• Mexique : Ostula, le droit de vivre

    « Ils sont entrés chez moi, mais j’ai eu le temps de détaler, par derrière. » Valentín esquisse un sourire. Il y a trois mois environ, 150 individus, armés jusqu’aux dents et se présentant comme membres de la Familia, le cartel le plus important du Michoacán, ont envahi le village de Coire. Ils n’ont pas caché leurs intentions : ils venaient pour tuer Valentín. Car le jeune homme, après s’être activement opposé il y a quelques années au programme gouvernemental PROCEDE [1], destiné à privatiser les terres collectives des populations indigènes, avait été l’un des plus fervents partisans du soutien aux habitants de la communauté voisine d’Ostula, lorsque ceux-ci ont décidé, en juin 2009, de récupérer le millier d’hectares de terres volées dans les années 1960 par les « petits propriétaires » du bourg de La Placita.

    Les pistoleros n’ont donc pas pu mettre la main sur Valentín. Ils se sont contentés de menacer ses trois enfants (trois, six et huit ans) avec leurs fusils d’assaut, « on va flinguer ton père », et ont emmené son jeune frère. Ils l’ont torturé pour essayer de lui soutirer des informations, puis l’ont relâché au bout de deux jours.

    Nous avons finalement pu rencontrer les comuneros d’Ostula. Quatorze mois après la récupération, et l’installation de plusieurs dizaines de jeunes couples sur les terrenos comunales, le bilan est lourd. Treize hommes tués, et quatre levantados, enlevés sans espoir de les retrouver vivants.

    Peu à peu, nous saisissons mieux d’autres données du conflit. La plage d’Ostula (rebaptisée Xayakalan) servait depuis des années au débarquement de mystérieux chargements, en provenance de Colombie ou d’Amérique centrale. « Tout le monde dans la communauté savait que le trafic était protégé par les militaires. » Pas seulement parce que le casernement de la Marine se trouve là, trop près pour que les allées et venues puissent lui échapper. « Souvent, les soldats descendaient sur la plage, pour surveiller les opérations, afin que les colis ne se perdent pas. »

    À côté de Valentín, le regard franc et décidé, deux commandants de la garde communale d’Ostula. Celle-ci a été créée par les habitants des villages, lassés de subir agressions et assassinats sans que les coupables ne soient inquiétés. Ils savaient que la récupération de Xayakalan ne se ferait pas sans heurts. Ils ont donc renoué avec les anciennes coutumes de l’autodéfense indigène. Et cette police-là n’est pas une force étrangère à la population, brutale et corrompue, au service des leaders politiques, des trafiquants et gros propriétaires. Elle est formée et contrôlée par les habitants de la communauté indigène.

    C’est d’ailleurs ce qui inquiète les autorités. Voilà pourquoi, quelques jours avant l’opération des pistoleros contre Coire, un millier de soldats et de policiers sont entrés dans les maisons, à la recherche d’armes, sans même un mandat de perquisition. Ils ont emmené deux des membres de la police communautaire, prétendant les avoir arrêtés lors d’un contrôle routier.

    La complicité entre militaires et pistoleros est on ne peut plus claire. Les uns désarment la population, les autres enlèvent et assassinent. Mais les médias aux ordres retiendront une tout autre version : les indigènes se livrent au trafic, et tous ces morts sont victimes de règlements de comptes. Il faut donc militariser la zone, la pacifier [2] et la livrer au développement. Comme par hasard, la région est riche en ressources minières, la construction d’un port est en projet. De plus, les paysages sont splendides. L’immense plage vierge, bordée de hauts cocotiers, attend déjà les grues et les bétonnières.

    Mais, nous l’avons déjà écrit, ces hommes et ces femmes rudes et solidaires, indigènes nahuas du Pacifique, ne sont pas à vendre. Pour eux, se séparer de la terre qui nourrit les corps, conserve la mémoire des villages, abrite les âmes des ancêtres et garantit l’avenir des enfants, c’est accepter une vie au rabais.

    Quand ils ont décidé de reprendre leurs terres, les comuneros d’Ostula, Coire et Pomaro savaient qu’ils commettaient une folie. Francisco de Asís Manuel, le président des biens communaux, le leur avait répété. C’était juste avant son enlèvement.

    Aujourd’hui, essayant de briser l’épais silence médiatique, la communauté indigène de Santa María Ostula réclame le retour de ses membres séquestrés, la vérité et la justice sur les assassinats, le démantèlement des groupes paramilitaires du narco, le châtiment des fonctionnaires gouvernementaux qui les protègent, le respect de l’intégrité de ses terres communales, le respect de sa police communautaire et sa garde communale.

    Avec ceux du Chiapas, de l’Oaxaca, du Guerrero, du Chihuahua et d’ailleurs, avec les ejidatarios de San Salvador Atenco, les Nahuas de la côte Pacifique du Michoacán nous disent que l’humanité peut rester digne et libre.

    Jean-Pierre Petit-Gras

    [1] Ce programme consiste à proposer aux indigènes titulaires d’une parcelle, dans le cadre de la propriété communale (collective), d’en devenir propriétaires. Avec un titre de propriété, leur dit-on, vous pourrez emprunter aux banques... L’objectif est double : détruire l’organisation communautaire des indigènes, en niant leur conception de la terre-mère, inaliénable et sacrée, pour ensuite s’emparer des parcelles hypothéquées.

    [2] Cette « pacification » a fait 29 000 victimes depuis la prise de fonction du président Calderon. Pour celui-ci, tous ces morts sont « la poussière que l’on fait en passant le balai ». Pour les observateurs attentifs, un grand nombre d’entre eux sont tombés pour avoir voulu défendre leur terre et leur dignité.

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  • Confronter la peur...

    ...Et reconnaitre ce qu’implique la lutte

    Ce texte nous intéresse parce que l’auteur/se nous fait part à sa manière de sa perception individuelle de la peur. Et la peur, chez beaucoup d’anarchistes pratiquant l’action directe à travers le vieux monde, est un sujet tabou, parfois raillé par ceux qui se vivent en combattant, en apôtres-guerriers d’un anarchisme pur et cristallin. Chacun a sa façon d’envisager la peur, de l’affronter, de la contourner, de l’éviter, la subvertir ou tout simplement d’en parler. Cette pluralité de perception est le résultat de la pluralité des individus, malgré que certaines personnalités autoritaires s’obstinent à le nier.

    Le danger de cette pluralité est la fuite en avant vers l’uniformisation, par peur de l’inégalité ou par peur de la différence, parfois peut-être, par volonté d’imposer sa perception aux autres . Ce texte est extrait de Fire to the Prisons, journal américain sous-titré « an insurrectionary anarchist quarterly » et rebaptisé depuis son numéro 6, « an insurrectionary quarterly ». Autant dire que cette publication a étonnamment baissée en qualité depuis, pas parce que le mot « anarchiste » s’est envolée de la couverture, mais parce que l’anarchisme s’est envolé du contenu en laissant sa place à cette nouvelle sorte de nihilisme de posture en expansion. Cependant quelques textes intéressants subsistent malgré tout, dont celui-ci dont nous proposons la lecture à tous les compagnons, comme amorce de débat qui, espérons-le, ne s’arrêtera pas à ces quelques pages.

    La peur est la plus grande barrière entre nos désirs propres et nos capacités à les manifester physiquement. J’entend les sirènes presque tout les jours. Je suis constamment distrait par les images qui illuminent la métropole qui m’entoure et des pensées violentes me gagnent, je ressens des sentiments violents. Je projette la destruction de chaque vitrine des grands magasins que je croise ; le désir de laisser un peu de mon animosité à leur encontre. Je veux cracher à la face de chaque fils de pute en costard qui inonde les rues en se précipitant pour rentrer dans leurs confortables demeures entre 17h et 19h30. Je veux tabasser chaque flic qui fait son travail. Je veux réaliser ma colère, la matérialiser. Je veux communiquer mon amour et ma haine, physiquement. La seule raison qui nous en empêche est la peur des conséquences établies par l’État. La peur est ce qui fait une lutte ; c’est une bataille entre la peur et le désir. Un désir qui vous pousse dans la direction de l’agir, et c’est cette peur qui transforme ce besoin d’agir en la lutte.

    La lutte est une force qui agit sans souci des conséquences possibles et reconnues. La peur est la stabilité d’une société de médiation. La peur est quelque chose d’exigé pour soutenir la paix sociale et la normalité dans un monde régulé. L’effet et la signification d’une lutte se mesure à notre capacité à confronter nos propres craintes, en tant qu’individus, et avec l’intention de décupler l’intensité de la confrontation que l’on oppose à ce contre quoi nous luttons.

    Les exhibitions politiques de dissentiment comme les piquets de grève préavisés ou les manifestations sont les occasions les plus spécifiques qui me viennent à l’esprit pour tester ma peur, notamment en tant que membre désigné d’une minorité active. J’attends ces événements, comme beaucoup de mes semblables, avec l’intention unique d’être une force pour l’intrépidité et la subversion du quotidien. J’étais, ai été et je serais probablement toujours une personne incroyablement inquiète et anxieuse à propos de la façon d’accroitre cette force, ou des conséquences possibles de l’aiguisement de la menace que peuvent représenter ces événements.

    Et comme tout ennemi de l’État, je serais toujours aussi effrayé par la perspective pour moi comme pour mes proches d’aller en prison. Le matin de chaque nouveau jour où je sais que je pourrais enfreindre la loi -particulièrement lorsque je m’apprête à le faire dans des espaces contrôlés et policés comme les manifs ou les lieux contestataires reconnus par l’État- sont des matins horribles. J’arrête pas de pisser, je suis incapable de me concentrer, visualisant chaque possibilité d’arrestation et d’incarcération qui me guette. Mes mains tremblent jusqu’au moment planifié, jusqu’à ce que la première vitre soit brisée ou que le premier container ou kiosque de presse soit jeté au milieu de la rue ou cramé, je me demande, « agirai-je par crainte ou agirai-je par désir ? Rentrerai-je à nouveau dans la réalité malheureuse une fois que ce moment sera dissout, dans la dépossession, la haine de soi et le regret ? »

    La conversation à travers le monde avec des membres de la minorité particulièrement active qui vise à étendre une frustration identifiée envers la vie quotidienne (organisant des émeutes, écrivant de la propagande, conduisant des sabotages, s’engageant en opposition active contre l’ordre), après quelque temps, et lorsque la prise de risque est essentielle pour le renforcement des luttes, m’a montré que beaucoup commencent à ressentir un sentiment subtil mais cohérent de paranoïa.

    A se demander si une voiture nous suit, pourquoi des gens que vous n’avez pas vu pendant quelque temps ou que vous venez de rencontrer sont si intéressés par certains aspects de votre vie, pourquoi votre téléphone portable fait des bips étranges, se demandant même plus ou moins pourquoi vous n’êtes pas en prison, et qui à l’intention de vous y mettre, quand et comment. Les peines de vingt années de prison pour conspiration [Ndt. Équivalent de l’association subversive] et les preuves dites accablantes contre des compagnons, qui ne vous auraient jamais semblées crédibles, peuvent rendre l’apathie plus attirante que la lutte.

    Certains de vos amis ne comprennent pas votre anxiété. Ils vous demandent où vous étiez ou ce que vous avez fait et se sentent offensés lorsque vous ne partagez pas confortablement. Bien sûr, la plupart des attaques formelles contre l’ordre actuel sont revendiquées ou écrites de façon à orienter les réactions, mais les gens aiment vraiment les anecdotes de guerre et les faits d’armes. Aussi amusant que cela puisse être (pare que ca l’est), parfois notre anxiété nous rends muets (littéralement), parfois on peut se sentir isolé et aliénés des autres par méfiance.

    C’est ce que veut l’état : plus d’isolement, plus d’aliénation, plus de méfiance dans plus de milieux. C’est la lutte collective qui permet de surmonter individuellement la crainte. il est important de reconnaître que bien que l’insurrection n’est pas une chose dans laquelle on peut se spécialiser, mais une récréation, un arrêt du temps, un voyage de vacance permanent tout frais payé qui se matérialise par des ruptures avec la réalité sociale qui nous est rendue obligatoire ; il est important de prêter attention aux circonstances. Les trafiquants de drogue, cambrioleurs, et autres criminels professionnels du genre veulent garder des aspects de leur vies secrets, que leurs amis ou familles en soient offensés ou non.

    Cela leurs sert à se protéger eux-mêmes et leurs proches, et à conserver leurs modes de vie. Les insurgés visent l’attaque. Bien que les attaques contre la police, les outils de contrôle, les lieux de travail, etc. sont des attaques que la plupart des gens peuvent subtilement soutenir, la plupart des gens n’agissent pas pour autant. Il y a une minorité active qui ne cherche pas à former une avant-garde ou un programme social, mais à produire un modèle d’attaque pour la libération du quotidien. Mais une chose pareille, qui est si vulnérable à la croissance, est quelque chose que l’État souhaite empêcher et briser. Il est d’autant plus malheureux de trop s’exposer alors que nos intérêts sont si marginaux et faibles, et que la résistance est limitée. La force dans la lutte peut venir de la conscience et de l’embrassement de cette connaissance.

    Mais à quel point tout cela peut se rapprocher de nous ? Lorsque des gens avec qui vous partagez tant d’affinités font la une des journaux.

    Lorsque vous vous voyez passer au journal télévise, alors que la police affirme rechercher activement les responsables de tel ou tel « crime ».

    La peur est quelque chose que nous devons confronter intérieurement et extérieurement, individuellement et collectivement.

    La conséquence imposée par la loi est quelque chose qui doit être évité à tout prix (nous ne sommes pas des martyrs), mais quelque chose qui doit être compris comme une partie de ce qu’implique l’appartenance à une minorité active connue pour son inimitié avec l’État.

    Le visage de la peur est la police, ceux en uniforme et ceux sans, nous observant de ses hélicoptères, de ses voitures et de ses caméras de surveillance. C’est là que le risque se trouve ; c’est ce que je méprise. La satisfaction de mes désirs provient de l’embrassement par d’autres des sentiments que je ressens passionnément, des sales gueules de la police lorsque nous détruisons temporairement une acceptation de leur pouvoir, les cris perçants de liberté que l’on peut entendre dans ce moment où le risque est dépassé. Mais pour que ce moment se réalise, je dois prendre une décision. Pour que ce moment se réalise, nous devons prendre une décision.

    « Avons-nous peur ? Bien sûr nous avons peur ; mais nous avons toujours eu peur. Mais d’une façon qui, même s’il ne s’agit que d’une seconde ; nous permette d’effrayer ceux qui nous apeurent. »
    Yokei Talones.

    La confrontation de mes peurs a toujours été dure, mais confronter la peur c’est lutter, et lutter n’est pas une chose facile, sinon ce ne serait pas une lutte. Quand nous défions la peur, nous perdons le contrôle. La domination qui nous gouvernent doit n’être que matérielle, parce que la seule façon pour elle d’exister au-delà du physique, provient de notre acceptation de son existence. La conversation que j’essaye d’avoir ici est quelque chose qui nous traverse tous.

    Je sais que la bataille devient plus dure quand nous apprenons de nouvelles arrestations et d’absurdes sentences. Je sais que la bataille devient plus dure quand nous entendons parler de nouvelles affaires de balances, de nouvelles technologies de surveillance, de nouveaux budgets pour la police ou de nouvelles lois contre nous. Mais les quelques excuses ne sont que des excuses parce que si nous devons déclarer la guerre contre ce monde tel que nous le connaissons, nous devons accepter les implications de toute guerre. Cela implique la conscience qu’il faudra peut être un jour évoluer à travers toutes sortes de privations (comme la taule) et qu’il ne faudra jamais pour autant accepter une sortie facile.

    Bien sûr nous devrons être malins, d’autant plus que les capacités de répression par le maintien de l’ordre conventionnel sont si bien connues, mais nous devons désherber le flic dans nos têtes qui cherche à ravitailler nos inquiétudes et notre anxiété ; qui fait trembler nos mains alors même que rien ne se passe.


    Confronting Fear ...and recognizing the implications of being in struggle, Extrait traduit de l’anglais de Fire to the prisons N°6, An Insurrectionary Quarterly, Eté 2009, New Jersey, USA.
    Traduction et intro trouvées dans Guerre au Paradis N°1.

    Ici aussi


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  • Chili : un point sur la situation des 9 compagnons incarcérés le 14 août pour "terrorisme"

    August 20th, 2010 , Act For Freedom Now.

    SANTIAGO - Aucun blessé jeudi lorsqu’une bombe artisanale a été enlevée d’un garage souterrain situé sous un supermarché de la capitale chilienne, selon la police. Trois autres bombes ont été trouvées et désamorcées, selon un rapport établi par les Carabineros, la police nationale militarisée du Chili.
    Sur place, des tracts ont été laissés, faisant référence aux accusations du procureur spécial Alejandro Peña contre 15 anarchistes accusés d’avoir réalisé un nombre élevé d’explosions durant les dernières années.

    Un tribunal de Santiago a ordonné mardi dernier que huit des quinze suspects restent détenus en attente d’un procès. Six autres accusés sont remis en liberté sous contrôle judiciaire, avec interdiction de quitter le territoire, de se rencontrer mutuellement, de visiter les détenus, obligation de signer une fois par semaine, et interdiction de se rendre dans les centres sociaux occupés perquisitionnés durant les arrestations.
    Le 15ème suspect, Gustavo Fuentes Aliaga, est déjà en prison, également soupçonné d’autres délits.

    Le tribunal a donné 180 jours (six mois) au procureur pour compléter l’enquête portant sur les 23 attaques explosives contenues dans l’acte d’accusation.

    Les attaques visaient des banques, les bureaux de compagnies internationales, des ambassades, des églises et des commissariats, la plupart situés à Santiago. Le seul accident mortel fut la mort d’un anarchiste, Mauricio Morales, tué par sa bombe qu’il transportait à vélo.


    La situation des compagnons :

    Rodolfo Retamales : Détenu C.A.S., prison préventive pour 180 jours, accusé d’association illégale.

    Pablo Morales : Détenu en C.A.S., prison préventive pour 180 jours, accusé d’association illégale.

    Felipe Guerra : Détenu en C.A.S., prison préventive pour 180 jours.

    Carlos Riveros : En “liberté", sous contrôle judiciaire.

    Vinicio Aguilera : Détenu en C.A.S. Prison préventive pour 180 jours.

    Mónica Caballeros : Détenue en C.O.F. Prison préventive pour 180 jours .

    Andrea Urzúa : Détenue en C.O.F. (lieu de détention pour femmes). Prison préventive pour 180 jours.

    Camilo Pérez : En “liberté", sous contrôle judiciaire.

    Cristián Cancino : En “liberté", sous contrôle judiciaire.

    Diego Morales : En “liberté”, sous contrôle judiciaire.

    Francisco Solar : Détenu en C.A.S., en détention préventive pour 180 jours.

    Omar Hermosilla : Détenu en C.A.S., en détention préventive pour 180 jours, accusé d’association illégale.

    Candelaria Cortez : En “liberté” mais sous contrôle judiciaire.

    Iván Goldenberg : En “liberté” mais sous contrôle judiciaire.

    C.O.F. : Centro de Orientación Femenina C.A.S. : Carcel de Alta Seguridad (prison de haute sécurité).

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  • Comment convaincre un convaincu (du contraire) ?

     

    Posté par calebirri le 24 août 2010

    je discutais, il y a peu, du sujet à la mode du moment (pas l'affaire Woerth, elle est déjà passée aux oubliettes), le « problème des roms ». Au cours de cette conversation, dans laquelle je tâchais de défendre mon point de vue, je me trouvai abasourdi par l'incompréhension mutuelle à laquelle nous étions tous deux confrontés : alors que mon contradicteur me passait par le menu les exactions commises par certains individus de cette communauté, j'essayais en vain de lui faire comprendre que celles-ci n'étaient absolument pas représentatives de la communauté dans son ensemble, et qu'on trouvait des délinquants dans toutes les couches de la société, dans toutes les communautés.

    Mon contradicteur, qui se trouve être une personne intelligente et sensible, embraya alors sur les différences culturelles qui nous séparaient de cette communauté, qui selon lui ne respectait ni les lois françaises, ni les animaux, ni les êtres humains n'appartenant pas à leur communauté. Ne désirant ni s'insérer, ni travailler, ni respecter la loi, ils exigeaient de la part du gouvernement français des terrains, de l'électricité et de l'eau, tout cela gratuitement, sans compter les dégradations qui s'ensuivaient inévitablement à leur départ, départ de plus monnayé par la contribution publique, avec une somme qu'ils s'empresseraient de dépenser là-bas avant de revenir presque aussitôt sur le territoire français.

    Je tentai alors de lui expliquer que cette communauté, malgré ses différences culturelles, se devait d'être accueillie par la population française au nom de “valeurs humanistes”, et que le système actuel avait les moyens et la place nécessaire pour les recevoir décemment, au même titre qu'elle autorise de nombreuses associations à profiter de terrains, de locaux municipaux…

    J'essayai de lui faire voir comme les différences culturelles sont dures à estomper (et le fallait-il ?), et combien il était difficile pour des populations itinérantes de s'adapter à la culture de tous les différents pays qu'elles traversent. N'ayant pour ainsi dire presque aucune chance d'être régularisés, il n'était pas étonnant qu'ils vivent quelque peu en marge. Que si certains en venaient à voler, c'était plus par nécessité que par vice, et s'ils abandonnaient parfois les lieux utilisés dans un état délabré, c'était sans doute car ils n'en étaient que les éphémères utilisateurs, un peu à la manière des toilettes publiques : elles sont sales quand on arrive, et encore plus quand on en sort. On n'y touche le moins possible…

    Et puis, face à ses dénégations contre lesquelles j'épuisais mes forces, j'évoquais mon argument ultime : quelle solution existe-t-il d'autre à part l'intégration? Les mettre dans des camps et les exterminer, tous, pour payer les crimes de quelques uns ? Et si on faisait ça à toutes les communautés où il existe des délinquants, n'allait-on pas finir, à force d'amalgames, par vouloir supprimer tout le monde ?

    Bien sûr, mes arguments ne portaient pas, et ils n'avaient aucune chance de porter. On ne convainc pas un convaincu du contraire aussi facilement : mon contradicteur me répondit qu'ils n'avaient qu'à respecter la Loi, et qu'il serait ravi de voir punis tous ceux qui ne la respectent pas, que les lois n'étaient pas assez contraignantes, et qu'il fallait aller encore plus loin. Alors ce ne sont pas les roms qui étaient en cause, mais bien les délinquants, n'est-ce pas ? Peut-être bien, mais au lieu de les retirer de sa liste, ce dernier était plutôt prêt à l'allonger….

    Alors je m'embarquai sur la responsabilité de la société, qui entrainait inévitablement à la course à l'argent, et donc à tous les moyens pour en acquérir ; à la notion culturelle du bien et du mal qui différait selon les populations ; au double jeu du gouvernement qui d'un côté donnait de l'argent aux roms pour qu'ils s'en aillent tout en sachant très bien qu'ils reviendraient, ajoutant à la défiance du peuple en crise une jalousie sur l'injustice des sommes qu'eux-mêmes ne reçoivent pas.

    Bien sûr toute cette discussion était interminable, et si embrouillée qu'elle ne pouvait mener nulle part. Mon contradicteur ne me convaincrait pas, et je ne le convaincrai pas non plus. Dialogue de sourd ultime qui trouve ses bases dans l'incompréhension originelle qui sépare les deux sortes d'hommes qui existent : ceux qui croient que l'homme est naturellement bon et que le système le pervertit, et ceux qui croient que l'homme est naturellement mauvais et que le système doit le recadrer. Une vaste discussion impossible à résoudre autrement que par des détours interminables entre histoire, philosophie, sociologie, politique…

    Comment, en effet, sortir d'une discussion comme celle-là en disant « ah oui, j'ai compris! », comme une fulgurance, une illumination ? Ce serait remettre en cause toute sa vie, toutes ses croyances, toutes ses amitiés, tout son être en définitive.Alors qu'il est si simple de rester persuadé de son opinion sans même penser qu'il est possible de changer….

    Mais il existe pourtant bien une relation évidente et incontestable entre la misère et la violence ! Et quand la misère augmente, la violence aussi. Comme le démontrait déjà le Raphaël de « L'Utopie » (de Thomas More) à propos de la pendaison des voleurs (au 16ème siècle!), la délinquance est le résultat de la politique du pouvoir en place, qui préfère satisfaire son profit plutôt que celui de son peuple, appauvri et délaissé par ceux qui en ont la charge : « en effet, vous laissez donner le plus mauvais pli et gâter peu à peu les caractères depuis la petite enfance, et vous punissez des adultes pour des crimes dont ils portent dès leurs premières années la promesse assurée. Que faites-vous d'autre, je vous le demande, que de fabriquer vous-mêmes les voleurs que vous pendez ensuite ? »

    Un peu plus tard, je rencontrai un autre ami, à qui je confiais mon désespoir, mon indignation devant tant d'incompréhension : comment mon contradicteur pouvait-il à ce point être victime d'une propagande si grossière et si voyante ? Ne voyait-il pas que l'on était en train d'abuser de ses sentiments, en lui mettant chaque jour en pleine lumière des faits divers sordides (mais heureusement rares), en lui indiquant un ennemi capable de l'entraîner vers la haine des autres, ne connaissait-il pas tous les malheurs que ces techniques de conditionnement avaient déjà engendré, ne comprenait-il pas le jeu des puissants qui veulent détourner l'attention de leurs échecs en désignant d'autres coupables ?

    Non, il ne pouvait pas comprendre. Il n'a pas, n'a plus la volonté de comprendre. Cela lui ferait trop mal, et remettrait trop de choses en cause sur sa vision du monde. Il risquerait de voir que le pouvoir se moque de nous depuis trop longtemps, et que le seul moyen qu'il a trouvé pour le conserver sans risque est de diviser des hommes appauvris, afin qu'ils se battent entre eux, au lieu de se battre contre ceux qui les ont rendu misérables ; ce que Thomas More avait compris il y a bien longtemps déjà : « quant à croire que la misère du peuple soit une garantie de sûreté et de paix, l'expérience prouve assez que c'est la plus grande des erreurs. Où y a-t-il plus de bagarres que parmi les mendiants ? Qui est le plus empressé à bouleverser l'état des choses existant, sinon celui qui est mécontent de son lot ? Qui s'élance plus témérairement dans la voie de la révolution que celui qui n'a rien à perdre et qui espère gagner au changement ? Un roi qui serait méprisé et haï de son peuple au point de ne pouvoir tenir ses sujets en respect que par des rigueurs, des extorsions, des confiscations, un roi qui les réduirait à mendier, mieux vaudrait pour lui abdiquer tout d'un coup que d'user de procédés qui lui gardent peut-être la couronne, mais qui lui enlèvent sa grandeur, car la dignité royale consiste à régner sur des gens prospères et heureux, non sur des mendiants. »

    Enfin, mon ami finit tout de même par mettre un terme à mes réflexions, et les éclaira d'un jour nouveau, en exprimant simplement la vérité des choses : on ne convainc pas un convaincu par des mots, ni par des raisonnements. Mais par la réalité. Pour comprendre l'inconnu, l'autre, il faut le découvrir, le côtoyer…le connaître. Alors il ne sera plus un inconnu, et ne fera donc plus peur.

    Caleb Irri

    http://calebirri.unblog.fr



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