, CFE/CGC, CFTC, CGT, FSU et UNSA : « Fortes de la réussite exceptionnelle du 7 septembre les organisations syndicales considèrent que les annonces du président de la République, qui se voulaient une réponse aux mobilisations, ne modifient pas le caractère injuste et inacceptable de la réforme proposée. Réunies le 8 septembre 2010 elles décident de poursuivre et d’amplifier le processus de mobilisation pour obtenir des mesures justes et efficaces afin d’assurer la pérennité du système de retraites par répartition. Elles appellent à faire du mercredi 15 septembre, jour du vote par les députés du projet de loi, une journée forte d’initiatives et d’interpellations des députés, des membres du gouvernement et du Président de la République dans les départements et les circonscriptions. Avant le débat au Sénat elles décident de faire du jeudi 23 septembre une grande journée de grèves et de manifestations dans tout le pays. »

    Le 23 septembre ? Sur @rrêt sur images, Daniel Schneidermann réagit ainsi à cette date, et il résume si parfaitement le fond de notre pensée que nous le citions déjà dans notre billet où nous appelions à la grève générale pour obtenir le retrait du projet : « Pourquoi pas plus tôt ? Deux millions et demie de personnes dans la rue, ça donnait de l’élan. Vu de loin, très humblement, il me semble que la seule action qui soit de nature à faire reculer le gouvernement, à le faire renoncer à ce report de l’âge légal de la retraite que chacun (…) juge suprêmement injuste, puisqu’il vise à faire payer par les ouvriers les retraites des cadres, la seule chose, c’est une grève générale reconductible, comme en 95. Avec blocage général de l’économie, pas de métros, trains à l’arrêt, et apoplexie quotidienne pour Jean-Pierre Pernaut. Hors de cette épreuve de force majeure, on est dans l’ajustement, le dosage, l’homéopathie. Donc, autant dire que les 60 ans (et 65 ans à taux plein), les syndicats font une croix dessus. » Ainsi donc, tout en proclamant, bravaches, « Nous n’avons pas l’intention de lâcher » , les syndicats auraient déjà capitulé ? Vous noterez que ni FO, ni Solidaires n’ont signé le communiqué commun. Explication dans La tribune : « Force Ouvrière et Solidaires ont confirmé ce jeudi leur participation à la nouvelle journée de grèves et de manifestations du 23 septembre contre la réforme des retraites décidée par six syndicats mercredi (…). Les deux centrales syndicales n’avaient pas signé l’appel de l’intersyndicale, souhaitant initialement ne pas attendre cette date pour manifester à nouveau. FO, dirigée par Jean-Claude Mailly, a précisé qu’elle défilera « sur son propre mot d’ordre » , à savoir l’exigence d’un retrait du texte gouvernemental. La centrale a également indiqué que ses syndicats mèneront des actions le 15 septembre, jour du vote du projet de loi à l’Assemblée nationale, en première lecture. C’est également ce qu’a a annoncé l’intersyndicale. De son côté, Solidaires a confirmé sa position prise mercredi de ne pas signer le communiqué commun. « Nous ne sommes pas d’accord sur la stratégie d’action qui consiste à reporter au 23 les suites du 7, a expliqué à Reuters Thierry Lescant, membre du secrétariat général. Il faut inscrire un mouvement dans la durée, impulser un rythme, une montée en puissance.

    Le 23 doit être suivi du 24, du 25, du 26… » Solidaires ne restera pas pour autant isolé ou inactif, a-t-il ajouté. « Nous appellerons à manifester le 23 sur la base de nos revendications et nous nous réservons le droit de lancer nos propres intiatives d’ici là. » On s’interroge sur ce refus des autres syndicats – moins dans le cas de la CFDT, que nous surnommions dans un billet de janvier 2009 Confédération française démobilisatrice des traîtres aux travailleurs ! – de réclamer le retrait du texte, puisqu’il est en fait inacceptable en tous points et qu’il conviendrait de tout reprendre à zéro. Ne pas imposer le retrait revient à négocier à partir de mauvaises bases, pour aboutir quoi qu’il advienne à un résultat catastrophique pour les salariés. Hélas, les directions syndicales semblent avoir choisi, en se gardant bien de le dire, la voie de cette complicité avec le gouvernement pour empêcher que la contestation ne prenne trop d’ampleur. Ce que confirme un document que nous nous sommes procuré, émanant de l’Union départementale de la CGT de l’Isère.

    Signé du secrétaire de l’UD, Patrick Brochier, ce courrier électronique adressé aux partenaires de l’intersyndicale est éloquent. Et qu’on ne nous objecte pas qu’il s’agit d’une correspondance privée ! Derrière ces organisations syndicales, il y a des militants qui paient leurs cotisations pour être représentés par ces gens-là. Ils ont le droit de savoir ce qui se trame et notre devoir d’informer nous impose cette publication, dusserait-elle faire grincer quelques dents.

    En voici donc le texte complet : « Aux camarades de la FSE, UNEF et UNL, copie aux OS de salariés : à la demande du secrétariat de l’UD réuni ce matin, il vous est demandé de réfléchir encore un instant concernant la phrase du RETRAIT que nous ne voulons pas voir figurer dans l’intervention publique demain place de Verdun. Ce qui est important, c’est que nous voulons tous d’autres solutions pour l’avenir de nos retraites et notamment vous les jeunes, retrait ou pas retrait. Stratégiquement, nous avons peur que le seul retrait soit une victoire sans lendemain car elle n’aurait pas résolu le problème du financement qui resterait entier. Et vraiment, relancer la bagarre derrière pour des solutions alternatives risque d’être très difficile…

    Donc, SVP, ne compliquez pas ce qui peut être très simple et ne change rien sur le fond de notre volonté commune de mettre le gouvernement sur le reculoir et qui va l’être si nous ne tombons pas dans ce type de débats démobilisateurs. Retirez cette phrase et tout sera OK pour demain. Sinon nous interprèterions cela comme une volonté de briser l’unité. FO a été écartée de la délégation en préfecture. L’intervention unitaire ne fait pas mention du retrait. Il n’est pas concevable que vous restiez sur cette position alors qu’il n’était pas prévu au départ d’autre intervention que celle unitaire des syndicats de salariés, qui sont les interlocuteurs du gouvernement sur ce sujet, devons-nous vous le rappeler. J’attends confirmation. »

    Heureusement, la CGT s’est faite royalement envoyer sur les roses : « Nous sommes extrêmement surpris par ce courrier de l’UD CGT. Les divergences politiques entre les organisations syndicales unies dans l’action ne doivent pas avoir pour conséquences d’empêcher la liberté d’expression et d’analyse des organisations qui composent l’intersyndicale, répond Jean-Paul Portello, pour l’union syndicale Solidaires de l’Isère. Dans l’intersyndicale, tout le monde ne partage pas le même point de vue sur le retrait ou la négociation du projet. Le texte commun a été rédigé de façon à ne trahir aucune des analyses politiques. L’éviction de FO de la délégation syndicale en préfecture, et la menace d’éviction des syndicats de jeunesse, sont non seulement contraires au respect des différences de points vue et de l’unité d’action en cours, mais plus grave encore ils imposent à l’intersyndicale l’axe de la négociation. Ce débat n’a pas encore été tranché au niveau national, il n’a pas à l’être en Isère. Solidaires est favorable au RETRAIT du projet de loi, nous sommes en désaccord avec ceux qui privilégient la négociation du projet, néanmoins nous respectons ces choix et la volonté de les exprimer.

    Le contraire serait de la censure politique. C’est pourquoi nous ne tairons pas nos revendications, y compris devant le préfet. Ce serait naïf de croire que le préfet, le gouvernement et le patronat, ignorent nos différences d’analyse. Nous participerons donc à la délégation unitaire qui rencontrera le préfet, sur la base de l’appel commun et sans exclusion aucune des positions encore en débat. Si la CGT veut s’opposer à la liberté d’expression d’une ou plusieurs organisations signataires, ou si elle veut imposer un point de vue, quel qu’il soit, ce serait la CGT qui porterait la responsabilité politique de briser l’intersyndicale. » Peut-on imaginer que la position du syndicat de Bernard Thibault soit différente en Isère qu’ailleurs ? Que ces pressions pour empêcher de réclamer le retrait du projet n’obéissent pas à des directives nationales ? Nous vous en laissons juge. En attendant, si l’on veut obtenir la victoire dans le combat contre la réforme antisociale des retraites, il va falloir composer avec certains syndicats, pour reprendre l’expression du secrétaire cégétiste de l’Isère, pour le moins « sur le reculoir ».


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  • En temps normal, les pianistes Axel Zwingenberger et Ben Waters, seuls ou en duo, voire en compagnie du contrebassiste Dave Green, auraient pu jouer au mieux deux soirs consécutifs au Duc des Lombards, devant un public de connaisseurs, venus entendre du piano boogie, leur spécialité. Mais là, sous le nom de The A, B, C & D of Boogie Woogie, ils sont à l'affiche du club parisien du mardi 7 au samedi 11 septembre, pour deux concerts par soir, annoncés complets.

    C'est que dans cet ABCD, il y a C comme Charlie, patronyme Watts.

     

    En matière de rythme, le piano boogie se suffit à lui-même. Et avec Axel Zwingenberger et Ben Waters il se suffit doublement. Charlie Watts travaille donc dans la retenue, essentiellement sur les cymbales. Il relance légèrement sur la caisse claire, balance deux ou trois accents sur les toms. Il joue aussi avec les balais. Caresse sur la peau de caisse claire, petits mouvements secs du poignet pour appuyer un temps. Le répertoire est constitué d'improvisations et de classiques du genre (dont un thème de Professor Long-hair, un décalque de Bye Bye Johnny, le délicieux Josephine). Début avec les deux pianistes, puis A seul, puis B avec C et D, puis retour de A, et final en ABCD. Ils ont un peu répété le lundi et le mardi. On dirait qu'ils sont ensemble depuis quarante ans...


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  • Pour renverser un président
    Atilio Boron

    Pourvu que soient créées les conditions conduisant à « un coup d’État institutionnel » comme celui qui, au Honduras, a renversé le président Mel Zelaya, les parlementaires du Paraguay semblent totalement prêts à devenir la risée de toute l’Amérique lorsqu’ils s’entêtent à accuser le ministre de la Défense Nationale, Luis Bareiro Spaini, d’être responsable de la disparition de… trois fusils dans les locaux de la caserne du Commando de l’État Major de l’Armée, à Campo Grande !

    L’accusation et l’éventuel procès politique à venir — lequel doit être approuvé par le Sénat qui, déjà, doit en étudier la demande — ignore royalement quelque chose que les députés devraient tout de même savoir : au Paraguay, le ministre de la Défense ne détient aucune autorité de commandement sur la troupe, de sorte qu’il ne dispose d’aucun moyen pour s’ingérer dans ce qui se passe au sein des casernes ou des détachements militaires.
     
    Ce qui peut se passer là est hors de ses attributions. Mais ce petit détail n’a pas dissuadé les conspirateurs qui ont besoin de n’importe quel prétexte pour écarter du président Fernando Lugo l’un de ses plus loyaux collaborateurs et pour, ainsi, ouvrir la porte au processus qui conduira à sa destitution et, dans l’éventualité où l’ex-évêque catholique ferait de la résistance, pour faire appel aux forces armées pour faire exécuter la résolution du Parlement et conclure ainsi leur offensive destituante.
     
     
     
     
     
    En d’autres termes, rééditer la partition écrite par Washington et exécutée avec le succès qu’on connaît à Tegucigalpa et faire avancer d’un pas supplémentaire la normalisation de la situation dans les récalcitrantes régions du sud du Rio Grande.

    Malgré les incohérences et les hésitations de la politique appliquée par le Président Lugo, sa présence seule — produit d’une imposante mobilisation populaire jamais vue auparavant comme rejet de l’étouffante situation héritée du stroessnerisme— est une gêne inacceptable pour les plans des États-Unis dans la région. Bien que jusqu’à ce jour Lugo se soit soucié de maintenir de très amicales relations avec la Maison Blanche et qu’il ait enduré l’irritant rôle tenu par l’Ambassade des États-Unis dans les affaires intérieures du Paraguay, un large éventail de l’establishment étatsunien le perçoit avec grande appréhension et le diabolise comme le dangereux bienfaiteur qui, malgré lui, peut devenir le catalyseur de processus politiques beaucoup plus radicaux à l’image de ce qui se passe dans la Bolivie voisine ou, bien plus au Nord, en Équateur.
     
    Dans les fiévreuses hallucinations des faucons du Pentagone et de Département d’État, Lugo apparaît comme une espèce de kérensky des tropiques qui, comme son prédécesseur russe, finira par ouvrir la porte à une révolte de la plèbe aux incalculables conséquences et lourde de sérieuses répercussions dans la géopolitique régionale.

    Il en est ainsi parce que le Paraguay occupe une situation privilégiée pour fermer, depuis le Sud, le cercle de bases militaires qui entoure le grand bassin amazonien, riche de toutes sortes de ressources énergétiques, en biodiversité, de gisements miniers stratégiques et d’eau douce, surtout d’eau. C’est la raison pour laquelle, en profitant de l’incroyable distraction du Ministère des Affaires Étrangères et du Haut Commandement militaire du Brésil, deux bases ont déjà été installées dans le pays, à Pedro Juan Caballero et à Mariscal Estigarribia.
     
    Si le Paraguay regorge de quelque chose c’est d’eau, cet « or bleu », de jour en jour plus rare et qui, selon les experts, occasionnera les principales guerres qui seront déclenchées durant ce siècle. Et pas seulement l’eau qui court en surface, aussi celle qui circule ou gît sous terre, dans l’imposante nappe phréatiquedu Guarani. Si on ajoute à cela les bonnes relations que Lugo entretient avec Chávez, avec Morales et Correa, le rôle de certains projets communs de coopération internationale qui irritent outre mesure l’Empire, par exemple celui de l’ALBA Culturelle ou celui du troc de pétrole contre denrées alimentaires entre PDVSA et le Paraguay, sans parler de sa collaboration avec d’autres gouvernements progressistes de la région et son appui à l’UNASUR, on comprend l’empressement de Washington et des ses pions narcofascistes paraguayens à se défaire au plus vite de sa présence non désirée.

    L’éventuel procès politique fait à Bareiro Spaini sera le préambule à la destitution de Lugo. C’est pourquoi il est nécessaire d’unir les forces dans toute l’Amérique Latine pour déjouer les plans putschistes de l’impérialisme et de ses alliés.

    Si le processus destituant mis en place au Honduras se répète une fois encore, l’avenir des gouvernements démocratiques et populaires de la région sera très sérieusement menacé. Destituer Lugo même au prix des arguties juridiques, c’est une attaque non seulement contre le peuple du Paraguay qui l’a élu président, mais contre tous les gouvernements de la région dont la solidarité agissante envers le Paraguay est aujourd’hui plus urgente que jamais.

    Source originale : atilioboron.com
    Traduction : Manuel Colinas pour Investig'Action

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  • Après la vague... Réflexions sur une récente poussée communautaire et sécuritaire


    Beaucoup de bruit pour pas grand chose, penseront certains. L’encre a en effet abondamment coulé depuis l’émeute du 20 juin à Belleville, et les phénomènes qui y ont brutalement surgi.


    Des témoignages assez complets de ce qui s’est passé ce jour-là ont été publiés dans la foulée, accompagnés d’un certain nombre de remarques critiques plus ou moins pertinentes.
    Nous n’insisterons pas sur les commentaires des inévitables flics de service cherchant à savoir si les présumés auteurs de tel ou tel texte habitent ou non le quartier de Belleville (avec en arrière pensée la volonté de dire que ces textes n’ont pas la légitimité suffisante), ou affirmant de façon tout à fait scandaleuse que les tracts n’avaient pas été diffusés, et que les affiches n’étaient visibles nulle part dans le quartier.

    Chacun est capable de se faire un point de vue sur la question, et nous n’allons pas nous enfermer dans une petite quéguerre pour décerner la médaille d’or du meilleur "travail de terrain", que nous laissons volontiers à ceux qui tiennent encore à se définir comme militants.
    D’autres questions ont par contre été formulées, posant des problématiques bien plus intéressantes.
    Évoquons rapidement, pour commencer, la question émeutière.

    Dimanche soir, alors que les affrontements étaient en cours à Belleville et que les lynchages se poursuivaient, des messages sont apparus sur internet, disant à peu de chose près : « les Chinois ont chassé les flics et tiennent la place du métro Belleville, pour la première fois depuis longtemps, les flics ont abandonné le terrain. Venez vite ».


    Ce type d’appel était stupide pour plusieurs raisons évidentes.
    Tout d’abord, les flics n’ont pas abandonner le terrain, chose qu’ils font de façon très rare, et lorsqu’ils sont réellement débordés (en nombre, en moyen et en détermination) ce qui arrive rarement en situation émeutière.


    Les flics ont délibérément choisi de partir, non dans la panique mais dans le calme, sans charger, et appliquant une décision réfléchie de la préfecture. Si la police a alors pris la décision de partir, abandonnant au passage une voiture banalisée qui sera ensuite retournée, c’est qu’elle a jugé qu’il n’y avait pas particulièrement de débordement à contenir, pas de danger réel pour "l’ordre public". Chose étonnante au premier abord, car durant les affrontements, la police a bien été prise à partie par les émeutiers, parfois avec une violence très intense (contre-charges, jets de bouteilles, de pierres et d’œufs, lutte à main nue, blocages de voitures de flics...), et des groupes de flics en civil ont bien failli se faire dérouiller.

    Mais d’autre part, et cela a eu beaucoup plus d’importance, aucune banque n’a été attaquée, aucun commerce visé, même si la rumeur a commencé à tourner disant qu’un commissariat avait été attaqué. Certes, des voitures ont été retournées (mais pas incendiées) et des cabines téléphoniques défoncées, faits que la police tolère rarement en général. Les raisons de leur retraite volontaire sont donc à chercher ailleurs que dans la seule violence déployée.
    Clairement, les flics ont pris en considération plusieurs facteurs qu’ils jugeaient favorables, et à cause desquels il valait mieux pour eux partir que rester.

    Premièrement, les émeutes ponctuaient une manif pour la sécurité, réclamant plus d’intervention de la force publique pour réprimer les vols, qui selon les manifestants toucheraient particulièrement les « membres de la communauté chinoise », et qui seraient le fait de bandes issues d’autres communautés d’immigrés.


    Il ne s’agit pas dans ce texte de nier l’existence d’un racisme anti-asiatique, ni d’en faire un racisme particulier, car tous les racismes se valent de par leur connerie-même. C’est aussi pourquoi, même d’un point de vue anti-raciste, le fait d’organiser une manifestation contre une forme particulière de racisme pose bien des questions. Nous imaginons bien que cette maladresse n’en est pas une et qu’il s’agit clairement de monter les gens les uns contre les autres.


    Il est vrai qu’à Belleville les patrons “chinois” se font plus voler que les autres, mais il est vrai aussi que les patrons chinois se font plus voler que leurs employés, parce que l’argent ne peut être volé que là où il se trouve.


    Le racisme, c’est lorsqu’on va s’imaginer que n’importe quel “asiatique” va se balader avec des liasses de billets sur lui. Ce genre de cliché n’est pas sans rappeler celui du “juif” forcément blindé aux as (voir par exemple l’affaire Ilan Halimi).
    D’autre part, et ce dans la pure tradition coloniale française, on entend régulièrement sur des terrasses de bar des réflexions du type « à nous les p’tites chinoises » qui font échos aux regards affamés reflétant le sexisme teinté de racisme à l’égard des femmes “asiatiques” et tous les fantasmes de domination qui vont avec. Ces choses existent bel et bien et il faut les combattre.

    Une manifestation bien rance donc, soutenue au départ par la mairie socialiste du XXème arrondissement, socialos qui regretteront a posteriori le caractère trop "communautariste" pris par la manifestation, dans un mélange d’hypocrisie et de mensonge opportuniste propres à tous les charognards politiciens. Si il est paradoxal de parler d’ "émeutes pour l’ordre", il faut bien admettre que celles qui ont eu lieu ce 20 juin en étaient incontestablement.

    On se demande pourquoi diable irait-on manifester pour la sécurité ; sécurité de quoi, sécurité pour qui, et contre quoi ? Sécurité pour les flics, pour les commerçants “bienfaiteurs”, qui disent nous rendre service alors qu’ils ne font que nous vendre des marchandises, pour les banques et autres profiteurs de l’exploitation ? Sécurité contre des gamins qui s’amusent en scooter et qui font exploser trois pétards ?


    On se demande aussi à qui s’adresse cette revendication et ce qu’elle signifie. Ici la réponse est claire, elle s’adresse directement à l’État, à la mairie, à leurs flics et autres agents du contrôle. Elle relaye aussi toute la propagande sécuritaire qu’on nous fait bouffer dans les médias, surtout lorsqu’une quelconque élection pointe le bout de sa sale gueule, créant la menace permanente de l’ennemi posté à chaque coin de rue, du grand criminel au petit délinquant, rêvant tous de s’attaquer au premier venu, créant aussi la nécessité de regarder derrière son épaule, de se méfier de tout le monde, de se trouver des protecteurs, les flics en premier lieu, alors qu’il y a plus de chances de crever sous les balles et les coups des policiers dans la rue comme en garde à vue, que de se faire agresser en pleine rue.


    Il n’est pas question de nier les comportements prédateurs de certaines personnes (car la domination n’est pas le seul fait de l’État, et ne se mesure pas à l’aune d’un code pénal), mais bien de discuter de la question des relations humaines, et ce en d’autres termes que ceux de sécurité, de répression, de prison, d’éducation. De s’intéresser aux causes plutôt que de se focaliser sur tel ou tel phénomène spectaculaire, telle conséquence, de rappeler les liens entre les valeurs, les types de comportements engendrés et encouragés par cette société, et la prédation qui n’en est que le reflet.

    De fait, même s’il peut-être toujours plaisant de voir des gendarmes mobiles se faire canarder, il est évident, et il était évident alors, qu’il n’y avait rien à faire dans cette émeute, à part pour ceux qui parviendraient à se convaincre qu’il y a quelque chose d’intéressant à tenter d’engrainer des réactionnaires et des lyncheurs de gamins contre les keufs, l’ennemi contre lequel tout le monde pourrait se mettre d’accord.

    Les émeutiers, radicalisant les mots d’ordre d’une manifestation officiellement pacifique, se sont organisés pour chasser des groupes de gamins du quartier, qualifiés de voleurs, attaquant au passage la flicaille en lui reprochant de ne pas faire son boulot, d’une part, et d’autre part, d’en être venue à arrêter des manifestants et à les gazer. Dans leur traque aux prétendus voleurs, ces policiers informels, s’organisant en petites milices privées, ont essentiellement visé des gamins étiquetés "africains", "noirs" et "arabes".


    Nous tenons à préciser que si pour nous ces catégories n’ont aucune réalité en tant que telles ("chinois", "noirs", "blancs" ou "beurs"), les personnes ayant participé aux lynchages se sont organisées comme membres de la "communauté chinoise", et ont poursuivi des gens en fonction de leur apparence (vêtements, couleur de peau) et donc de leur supposée "communauté" jugée hostile dans ce cas-là. D’où le double caractère de ces "lynchages-ratonnades", à la fois réactionnaires, puisque voulant punir physiquement et directement des gens qualifiés de voleurs, et racistes, puisque visant des personnes en fonction de la couleur de leur peau. Au-delà de ce qui a été entendu sur place, lors de cette manifestation, on pouvait lire dans une interview à France Soir, des organisateurs affirmer qu’« il y a toujours eu des agressions contre nous. Aujourd’hui, elles sont le fait d’un groupe d’une trentaine ou d’une quarantaine de jeunes, la plupart des mineurs, derrière lesquels se cachent évidemment des adultes. Des jeunes originaires du Maghreb ou d’Afrique noire que la police arrête, quelquefois, et relâche aussitôt ».

    Il a été avancé suite aux émeutes, que la manifestation (donc les émeutes) a été organisée par des groupes influents de l’immigration chinoise, notamment par la "petite bourgeoisie" du quartier, et d’autres coins de Paris (notamment des commerçants du 3ème arrondissement), ramenant au passage et sous la pression collective, tout ce que la dite "communauté" pourrait trouver en soutien. On a effectivement vu des personnes, avant la manifestation, faire le tour des bars et des restaurants, pour inciter les gens à venir à la manif, pour faire du nombre et montrer une image d’ "unité dans la communauté".

    Si cela a marché pour la manifestation, l’émeute et les lynchages n’étaient pas aussi consensuels, même si on a beaucoup entendu sur place des remarques du type « Eh ben oui, si c’est des voleurs, c’est normal que les gens se défendent et veulent punir eux-mêmes si les flics ne le font pas ».


    Du reste, très peu de gens sont concrètement intervenus physiquement pour empêcher les lynchages, même lorsque cela était possible. Peur de se manger des coups au passage, ou caution tacite aux jugements expéditifs contre les "voleurs", il est difficile de répondre sans verser dans la généralité, mais tout cela fut bien dégueulasse à constater.
    On a vu par contre des citoyens tenter de s’interposer entre les flics et les émeutiers, ou essayant d’empêcher les incendies de palettes dans la rue et le renversement des voitures. Comme quoi, la vie de la marchandise a souvent plus de prix que celle des humains...

    Il aurait peut-être été possible de porter un message antagoniste à celui avancé par les manifestants, de dire d’une façon ou d’une autre que nous avons nous aussi nos raisons pour haïr tous les dispositifs de sécurité (police, milices, caméras de surveillance, punitions juridiques...) qui visent indifféremment tous ceux que le pouvoir nomme « délinquants ».
    Mais ce type de réponse, pour être un minimum réalisable et conséquente, n’est pas facile à organiser, et encore, dans le cas où on estime que la question est importante...

    Et la question est grave, que l’on pense que cette émeute est un simple fait isolé, ou qu’elle traduise des phénomènes plus profonds et se développant de façon moins spectaculaire.
    Parce que le lynchage collectif nous répugne, que le racisme est une saloperie idéologique dangereuse, tout comme le communautarisme et les revendications sécuritaires.
    Aussi parce que le racisme, s’il est clairement une arme de l’ennemi étatique (qu’il utilise souvent lui-même, mais en veillant à être "respectable"), n’est pas son monopole, et que ce genre de lynchage ciblé se solde souvent par des représailles tout aussi ciblées et nauséabondes.

    Beaucoup de critiques ont insisté, au-delà de la nécessaire prudence à adopter dans le choix des termes utilisés, pour dire que la situation à Belleville n’était ni celle d’une guerre civile, ni d’une guerre inter-communautaire larvée ; que la haine et le racisme n’étaient pas palpables dans le quartier, et que ces thèses étaient couramment développées par les réactionnaires de tout poil, des identitaires à Zemmour, de Finkielkraut aux divers théoriciens du choc des civilisations, qui prônent au choix l’union nationale, la civilisation occidentale, la souveraineté républicaine, son école, ses valeurs, sa laïcité et sa police, entre autres horreurs.


    Il va sans dire que nous n’avons rien en commun avec ces raclures de chiottes. Des intellos du genre de Finkielkraut peuvent très bien critiquer les conséquences sociales de l’utilisation massive du téléphone portable, en terme d’abrutissement généralisé, et nous aussi, sans que cela constitue un "commun". Il en va de même pour le communautarisme, puisque nous le critiquons dans la perspective d’une libération totale de l’individu vis-à-vis de toutes les normes imposées par la collectivité (qu’elle soit sociale, communautaire, familiale...), alors que des mange-merde à la Zemmour ne font que critiquer une sorte de communautarisme, celle qui remet en cause le socle du républicanisme et son intégration.

    Il nous semble que c’est un mauvais procès contre les textes publiés à chaud sur ce qu’il s’est passé, notamment contre le tract-affiche intitulé A Belleville comme ailleurs...Sur un air de guerre civile, qui fut largement boycotté, et parfois qualifié d’"infâme", voir accusé de relayer la "pensée dominante", même s’il fut tout de même diffusé par des compagnons dans la rue.
    Même si ce texte dépeignait de façon quelque peu "catastrophiste" et peu nuancée la situation, et ne prenait la peine de mettre des guillemets autour de chaque terme problématique, il partait d’une réalité vécue et en proposait une critique assez claire, avec un point de vue antiautoritaire et dans le but de réagir (et oui !) le plus rapidement possible.

    Il n’y a pas besoin de sociologues pour savoir que Belleville est un de ces rares quartiers en France où cohabitent de si nombreuses communautés et confessions, l’histoire du quartier est d’ailleurs forgée par les vagues d’immigration, d’abord polonaise, arménienne et turque, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, puis kabyle d’Algérie et juive séfarade dans les années 50 et 60. Les décennies suivantes verront l’installation d’immigrés asiatiques, de majorité chinoise de la région de Wenzhou, et plus minoritairement, d’Afrique Sub-Saharienne dans les années 80. Il parait clair que de façon générale, l’entente "inter-communautaire" ne sort que très rarement de sa paisibilité, que l’on peut attribuer à un repli tel qu’on peut le constater à peu prés partout dans les grandes métropoles du monde (Londres, NYC, Berlin etc.).

    Il nous parait clair que sans ce repli, des tensions ponctuelles n’apparaitraient pas, comme celles de ce 20 juin, ou encore, aujourd’hui oubliées, celles de juin 1968 qui ont vu éclater un déchainement de violences racistes entre jeunes immigrés "musulmans du Maghreb" et jeunes immigrés "juifs tunisiens". Ces émeutes racistes, parties d’une dispute quelconque autour d’une partie de carte, aboutirent à la destruction ciblée (selon des critères racialistes) d’une cinquantaine de commerces, et la tentative d’incendie d’un lieu de culte (la synagogue Julien Lacroix), il y aurait eu un mort, ce qui n’a finalement jamais été confirmé.

    Dans un quartier où le cosmopolitisme et l’entente inter-communautaire ont été élevés au stade de la mythologie, au point qu’il en est devenu un « élément de décors » pour de nombreux artistes branchés (et la population plus massive dite "bobo", à leur remorque) se livrant à un tourisme social en faisant de Belleville, LE nouveau quartier à la mode, ces deux évènements, aussi rares soient-ils, questionnent ce « mythe de Belleville ». Aussi, il nous parait étonnant que dans les milieux gauchistes, le même engouement soit présent. Il est d’usage de percevoir le quartier comme exceptionnellement tolérant et cosmopolite, mais s’agit-il d’un cosmopolitisme « vrai » où la mixité et le métissage deviennent la réalité, ou plutôt d’un cosmopolitisme de façade, où les communautés distinctes se côtoient et en général se tolèrent, mais ne se mélangent pas ? C’est une des questions que nous voulions poser.

    Les arguments avancés pour dire que Belleville est un quartier "métissé", où les gens se mélangent sans distinction d’"origine", de couleur de peau, ou de religion, consistaient à évoquer quelques endroits précis : bars, PMU, marchés ouverts et autres lieux commerciaux, de circulation de la marchandise. C’est peut-être vrai. Tout le monde ne se retrouve pas "entre renois", entre "bobos branchés" ou entre "juifs" dans la rue, dans les bars, et encore moins sur les marchés, certes. Mais c’est souvent le cas, et ensuite on peut en effet se demander si cela est vécu ou non comme repli, comme regroupement communautaire.


    D’un côté, on se fout de savoir si tel ou tel bar est "métissé" ou non, ou si le fait que les gens sont mélangés au marché en dit beaucoup sur les relations sociales en général. Les gens vont au marché pour acheter des marchandises, pas pour "montrer qu’ils aiment tout le monde sans discrimination d’aucune sorte". On se mélange bien aussi dans le métro, et alors ?


    De l’autre, ce n’est pas la guerre civile à Belleville, et d’ailleurs personne ne prétend que c’est le cas. Ce qui était simplement dit, c’est d’une part que les lynchages (qui n’étaient apparemment pas le fait de personnes "membres de la classe moyenne chinoise", ni de riches commerçants) de par leurs cibles, reflétaient une image de ce qui se passe lors d’une guerre civile, dans laquelle le pouvoir s’en sort toujours indemne, contrairement aux dominés, qui s’y affrontent mutuellement. Et d’autre part, qu’une émeute pareille n’est jamais un fait isolé, même lorsqu’elle est préméditée et ouvertement organisée.
    Et donc, qu’au-delà de cette soudaine poussée de haine et de violence à caractère communautariste, une certaine ambiance existait peut-être déjà, pouvant mener à ces lynchages, et rendant des actes similaires possibles à l’avenir, sans pour autant que le phénomène ne se généralise, ni qu’à plus forte mesure, tout le monde y participe, et c’est heureux.

    Encore une fois, la guerre civile n’est pas faite que de haine raciale et de communautarisme. Elle est aussi guerre de tous contre tous, en fonction de différents facteurs. Et de voir une telle haine exploser contre de supposés voleurs en dit long et ne devrait pas être négligé. On pourrait penser que ces lynchages ont été orchestrés par des groupes de commerçants souhaitant exercer leur main-mise sur une partie du quartier comme sur la main-d’œuvre récemment immigrée de Chine ou d’ailleurs, et que dans ce but, le bouc-émissaire est souvent l’arme communément utilisée pour renforcer un groupe social particulier et ses intérêts. C’est plausible, puisqu’exploiteurs et pouvoir politique sont généralement en bonne entente. Mais personne ne peut nier que les riches ne sont pas les seuls à détester les "voleurs" et à vouloir les corriger.

    Des pauvres mettent des bâtons dans les roues d’autres pauvres, c’est un fait historique, qui suffirait presque à réfuter la notion de classe sociale dans son acceptation la plus primitive intellectuellement, cette autre communauté qu’on oppose si souvent aux "fausses communautés". Il serait donc facile d’avancer que ce jour-là, ce sont les riches commerçants, poussant de force leurs esclaves salariés pour aller au carton, qui ont contrôlé tant la manifestation que les lynchages et les affrontements avec les keufs. Mais ceci n’est que pure hypothèse, déterminée par des schémas idéologiques. Ce n’est pas en niant arbitrairement les conflits qui existent entre pauvres que ceux-ci cessent miraculeusement d’exister, malheureusement.

    Il est évidemment intéressant d’analyser les rapports d’exploitation, et les rapports mafieux qui peuvent exister dans d’innombrables quartiers, comme il serait intéressant de passer au crible la récupération politique de ces évènements, qu’elle vienne des républicains ou des fachos, ou de dire deux mots sur la pacification/gentrification menée par les artistes, entre autres.
    Cela est une entreprise d’ampleur, auquel ce texte n’a pas de réponse.

    Habitant ou non d’un quartier, il y a toujours une différence entre l’image publique, son discours officiel, et ce que les gens peuvent vivre à l’ombre des murs, au boulot, et personne n’est dans chaque discussion "privée", ni dans la tête des individus. D’ailleurs seuls les flics, les juges, les sociologues et les journaleux rêvent de cela. Détestant toutes les crevures pré-citées, nous n’allons évidemment pas mener une enquête pour tirer au clair le pourquoi et le comment.

    Mais nous pouvons provoquer des discussions dans la rue, en portant un message clair, contre les rapports mafieux, les lynchages, la religion, le racisme, le communautarisme, l’exploitation, les rafles, la police, l’État, contre tout ce qui nous rend la vie si insupportable, et la liberté hors de portée, à Belleville comme ailleurs, et c’est ce que nous avons commencé à faire.

    Il reste tant à faire, à faire, à faire...

     

     

     

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