• Les tirs et les larmes

    Gilad ATZMON

    Ecoutez ça. Ce n’est pas une blague, et pas une satire non plus. C’est authentique presque autant que pitoyable. Le site israélien Ynet vient d’annoncer que les images des commandos israéliens capturés qui ont été publiées dans les journaux turcs avaient rouvert « des plaies anciennes parmi ces commandos israéliens qui avaient vécu des circonstances similaires. Jusqu’à présent, au moins quatre membres de commandos ont fait état d’une dégradation de leur santé (mentale) ».

    Alors que le reste du monde est scandalisé et furieux devant les images de ces commandos de la marine israélienne en train d’exécuter des militants pacifistes de sang froid, les Israéliens, eux, se plaignent, semble-t-il, de leur nouveau traumatisme imaginaire.

    Ynet explique : « les images insoutenables de commandos israéliens ligotés et ensanglantés sur le pont du Marmara ont laissé des séquelles graves aux soldats qui ne sont pas retournés au combat depuis plus d’un an. » Apparemment, ces traumatisés sont des soldats qui n’ont même pas participé à l’attaque.

    D’abord, permettez-moi de proposer un petit remède à ces « victimes » des commandos israéliens. Sur l’image suivante, ils peuvent voir que l’équipe médicale turque était occupée à soigner, sur le pont inférieur, les soldats qui avaient été légèrement blessés au moment même où leurs camarades exécutaient des militants pour la paix sur les ponts supérieurs. Je veux croire que une fois que les Israéliens auront réalisé que la compassion existe en dehors de leur ghetto hébraïque, ils pourront peut-être même se mettre à ressentir de l’empathie. Mais, là, je suis peut-être un peu trop optimiste.

    Ynet a appris qu’au moins quatre commandos d’élite de la marine avaient récemment contacté le Ministère de la Défense pour signaler que les images des soldats blessés qui avaient été diffusées dans les médias avaient engendré une dégradation de leur santé mentale et psychologique. Pas étonnant qu’Israël ait besoin d’autant de bombes atomiques. A voir la façon dont réagissent leurs soldats les plus aguerris devant des images de blessés légers, Israël ferait tout aussi bien d’utiliser son arme suprême contre la prochaine flottille humanitaire pour Gaza.

    Un des « membres des commandos souffrants » qui avait été enrôlé dans l’armée l’année dernière et n’avait pas participé à l’assassinat de sang-froid sur le Mavi Marmara raconte qu’il « n’avait pas reçu de formation sur la façon de se comporter dans une situation pareille, ni informé des répercussions possibles », comme par exemple, la perte de sommeil. Le guerrier kasher n’arrive pas à fermer l’œil la nuit. Pas si dramatique, je suppose, à côté des cinq militants pour la paix qui ne verront plus la lumière du jour.

    C’est drôle, mais Ynet n’a toujours pas parlé des commandos israéliens traumatisés par le massacre qu’ils ont commis quand ils ont exécuté les militants pour la paix dans les eaux internationales.

    Ynet, n’a toujours pas non plus dit si un responsable de la hasbara s’était suicidé après avoir été dénoncé pour avoir truqué et mis en scène les vidéos sur les violences commises sur le Mavi Marmara.

    Les Israéliens ne sont peut-être finalement pas si fragiles que ça.

    Gilad Atzmon

    ORIGINAL
    http://www.gilad.co.uk/writings/sho...

    Taduction : des bassines et du zèle http://blog.emceebeulogue.fr/ pour Le Grand Soir

    URL de cet article
    http://www.legrandsoir.info/Les-tirs-et-les-larmes.html

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  • Alvaro Uribe, la fin d’un mandat n’est pas la fin d’un système

    Lionel Mesnard   

    La fin de la présidence d’Alvaro Uribe ne signifie pas pour autant la fin de l’uribisme. Comme l’ont démontré les élections législatives et sénatoriales du 14 mars 2010, la Colombie est repartie de nouveau pour un régime très ancré à droite, mais au-delà de l’appartenance partisane c’est un système politique qui dans son ensemble se perpétue.




    Une gangrène qu’il importe de comprendre, tant elle joue une place centrale dans les dérives de l’État colombien Si l’on débat sous nos cieux de l’abstention, les électeurs colombiens depuis de nombreux scrutins sont environ 6 électeurs sur 10 à  ne pas voter, voire à ne jamais se prononcer. Ils furent 64% le 14 mars à bouder les urnes. Comment peut-on comprendre que dans un pays se réclamant de la démocratie, on arrive à 36% de votants sur des enjeux nationaux d’une telle importance ? De plus, il existe plus que des doutes sur le bon déroulement du scrutin hors des grands centres urbains. Pour évidence, nous sommes dans un pays en guerre, ou le vote se monnaie et peut aussi s’imposer par la force dans les campagnes. Et si nous limitons notre regard aux résultats intervenus, ce vote à de nouveau investi des élus de droite proche des paramilitaires et de leurs réseaux maffieux. Se perpétue ainsi des mécanismes qui ont pour rôle d’engendrer la violence et l’effroi au détriment des populations civiles.



    De 300.000 à 800.000 civils et militaires morts


    On n’imagine pas à quel point, il est martelé en Colombie une seule perception, et ceux qui s’y opposent sont menacés dans leur intégrité. Il est difficile de définir un climat de terreur vous imposant le plus souvent au silence, aussi parce que souvent les apparences sont trompeuses ou sourdes aux souffrances. Face à cette réalité, il vaut mieux rester discret et ne pas trop faire part de ses opinions, surtout si elles ne calquent pas avec les maîtres du pays. Ce climat de suspicion n’a rien de nouveau, il n’a fait que se renforcer depuis 2002. Ce pays qui devrait être un paradis est un enfer, et il l’est depuis au moins sa séparation avec le Venezuela en 1830. De nombreuses guerres, révoltes sociales au long du XIX° et du XX° siècle vont émailler l’histoire de la nation colombienne. Une des récurrences de ces affrontements va résider pour bonne part autour de la question du bipartisme.

    La république de Colombie va connaître de nombreuses querelles entre les conservateurs et les libéraux. Ces divergences donneront suites à des guerres meurtrières et à un flot régulier de victimes. Rien qu’entre 1948 et 1958, il est fait état de 300.000 à 800.000 civils et militaires morts. Et, ne se sont jamais véritablement éteintes les braises, sauf à noter la naissance des guérillas «marxistes» dans les années 1960, puis la montée en puissance des narcotrafics dans les années 1970. Ces phénomènes dessineront pour bonne part le visage de la Colombie actuelle.



    Pouvoirs politiques, paramiltarisme et pègre


    Il est fait peu état des relations entre les pouvoirs politiques colombiens, le paramiltarisme et la pègre. Mais contrairement à ce que l’on peut lire le plus souvent, il faut pouvoir distinguer les acteurs clefs du narcotrafic, notamment un certain Monsieur Alvaro Uribe qui favorisera le développement des milices privées et du paramilitarisme avec la création des CONVIVIR en 1991. Le but non avoué fut de s’assurer le contrôle du marché des drogues et de s’approprier des terres hors de tout contrôle légal. Ces connexions n’ont jamais été aussi puissantes, elles rongent une bonne part de l’appareil étatique, elles participent à une guerre qui ne semble pas connaître de nom et de fin, et nous fait vivre une hypocrisie hors de toute proportion.

    Ces dernières années ont été marquées par d’innombrables atteintes à la dignité humaine, il est facile de tout mettre sur le dos des mouvements rebelles, l’objet n’est pas de nier leurs responsabilités criminelles, mais toute proportion gardée ils ne sont qu’un rouage dans l’organisation des trafics de drogue et en premier lieu chez les achemineurs. Pour évidence, les FARC ou l’ELN ne disposent pas des relais et moyens suffisants, ils ne contrôlent pas les circuits de distributions et le recyclage de l’argent sale. Bien que certains de ses parrains se trouvent incarcérés aux USA, les mafias colombiennes sont toujours aussi actives et nocives. La première incidence est le niveau record de la criminalité. Son point culminant a été d’environ 32.000 morts en 2002 dont 8 à 10.000 morts en raison du conflit armé, de 1979 à 2002, il s’agit d’une multiplication par cinq ou six fois du nombre de décès civils par mort violente en vingt ans (80% des homicides étant le fait d’une arme à feu).


    La Colombie n’est pas un pays pauvre


    Alvaro Uribe en se faisant élire président en 2002 met un terme au bipartisme, toutefois il consolide une pensée binaire et perpétue une domination quasi moyenâgeuse des rapports sociaux. Que dire d’une économie nationale aux mains d’une infime minorité, ou vendue à la pièce et au profit de multinationales ? Que dire de tous ces mécanismes obscures qui alimentent les marchés parallèles et noyautent le monde politique colombien ? Au nom de l’ouverture à des capitaux extérieurs, le président n’a fait que défaire le peu de mesures sociales existantes en privatisant l’assurance sociale et l’éducation, et en fermant des hôpitaux publics. La Colombie n’est pas un pays pauvre si l’on prend en compte ses richesses minérales et vivrières, sauf que 54% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et qu’en parallèle 2% des plus riches détiennent plus de 50% des terres agricoles.

    Cette nation est très attractive pour les investisseurs, c’est même une fierté du président que d’avoir quintuplé les investissements étrangers (2 milliards de dollars à son arrivée au pouvoir). La force d’Uribe aura été de faire croire qu’avec lui la guerre n’existait pas et se limitait à un phénomène qualifié de terroriste. Dans la même veine, il s‘appuya sur le discours son ami Bush junior sur le thème de cette menace, en assimilant tout ce qui lui était opposé à des terroristes et en désignant les Forces Armées Révolutionnaires comme la cause de toutes les horreurs se produisant dans le pays. Le martelage a gagné bon nombre d’esprits en Colombie et via bon nombre de médias internationaux, mais pour autant la guerre a continué, et le déplacement de dizaines de milliers de réfugiés par an s’est poursuivi et s’est plutôt amplifié sous le deuxième mandat du président Uribe (plus de 300.000 en 2008).


    Effet Ingrid Betancourt aidant...


    Car ces dernières années, effet Ingrid Betancourt aidant, les FARC sont devenues responsables de toutes les difficultés du pays, et tous ceux qui critiquent la politique de sécurité nationale sont désignés publiquement comme des «amis» des FARC. Des syndicalistes, des journalistes ou des militants d’ONG s’activant en faveur de la paix ou pour les droits sociaux se sont trouvés amalgamés dans cette rhétorique quelque peu outrancière. Et la Colombie au fil des ans est et demeure la nation la plus dangereuse pour l’exercice du syndicalisme. Avec un tel angle de dénigrement, il devient difficile de relater une insécurité qui dépasse quand même l’entendement, et qui est loin d’être la seule responsabilité des guérillas (ELN et FARC).

    Elles seraient responsables d’un quart des victimes civiles du conflit armé. Mais attention, ces chiffres ne prennent pas en compte les disparus dont les estimations varient de 150 à 300.000 personnes pour ces dix dernières années. Les guérillas ne sont pas exemptes de condamnations, elles ont à leur actif des crimes de guerre et contre l’humanité qui au titre du droit international sont passibles du Tribunal Pénal International. En premier lieu ce qui touche à la question des populations civiles non armée sur un territoire en guerre, et à ce sujet chaque combat provoque son lot de victimes innocentes et souvent plus que le nombre de soldats tombés sur un champ de bataille. Le sort des populations civiles en temps de guerre n’est pas simple, il est même paradoxale, car les civils sont toujours les premières victimes.

    Surtout quand le but est de ne pas aborder certaines évidences, c’est-à-dire les 75% de crimes perpétrés par l’armée régulière et les milices paramilitaires ces dernières années, mais à nouveau en ne prenant pas en compte les personnes disparues, et le haut niveau de criminalité, notamment maffieuse, qui n’est en rien hors du conflit en cours, commerce de la drogue oblige. Vous comprenez ainsi qu’il est presque impossible d’établir des données fiables sur le nombre des décès civils, particulièrement dans un univers où l’on a découvert plusieurs charniers ces dernières années dans les campagnes, et la dernière fosse commune trouvée en ce début d’année 2010 rassemblait 2000 cadavres. Dans les faits les crimes du paramiltarisme et de l’armée régulière sont sous-évalués, et il y aura inévitablement de nouvelles découvertes macabres dans les mois et années à venir (l’on estime à minima à 2.000 charniers restant à découvrir).


    Méthodes pour ne pas avoir un état réel du nombre de morts


    Il est à souligner que le journal La Croix est le premier quotidien français a relaté l’existence de fours crématoires en Colombie (1), comme il est peu fait état des disparus donnés en pâture aux crocodiles, des méthodes très utiles pour ne pas avoir un état réel du nombre de morts. Qui va se soucier de petits paysans ou ouvriers agricoles ? Ils sont non seulement confrontés de chaque part à des pressions des forces en présence, mais en plus, ils subissent une guerre au quotidien sans véritable relâche. Rajouté à tout cela près d’un millier de réfugiés par jour obligés de fuir les affrontements armés, nous atteignons des sommets de cynisme quant à l’efficacité du président Uribe et sa politique de «sécurité démocratique».

    Ces huit années passés au pouvoir ont simplement légitimé un mensonge d’État visant à manipuler les esprits. En pur produit hollywoodien Uribe s’est fait passé pour le «chevalier blanc» qui allait tout nettoyer sur son passage. Et le «nettoyage» au sens militaire du terme a certes marqué des points, mais les mécanismes criminels n’ont pas changé, et ils sont restés conformes à un ordre manifestement peu soucieux des règles d’un état de droit. Certains aspects de cette guerre peuvent nous échapper, si l’on ne pose pas la question du mélange des genres entre politique, le paramilitarisme et le contrôle des cartels toujours en présence sur les narcotafics. Cet ensemble politico-militaire et maffieux est le résultat de la complexité et de l’ampleur des déséquilibres existants depuis le milieu des années 1970 et des liens étroits qui se sont établis entre les pouvoirs politiques, judiciaires, militaires et les pieuvres locales de la drogue.


    Liens entre paramilitaires et réseaux de drogues mis à jour

    Si le président Uribe n’est pas le «chevalier blanc », mais qui est-il, et que nous connaissons-nous de ses liens avec le paramilitarisme ou bien le dénommé Pablo Escobar ? Il contribua à la création des CONVIVIR, des groupes paramilitaires ou milices privées, qui ont été financer avec l’appui des grands propriétaires terriens et le narcotrafic. Les liens entre les paramilitaires et les réseaux de drogues ont autre été mis à jour, entre autre par les aveux ou confessions récentes de Salvatore Mancuso (2), il fut un proche d’Alvaro Uribe, lui et sa famille (3).

    Pour ce qui est du lien entre Pablo Escobar et Alvaro Uribe, il marque à la fois l’entrée en politique de ce dernier et l’élimination du premier pour accomplir un chemin jusqu’au mandat suprême. Pareillement, pourquoi Alvaro Uribe Velez est-il répertorié comme le narcotrafiquant numéro 82 au sein des archives du Département d’État étasunien? (4). Comment se fait-il que les USA aient accepté que cet homme puisse se faire élire avec de telles charges pesant sur lui, tout en continuant à financer par milliard de dollars un plan de lutte contre la culture et le trafic des drogues, le plan « Colombia » initié par Bill Clinton et son homologue colombien Pastrana ? Et question au demeurant sans réponse réelle à apporter pourquoi en 12 ans de lutte, personne n’a pu constater un infléchissement véritable  du marché ? Il est resté stable à environ 700 à 800 tonnes de cocaïne exportées et concernant principalement deux marchés, les USA et l’Europe.     


    Une continuation certaine 

    Les derniers mois de la présidence d’Alvaro Uribe ne signalent pas la fin d’un système, tout semble se présenter dans une continuation certaine, si Juan Manuel Santos devenait le prochain président de la Colombie. Ce dernier fut au poste de ministre de la défense et s’est retrouvé en première ligne lors du scandale des exécutions extrajudiciaires de jeunes hommes civils, ceci pour le but de faire du chiffre et de toucher des primes sur de faux combattants prétendument tués au combat. Cette affaire des « faux positifs » (4) est un des révélateurs, de comment a été organisé ces dernières années un silence de plomb au sein de la société civile. Des outils de délations permettent à des citoyens de dénoncer contre une rétribution un mal-pensant ou «un terroriste» en puissance, c’est le cas récent par exemple de comment dans les universités, il est possible de toucher un petit pécule pour dénoncer ses petits camarades.

    Il en est de même à l’extérieur du pays via certaines ambassades surveillant leurs ressortissants à l’étranger et traquant des nationaux non conformes et toujours sous le titre d’appartenance aux FARC. C’est ainsi que croupi en prison un académicien, Miguel Angel Beltrán. Jusqu’à l’an dernier, il donnait des cours au Mexique. Il s’est retrouvé extradé et mis sous les verrous sous la fallacieuse accusation d’appartenance aux FARC. Et ce n’est pas un cas isolé, il est question de 7.500 prisonniers politiques. Un jour qui sait, il sera temps de porter un regard lucide sur la Colombie… C’est un peu tout l’enjeu de comprendre, pourquoi cette société supporte depuis des décennies de tels déséquilibres ? Il en va surtout d’une guerre qui plonge le pays tout entier dans l’anonymat, une négation patente des crimes qui y sont commis.

    Source: "Le Grenier" de Lionel Mesnard

    Notes :

    (1) « Les paramilitaires colombiens avouent 30 000 meurtres » par Christine Renaudat
    http://www.la-croix.com/Les-paramilitaires-colombiens-avouent-30-000-meurtres/article/2415418/4077
    (2) Ancien chef paramilitaire ou milicien des AUC (Armées Combattantes Unies), Salvatore Mancuso est actuellement en prison pour narcotrafic aux USA.
    (3) PANTUANA TV , Uribe en sus tierras (vidéo en espagnol) :
    http://www.dailymotion.com/video/x8tkag_uribe-velez-en-sus-tierras_news
    (4) PANTUANA TV, Alvaro Uribe, saint ou démon ? (vidéo en espagnol) : http://www.dailymotion.com/video/xb2bjk_alvaro-uribe-santo-o-demonio_news
    (5) PANTUANA TV, Los Falsos-Positivos (vidéo en espagnol)
    1ère partie : http://www.dailymotion.com/video/xb2x0g_falsos-positivos-1-2_news
    2éme partie : http://www.dailymotion.com/video/xb2w6t_falsos-positivos-2-2_news

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    Lettre ouverte en réponse à Bernard-Henri Lévy




    S’élever contre la diabolisation d’Israël ne doit pas vous empêcher de voir ce qui a fait de Gaza une région de réfugiés désespérés et vous faire nier les effets tragiques du blocus, écrit Gidéon Lévy dans Ha’Aretz.

    Cher Bernard-Henri Lévy,

    Nous ne nous connaissons malheureusement pas. Nous nous sommes brièvement croisés dans les décombres fumants de Gori pendant la guerre de Géorgie. Vous y avez fait un passage éclair et, comme d’habitude, vous avez attiré l’attention, là comme dans d’autres zones de conflit où vous vous êtes rendu.

    J’admire profondément les intellectuels de votre stature, qui se font fort de visiter les champs de bataille et de faire entendre leur voix. Votre tentative de protéger Israël, dont témoignait votre article publié le 8 juin dans Ha’Aretz (“Il est temps de cesser de diaboliser Israël”), a fait plaisir à beaucoup d’Israéliens, qui avaient grand besoin que quelqu’un dise un peu de bien de leur pays, chose rare par les temps qui courent.

    Je ne gâcherai pas leur plaisir. Mais, au nom de votre appel à mettre un terme à la désinformation, je souhaiterais attirer votre attention sur des informations qui ont peut-être échappé à votre mémoire. On pourrait se risquer à penser que, dans votre jeune temps, vous auriez été l’un des membres de la flottille. A cette époque, un blocus de plus de quatre ans imposé à 1,5 million d’individus aurait éveillé en vous un impératif moral vous poussant à vous joindre à la contestation. Mais, aujourd’hui, pour vous comme pour la plupart des Israéliens, il n’y a pas de blocus de Gaza. En parler relève pour vous de la “désinformation”.

    Au fait, puisque vous étiez sur place, pourquoi n’en avez-vous pas profité pour faire un saut à Gaza, à l’instar de votre ami Mario Vargas Llosa, pour voir de vos propres yeux s’il y avait ou non un blocus ? Les médecins de l’hôpital Shifa [à Gaza], par exemple, vous auraient parlé de leurs patients qui décèdent à cause du “non-blocus”. Certes, personne ne meurt de faim. Pourtant, l’association Gisha pour la liberté de mouvement a publié cette semaine un rapport expliquant qu’Israël autorise l’importation de 97 produits à Gaza, contre 4 000 avant le siège. Vous n’appelez pas cela un blocus ?

    Un grand supermarché israélien propose 10 000 à 15 000 articles ; à Paris, il y en a sûrement plus encore. Pourtant, Gaza n’a droit qu’à 97 produits. S’il est quelqu’un dont on aurait attendu davantage de compréhension à l’égard des besoins gastronomiques, c’est bien le bon vivant raffiné que vous êtes. Vous dites, comme si vous vous faisiez le porte-parole de Tsahal, qu’Israël laisse entrer 100 à 125 camions par jour à Gaza. Une centaine de camions pour 1,5 million de gens : ne s’agit-il pas là d’un “siège impitoyable”, comme l’écrivait [Laurent Joffrin dans] le journal Libération, contre lequel vous vous élevez ? 8O % des habitants de Gaza vivent de l’aide humanitaire ; 90 % des usines de Gaza sont fermées ou tournent au ralenti. Vraiment, Bernard-Henri Lévy, ne sommes-nous pas là face à un blocus ?

    Ne devrait-on pas s’attendre que, plus que tout autre, un grand intellectuel comme vous sache que les gens, y compris les Gazaouis, ont besoin d’autre chose que de pain et d’eau ? Mais oublions les statistiques car, après tout, les philosophes ne s’encombrent pas de chiffres. Vous écrivez qu’Israël a été accusé “jusqu’à la nausée” d’être responsable de ce blocus – tiens, voilà que maintenant vous parlez de blocus ? –, imposé autant par Israël que par l’Egypte. C’est exact. La participation de l’Egypte est en effet scandaleuse et inexplicable, mais on ne peut juger selon les mêmes critères l’Egypte et Israël. L’occupation de Gaza n’est pas terminée, elle a simplement été levée, pour arranger l’occupant, mais Israël n’en reste pas moins responsable.

    La monnaie officielle de Gaza est le shekel, les registres d’état civil sont établis par Israël, qui surveille également toutes les entrées dans la bande de Gaza. Des décennies d’occupation ont rendu Gaza dépendante d’Israël, et Israël ne saurait s’en défaire par un simple “désengagement”.

    Mais cessons de parler du blocus, que vous le niiez ou que vous le justifiiez. Comment pouvez-vous ignorer le contexte ? Depuis quarante-trois ans, des millions d’individus – dont certains auraient pu espérer devenir Bernard-Henri Lévy, au lieu de perdre leur vie à se battre pour survivre – connaissent une situation d’occupation et de désespoir. Quelles chances un jeune Palestinien a-t-il de faire quelque chose de sa vie ? Regardez les photos des Gazaouis qui se pressent au poste-frontière de Rafah et observez l’expression imprimée sur leur visage.

    Le concept de liberté ne vous est certainement pas étranger. Vous ne pouvez reprocher l’occupation à personne d’autre qu’à nous, les Israéliens. Il y a beaucoup d’excuses pour cette occupation, mais aucune ne change quoi que ce soit à l’ultime réalité : Israël est une puissance occupante. C’est la racine de tous les maux et c’est ce que vous avez dissimulé. Vous n’en dites pas un mot. Israël avait peut-être le droit d’empêcher des armes de pénétrer à Gaza, mais vous n’avez pas le droit d’ignorer ce qui a fait de Gaza une région de réfugiés désespérés.

    Vous avez raison, Bernard-Henri, de souligner que le monde est plus exigeant envers Israël qu’envers des dictatures. Ce n’est pas la “confusion d’une époque”, comme vous le dites, mais une époque nouvelle (et juste) dans laquelle le monde exige qu’en tant que démocratie Israël paie le prix de sa conduite.

    Alors, diabolisation ? Possible, mais la façon de la combattre est de faire le siège de son arsenal. Sans le blocus de Gaza, sans l’occupation, il n’y aurait aucune raison de diaboliser Israël. Est-ce trop attendre de vous, naguère la voix de la conscience, que vous compreniez cela ?

    publié par Haaretz http://www.haaretz.com/opinion/in-r...

    et en français par Courrier international

    http://www.courrierinternational.co...


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  • L'Union européenne récompense la violence du gouvernement colombien

    Investig'Action   
    L'Union européenne a ratifié un traité de libre échange avec la Colombie le 18 mai. En même temps, quatre Colombiens membres du REDHER (Réseau de fraternité et de solidarité avec la Colombie) étaient venus, sous l'initative de J.L. Mélenchon du Groupe Unitaire Européen (GUE), témoigner au Parlement européen de la répression qui sévit dans leur pays, des nettoyages ethniques et des catastrophes écologiques causées par l’exploitation des ressources. Ces témoignages devaient servir d’arguments pour que l'Europe rejette cette alliance qui récompense un régime bafouant les droits de l'homme. Investig'Action était le seul média à couvrir l’événement.


    « L'action de l'Union européenne sur la scène internationale repose sur les principes qui ont présidé à sa création. Elle vise à promouvoir dans le reste du monde: la démocratie, l'État de droit, l'universalité et l'indivisibilité des droits de l'homme, le respect de la dignité humaine. L'Union s'efforce de développer des relations et de construire des partenariats avec les pays qui partagent ces principes. »

    Il s'agit de l'article III – 292 de la constitution européenne. On pourrait donc en déduire que la Colombie, en train de signer un accord de libre-échange avec l’UE, est un pays qui respecte les droits de l’homme.

    Zoraida HERNANDEZ, avocate et présidente de l’association SEMBRAR, dont le but est d’offrir des services juridiques aux communautés indigènes et paysannes.

    La Colombie traverse un conflit social armé depuis plusieurs décennies où sont reconnus deux acteurs : les guérillas et l'Etat. Dans le cadre de cette guerre, l'Etat a initié une série de violations des droits de l'homme systématiques et généralisées, surtout au dépend des communautés et de la société civile. Pour donner des chiffres :
    5 millions de déplacés
    80 000 homicides ou exécutions extra-judiciaires attribuables à des groupes paramilitaires formés par l'Etat.
    15 000 personnes torturées
    50 000 personnes disparues dont la responsabilité directe est attribuée à l'Etat.
    7500 personnes incarcérées

    C'est pour cela que nous disons qu'il n'existe ni liberté, ni démocratie, bien que ce soit écrit dans notre Constitution. La démocratie, ce n'est pas seulement aller voter pour un candidat, mais c’est avoir une liberté d'expression et d'association, le pouvoir de décider sur le développement et le futur des communautés. Cela implique une participation réelle dans la vie politique, un respect envers l'opposition politique et envers les défenseurs des droits de l'homme.


    Ceci est justifié, nous dit-on, par la présence d'une guérilla qui se bat contre l'Etat et par l'existence du trafic de cocaïne...


    Z.H. : Cela a été l'excuse : on aurait formé des groupes paramilitaires pour combattre les guérilleros. Ce projet paramilitaire a été négocié de manière directe par l'Etat et appuyé par les USA dans une supposée lutte contre l'insurrection, mais L'Histoire nous a montré que ces soi-disant insurgés sont en fait des victimes de la répression, ce sont des membres de la société civile, des syndicalistes, des étudiants organisés, l'opposition politique, les défenseurs des droits de l'homme et les communautés qui s'opposent à un certain modèle de développement économique.

    Qui bénéficie de la guerre dans notre pays ? Qui est donc le responsable de ce type de violations ? L'objectif réel de ce projet paramilitaire était de pouvoir développer des méga-projets économiques dans notre pays. La Colombie est un pays riche en ressources naturelles (pétrole, or, bois précieux...) et presque tout le territoire est sollicité par des entreprises transnationales qui souhaitent extraire ces ressources. La guérilla a été une excuse pour déplacer les populations, pour l'extermination et le génocide.

    Le trafic de drogue est aussi une excuse. Il existe bien-sûr, mais uniquement pour garantir un pouvoir qui s'est maintenu jusqu'à maintenant. Nous avons dénoncé l’existence d’une mafia au pouvoir au sein de ces gouvernements qui se succèdent.


    Que demandez-vous à l'Union européenne ?


    Z.H. : Nous sommes ici dans ce parlement européen et nous avons honte de notre parlement. Suite aux dénonciations des victimes et grâce à notre travail, il y a des enquêtes sur 113 de nos parlementaires. Il y a des enquêtes sur les financements réalisés par ces parlementaires aux groupes paramilitaires.
    C'est une honte et malgré cela l'Union européenne va signer un traité de libre échange avec la Colombie. Nous sommes ici pour demander à l'Europe pourquoi elle apporte son soutien à un tel régime. Quel est le soutien aux défenseurs des droits de l'homme dans le monde ? Quel est le soutien aux initiatives de la paix, si on récompense un gouvernement qui viole les droits de l'homme de manière évidente ?
    Au lieu de récompenser ce gouvernement, nous voulons que l’UE annule ce traité de libre échange et, qu’à l'inverse, soit récompensées les initiatives et les propositions de paix qui se construisent en Colombie.

    La ratification de ce traité signifierait une légitimation de cette guerre dont nous sommes fatigués. Ce serait un double discours sur les droits de l'homme dans le monde. Ce serait approfondir un modèle de développement destructeur, contraire à la vision du futur que souhaitent construire les peuples indigènes ou de descendance africaine et les paysans colombiens qui proposent un modèle différent. Ce serait contribuer à la continuation cette répression féroce. Ce serait renforcer l'impunité qui existe en Colombie.

    Ce traité de libre échange ne doit pas être signé parce que cela approfondirait le conflit armé. Sinon ce serait tourner le dos aux défenseurs de droits de l'homme et aux communautés qui sont en train de construire un pays différent.

    Nous voulons vivre dignes, respectés, avec nos visions propres du développement.

    Nous alertons aujourd'hui la communauté internationale que le paramilitarisme continue à exister, qu'il n y a aucun processus de démobilisation, mais au contraire : un processus de légalisation des paramilitaires et d'amnistie par le gouvernement d’Alvaro Uribe. Il n'y aura pas de réconciliation, ni de pardon tant que la vérité ne sera pas connue et la justice faite.


    Quelles formes prennent ces violations des droits de l'homme ?


    Adelso GALLO - Leader paysan et président de la mutuelle agricole Coagrosarare :

    L'Etat colombien a mis en œuvre des méthodes systématiques pour réprimer. Cette répression est exercée par le gouvernement et l'oligarchie transnationale, sur les organisations de défense juridique, mais pas seulement : tous ceux qui sont dans l'opposition politique, au sens large, pas au niveau électoral, mais au niveau social.

    Les paramilitaires utilisent tous les moyens pour générer la terreur. Par exemple, ils essaient de nous intimider, de nous terroriser avec des lettres anonymes, des appels téléphoniques, en effrayant nos enfants qui se rendent à l'école située à de nombreux kilomètres. Toute une série de harcèlements. Ils vont jusqu'à utiliser des tronçonneuses pour intimider des gens qui doivent aller témoigner. 

    Mais il y a encore plus grave : les captures massives. Ils opèrent dans ce qu'ils appellent les zones de réhabilitation et de consolidation qui sont en fait les régions qui sont connues pour leurs avancées en matière d'organisation sociale. Les captures massives ont réussies, non seulement à déstabiliser le tissu social, mais aussi humain. Ces opérations servent à en finir avec le tissu social et implanter leur modèle de sécurité « démocratique ». En plein 21ème siècle, la Colombie est un pays où on peut encore trouver des camps de concentration de type nazi. Et je peux le dire très précisément car j'ai vécu cela en 2002, où j'ai été déporté avec 3500 personnes, en un seul jour.
     
    Nous avons été embarqués, puis concentrés sur une place où nous fumes attachés comme des animaux pour ne pas sortir de là. Ensuite, ils ont sélectionnés ceux dont ils devraient se débarrasser. Ils ne peuvent pas nous emmener en justice lors de captures massives car c'est illégal. Ils libèrent alors les leaders sociaux parce qu'il n'y a aucune charge contre eux. Mais ensuite, les militaires changent simplement de brassard et deviennent paramilitaires, pour terminer le massacre. Ils découpent les corps, puis les brulent dans des fours crématoires ou les jettent aux caïmans pour qu'on ne puisse pas trouver les corps. Une activité macabre inimaginable ! Nous avons des preuves. Puis ils retournent le brassard à nouveau et redeviennent militaires de l'armée officielle. Ça date de 2002,  mais maintenant, en 2010, cette pratique continue de la même manière. On continue à emmener des villages entiers dans des camps de concentration. Il y a de nombreux cas dénoncés et vérifiés.

    Il y a aussi les exécutions extrajudiciaires pour montrer au monde, qu'en Colombie, on tue des terroristes. Mais en fait ce sont des paysans, des pauvres des quartiers, des marginaux ou des handicapés mentaux que l'on a trompés. On leur a proposé un travail à l'autre bout du pays. Ils ont été transportés là puis exécutés. Ensuite, on les a habillés d'uniformes et on a placé des armes avec eux, pour montrer à la presse internationale les résultats de la guerre contre le terrorisme. Ils font croire qu'ils tuent des guérilleros au combat. Plus de 1800 cas sont prouvés, mais malheureusement, nous devrions en atteindre plus de 3000 avec ceux qui sont encore sous enquête. Tous ces cas ont été dénoncés, c'est pour cela que nous sommes persécutés.

    Ils utilisent aussi le système judiciaire pour nous persécuter. Avec notamment les lois anti-terroristes. Ils peuvent m'accuser que dans ma ferme un acte terroriste a été planifié et me prendre ma ferme. Ou ils peuvent dire que des guérilleros sont passés près de ma ferme et que je ne les ai pas dénoncés : je deviens un collabo et je perds mon terrain.
    Ils prennent aussi les terres aux paysans au moyen de décrets. Même si cette pratique devient moins courante car elle est connue du grand public et la Cour constitutionnelle en a honte. Ce qu'ils font ne peut plus être dissimulé. On peut prendre un terrain à un paysan si ce bout de terrain est considéré d'intérêt national pour les minéraux. Mais ce n'est même pas une compagnie nationale qui va l'exploiter, c’est une multinationale !

    Et c'est seulement pour montrer quelques unes des méthodes de terreur face aux mouvements sociaux.


    Quelle est le rôle des entreprises étrangères ?


    A.G. : Pour comprendre ce qu'il se passe au niveau de la violation des droits de l'homme, il faut savoir qu'il y a un objectif : l'appropriation du territoire pour l'exploitation des ressources naturelles par les multinationales présentes dans le pays. Par exemple : les 3 plus grandes compagnies pétrolières au monde : Exxon (USA), BP (Britannique), Repsol (Espagne) se retrouvent à l'est du pays dans la région d'Arauca, frontalière avec le Venezuela. Toutes trois sont auteurs de massacres. BP est tristement célèbre pour l'élimination physique de tout un village. Il y a des preuves et des militaires au service de BP sont actuellement dans un processus judiciaire. Les exemples sont très nombreux. On élimine physiquement et on s'accapare les territoires. Les compagnies pétrolières possèdent actuellement un quart de la région d'Arauca, une région écologiquement riche qu'elles sont aussi en train de mettre à mal. Dans les zones forestières, ils détruisent des niches écologiques dans le poumon du monde qu'est l'Amazonie.

    Si on prend l'exemple de la compagnie bananière Chiquita. Ils ont dû accepter le fait que des tueurs à gages et des paramilitaires ont reçu des fonds directs de l'entreprise pour nettoyer ces territoires en éliminant les paysans qui s'y trouvaient. Ceux qui réclamaient leurs terres, ils les tuaient avec des armes en provenance des Etats-Unis. Ils ont dû déclarer combien de millions de dollars ils avaient dépensé pour ces armes.

    Mais que dire encore de Coca Cola ? Il y a une campagne internationale qui les a obligé de déclarer jusqu'où ils étaient compromis avec le gouvernement colombien dans l'assassinat de syndicalistes.

    Que peut-on dire encore de l’Anglogold Ashanti qui est compromise dans un massacre dans la zone d'exploitation de l'or ? Et ils demandent encore 3,2 millions d'hectares, 11,5 % du territoire national, pour continuer l'exploitation. Si on donne ces 11,5 % à cette multinationale qui a déjà fait déplacer 75% des paysans vers les zones urbaines, combien de paysans vont devoir quitter la Colombie ? Parce que ces multinationales, toutes réunies peuvent avoir toute la Colombie.

    Là aussi, il ne s'agit que de quelques exemples, mais il y en a beaucoup.


    Isabel Cristina Pardo - Directrice de la FCSPP (Fondation Comité de Solidarité avec les Prisonniers Politiques) :

    Nous pouvons parler de 5 millions de déplacés, 7500 détenus politiques dont la grande majorité sont des leaders sociaux, des étudiants, des paysans, des travailleurs, des femmes et seulement 500 sont des guérilléros.
    Les conditions dans lesquelles ils vivent en prison ne sont pas humaines. Ils sont soumis à des tortures physiques et psychologiques. Physique, comme avec la méthode de l'étouffement par immersion ; ils sont frappés et subissent des fractures des membres, des côtes. Les officiers de l'Etat disent qu'ils ne violent pas les droits de l'homme, mais qu'ils sont en légitime défense face à ce qu'ils nomment des terroristes. Mais cela ne s'arrête pas là. Leurs familles subissent également cette torture car elles sont déplacées dans des zones éloignées de leur région d'origine. Les prisonniers se retrouvent sans la possibilité de voir leurs proches. Il s'agit bien de torture psychologique à ce niveau.


    J.G. réfugié en Europe (émotion forte dans la voix) :

    J'ai été victime d'enlèvement, de torture et condamné à mort par des paramilitaires sous commandement direct de l'armée. J'ai pu m'enfuir, très blessé. Ils m'ont poursuivi. Et pas seulement moi, mais toute ma famille. Ils ont réussi à désintégrer toute la famille. Un de mes frères est en prison. Et tous les autres ont été déplacés. Des cas comme celui-ci, il y en a beaucoup. Et peu témoigneront parce qu'ils ont été poursuivis jusqu'à être assassinés.


    Mais ils ne se contentent pas de nous faire disparaître physiquement. Administrativement, je n'existe plus. Ils sortent les actes de naissance des registres, toutes les données personnelles, les brûlent, puis vont prendre leurs cibles à leur domicile, les tuent, les découpent en morceau et les jettent dans la rivière. Terminé. Ils appliquent cette méthode depuis longtemps. Et les familles se retrouvent sans défense car sans registre civil, il ne peut pas y avoir de plainte. Rien.


    On ne peut pas dire que les responsables sont seulement les paramilitaires car en fait ils sont l'Etat même. Ceux qui commettent les massacres sont membre de l'Etat. Nous avons le cas de ce village où ils sont entrés, ont torturé les paysans, pillé les maisons et le jour suivant l'armée est arrivé, mais c'étaient les mêmes visages avec des bracelets de l'armée colombienne pour redonner quelques objets volés aux paysans. Ils ont dit qu'ils étaient désolés de ce qui était arrivé et qu'ils pouvaient recevoir les plaintes s'il y en avait... pour ensuite les assassiner. Ceux qui ont osé parler, ont dû abandonner la région immédiatement.


    A.G. : Il y a d'autres mécanismes, plus sournois, que l'Etat met en pratique pour mettre la population civile dans le conflit armé et pour que n'importe quel paysan ou lutteur sociale devienne une cible.

    Par exemple : le programme « Soldadito por un dia » (petit soldat d'un jour). Les enfants des quartiers pauvres ou des zones rurales contrôlées par l'armée sont emmenés une journée dans les casernes. Ils mettent un uniforme, apprennent à se servir d'un fusil. Ils leurs apprennent que quand ils seront grands, ils devront tuer l'ennemi. Ils réalisent un bombardement idéologique pour préparer les cerveaux à se mettre au service de la guerre. Les enfants de Colombie ne veulent pas faire le service militaire et se servir d'armes avec lesquelles leur famille a peut-être été tuée. Mais nous sommes obligés. Si on refuse, nous sommes exclus de la société.

    Autre programme : le « million d'amis ». Ils recrutent des étudiants et des chauffeurs de taxi qui pour 30 euros par mois deviennent des informateurs.

    Mais il y a pire que ces « programmes sociaux » où ils cherchent à embrigader les gens sans leur permettre de réfléchir.  Des paysans ou habitants des zones naturelles doivent signer des actes où est écrit : « Forces militaires, brigade X ou Y, de l'armée nationale de Colombie ». Les gens se retrouvent dans la liste du réseau des collaborateurs de l'Etat. Il y a eu des plaintes dans mon village et personnellement je l'ai vu dans un terminal d'autobus, la police faisait signer les gens sans savoir ce qu'il y avait écrit : « Liste des assistants de la police ». Et ces listes peuvent se retrouver dans la guérilla pour leur donner des cibles militaires. Alors cela donne au gouvernement des excuses pour encore plus de répression.

    Z.H. : La législation a été changée. Avant on ne pouvait pas aller en prison pour un délit de rébellion. Si on allait en prison, c'était pour ce qu'on aurait pu faire comme rebelle : porter une arme, commettre un homicide... Mais depuis 2001, le délit de rébellion a été transformé en crime terroriste avec des peines de neuf à dix-huit ans à quoi s'ajoutent toutes les autres peines ! L'accusation de terrorisme s'applique à de nombreux cas de protestation sociale. Il s'agit d'une criminalisation de la lutte sociale. Des étudiants qui vont aller manifester peuvent être accusés de terrorisme et ils vont être harcelés par de multiples enquêtes. Pendant que les paramilitaires condamnés pour des massacres ne vont pas plus de huit ans en prison, certains leaders sociaux y resteront quinze ou dix-huit ans pour rébellion.

    Les médias colombiens dénoncent-ils ces abus ?

    Z.H. : En Colombie la réalité est totalement cachée et les premiers complices sont les médias de communication. Nous voudrions que les médias étrangers puissent connaître la réalité et que leurs sources ne soient pas uniquement les médias officiels de Colombie. Il faut réinventer de nouvelles formes d'accéder à l'information. Allez à la source directe de l'information, là où les populations souffrent de la guerre en Colombie !


    Ces médias, colombiens ou européens, nous disent pourtant que le gouvernement a fait des avancées en matière de droits de l’homme…


    Z.H. : Le gouvernement colombien veut montrer que l'opposition est respectée et que les défenseurs des droits de l'homme peuvent travailler sans problèmes. Mais ils présentent ceci avec cette argumentation : « il y a eu moins d'assassinat de défenseurs des droits de l'homme et de syndicalistes. »

    C'est une honte ! Nous ce que nous voulons est qu'il n'y ait plus d'assassinats, d'arrestations, de poursuites et au contraire garantir la protection et son travail.

    Un exemple pour montrer que l'on nous empêche de travailler : tout l'ensemble d'actions illégales et arbitraires orchestrées depuis la présidence en créant des bureaux d'intelligence comme le Département Administratif de Sécurité qui peuvent absolument tout contrôler, de manière illégale. 1808 lignes sont sur écoute dont celles des défenseurs des droits de l'homme, de la Cour suprême de justice, de la Cour constitutionnelle, des représentants des communautés et même des internationaux comme des fonctionnaires des Nations Unies, des diplomates et des eurodéputés, en fait, toutes les personnes vues comme une menace pour le pouvoir.

    De nombreux avocats sont détenus. J'ai pleuré nombre de mes camarades qui ont été assassinés, j'ai été témoin de départ de gens devant quitter le pays. C’est une honte de voir une responsabilité aussi directe du gouvernement colombien dans ces persécutions.

    Ma maison a été photographiée, surveillée, mes communications ont été interceptées et pas pour des raisons d'intelligence d'Etat, mais pour pouvoir se charger de nous. Car tous les défenseurs des droits de l'homme qui ont été listé par le DAS n'existent plus. Des ordres ont été donnés, ils ont été assassinés.

    Nous travaillons dans des conditions d'isolement et d'hostilité permanente. Et non seulement de la part des paramilitaires, mais aussi des hauts fonctionnaires. Bien sûr, notre travail dérange car nous essayons de dire la vérité au monde. Alors on essaie de nous mettre des bâtons dans les roues en insinuant que nous travaillons pour les guérilleros.

    Le 9 avril 2010, nous avons été victime d'un coup monté judiciaire. On a voulu nous impliquer dans un cas d'homicide. Depuis plusieurs semaines, je reçois des appels anonymes. Ils veulent me déstabiliser.

    Mais la lutte contre nous se fait aussi de manière publique et ouverte. Il y a quinze jours, le prêtre Javier Girardo, une figure emblématique de notre lutte pour les droits de l'homme, a subi des menaces. En plein centre de Bogota, sur les murs de la ville, on pouvait lire des menaces de mort à son encontre.

    Il y a 15 jours, le groupe paramilitaire Los Rastrojos, dans le sud de la Colombie, a donné une liste de 60 organisations devenant cibles militaires, dont une fait partie du programme des Nations Unies de défense des droits de l'homme (PNUD)

    Malgré toutes les recommandations qui ont été faites, le gouvernement ne cesse pas cette répression et stigmatisation de nos mouvements. Au contraire...

    C'est une honte que la communauté internationale en ce moment récompense cette situation avec l'Union européenne signant ce traité de libre échange.


    1.Un « Forum social et Humanitaire » aura lieu du 26 au 28 juillet à Arauca – Colombie, dans le  cadre de la campagne contre la présence de multinationales pétrolières dans la région. La souveraineté, dignité, le respect des droits de l’homme.
    2.« Le Forum des femmes des Amériques pour la souveraineté des peuples et contre la présence des bases militaires nord américaines » se déroulera du 16 au 24 août à Barrancabermeja – Colombie


    DOSSIER : COLOMBIE, AMIE DE L'EUROPE

    Investig'Action - L'Union européenne récompense la violence du gouvernement colombien
    Des millions de vies détruites pour une poignée d'euros

    Lionel Mesnard - Alvaro Uribe, la fin d’un mandat n’est pas la fin d’un système
    Ce vote à de nouveau investi des proches des paramilitaires et de leurs réseaux maffieux

    Michel Collon - Monsanto, Del Monte et Cie assassinent les arbres. Et les gens
    Omniprésentes dans nos supermarchés, ces multinationales sont des serial killers


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  • Révéler les méfaits des autorités peut s’avérer dangereux : les « lanceurs d’alerte » en ligne de mire

    Les « Whistleblowers » ("lanceurs d’alerte" ou ceux qui dénoncent les abus en tous genres ou organisent des fuites à la presse) sont-ils désormais une espèce menacée ? L’administration Obama leur livre une guerre qu’aucune autre administration n’a osé livrer.
     
    Où il apparaît que les lanceurs d’alerte sont poursuivis avec plus de célérité que les criminels qu’ils dénoncent. Où il apparaît que les gouvernements, celui des Etats-Unis en tête, comptent de plus en plus sur le secret de leurs activités et supportent de moins en moins la transparence. Où il apparaît que le Pentagon a lancé une chasse à l’homme contre le fondateur de Wikileaks, le site qui a publié, entre autres, la vidéo de l’hélicoptère américain à Baghdad. Jusqu’où nous entraîneront-ils vers le côté obscur de la gouvernance ? - Le Grand Soir

    Le 16 avril, le journaliste John Cole écrivait : « Le message est clair – si vous torturez des gens et détruisez les preuves, vous vous en tirez sans même une remontrance. Mais si vous dénoncez une activité criminelle du gouvernement, vous êtes poursuivis. »

    En fait, c’est encore pire que ça. Sous l’administration Bush, la torture était une politique officielle. Elle l’est toujours sous Obama qui a absout les tortionnaires de la CIA, malgré les preuves incontestables de leur culpabilité. Mais en révélant cette information vous risquez d’être poursuivis pour diffusion de secrets d’état et mise en danger de la sécurité nationale.

    Le 7 juin, Elisabeth Bumiller écrivait dans le New York Times, en titre, « Un ex-hacker (pirate informatique – NdT) dénonce celui qui a livré des données de l’Armée à la presse », en expliquant que l’analyste des services de renseignement de l’armée, Bradley Manning, a raconté à Adrian Lamo qu’il avait transmis les informations suivantes à Wikileaks (site spécialisé dans la publication de documents « dérangeants » - NdT) :

    - 260.000 télégrammes diplomatiques US classifiés et la vidéo d’une frappe aérienne (US) en Afghanistan qui a tué 97 civils l’année dernière, » et

    - une « vidéo explosive (39 minutes) sur l’attaque par un hélicoptère américain à Bagdad qui a tué 12 personnes, dont deux employés de l’agence de presse Reuters ». Manning l’a qualifié de « meurtre collatéral », un crime qu’il s’est senti obligé de révéler.

    Lamo a déclaré aux autorités militaires, « j’ai dénoncé Brad Manning parce qu’il a révélé des documents. Je n’aurais jamais (et je n’ai jamais) dénoncé un Criminel Ordinaire Décent. Ce n’est pas la même chose. » Il n’a pas expliqué en quoi un criminel pouvait être décent.

    Le 7 juin, le commandement militaire en Irak a arrêté Manning, en déclarant dans la langue de bois du Pentagone : « Le Département de la Défense prend la gestion des documents classifiés très au sérieux parce que cela touche à notre sécurité nationale, à la vie de nos soldats, et à nos opérations à l’étranger. »

    A ce jour, Manning n’a pas encore été inculpé et se trouve en détention au Koweit en attendant qu’il soit décidé de son sort.

    Le 6 juin, sur le site wired.com, Kevin Poulson et Kim Zetter ont publié un article intitulé « Un analyste du renseignement militaire US arrêté dans le cadre de l’enquête sur la fuite d’une vidéo à Wikileaks », en expliquant : « la division d’enquête criminelle de l’armée a arrêté Manning après que Lamo l’ait dénoncé. Le Département d’Etat a déclaré ne pas être au courant de l’arrestation. Le FBI n’a pas fait de commentaire. Plus tard, le Département de la Défense a confirmé son arrestation pour avoir livré des informations classifiées. Selon un porte-parole de l’armée, Gary Tallman : « Si vous avez une habilitation en matière de sécurité et que vous fournissez volontairement ou involontairement des informations classifiées à quelqu’un qui n’a pas d’habilitation ou qui n’a pas besoin de connaître ces informations, vous violez les règles de sécurité et éventuellement la loi. »

    Manning a déclaré : « Partout où il y a un site états-unien, il y a un scandale diplomatique qui éclate. C’est de la diplomatie à l’air libre. Une anarchie mondiale sous format CSV (format de stockage de données des programmes d’analyste/présentation tels que Excel – NdT) . C’est un Climategate à l’échelle de la planète, et époustouflant par son ampleur. C’est à la fois magnifique et terrifiant. (Les documents décrivent) des activités politiques clandestines quasi-criminelles. (Ils appartiennent) au domaine public et ne sont pas stockés quelque part sur un serveur casé dans un coin obscur à Washington, DC. (Notre gouvernement est impliqué dans) des choses incroyables, des choses horribles. »

    Manning a révélé le meurtre de sang froid de civils innocents et de journalistes, tandis que les auteurs riaient sur la vidéo comme s’il s’agissait d’un jeu – le public ignore que les règles d’engagement au combat du Pentagone appliqués en Irak et en Afghanistan visent aussi bien les civils que ceux soupçonnés d’être des combattants.

    Le 11 juin, Scott Shane, dans le New York Times, titrait : « Obama Choisit la répression contre ceux qui livrent des informations à la presse. » et écrivait : « Au cours de ses 17 mois de mandat, le Président Obama a déjà dépassé tous ses prédécesseurs en matière de poursuites engagées contre les auteurs de fuites à la presse, » et citait des poursuites lancées contre Thomas A. Drake (voir ci-dessous), et contre James Risen, du Times, qui a reçu un assignation (délivrée par Bush et Obama) pour l’obliger à révéler les sources de son livre « State of War : The Secret History of the CIA and the Bush Administration » (Etat de Guerre : l’histoire secrète de la CIA et de l’administration Bush – NdT)

    Lucy Dalglish, directeur exécutif de Reporters Committee for Freedom, explique : « le message envoyé est clair, si vous êtes l’auteur de fuites à la presse, nous vous attraperons. Selon moi, il n’y a absolument aucune différence (entre Bush et Obama) et (il) semble y accorder plus d’attention. Tout ça n’annonce rien de bon. »

    Le procureur général Eric Holder a signé l’assignation et son porte-parole au Ministère de la Justice, Mattew Miller, a dit : « D’une manière générale, nous avons toujours dit que nous prenions très au sérieux la fuite d’informations classifiées »

    L’avocat de Risen, Joel Kurtzberg, a expliqué que l’assignation était en rapport avec un article sur les mesures clandestines entreprises par la CIA pour subvertir le supposé programme iranien de développement d’armes nucléaires. « Nous allons nous battre pour la repousser, » a-t-il dit. « Jim est un journaliste chevronné et adhère aux plus hauts principes de la profession. Et il a l’intention de tenir parole quant à la confidentialité de sa ou ses sources. »

    La maison d’édition de Risen, Simon et Schuster, s’occupe de l’affaire mais selon une déclaration de Time : « Cependant, notre opinion est que la confidentialité des sources est vitale pour livrer l’information au public, et une assignation émise plus de quatre ans après la publication du livre ne parait pas faire le poids devant la nécessité de protéger un auteur. »

    Une session de « grand jury » convoquée une première fois en 2006 par le ministre de la justice de Bush, Michael Mukasey, n’avait pas pris de décision dans les délais. Holder va convoquer une nouvelle commission. Risen risque un procès et une peine de prison pour refus de révéler ses sources, chose qu’aucun journaliste de devrait faire.

    Wikileaks : qu’est-ce que c’est ?

    Wikileaks se qualifie de « service de renseignement du peuple » et se décrit comme « un service public pluri juridictionnel ayant pour objectif de protéger les « lanceurs d’alerte », les journalistes et les militants qui auraient des informations sensibles à communiquer au public », un public qui a le droit de savoir.

    Ce n’est que lorsqu’ils connaissent « les véritables plans et comportements de leurs gouvernements » qu’ils peuvent décider s’ils leur accordent ou non leur confiance, ou comme l’a déclaré Jack Kennedy le 27 avril 1961 : « Le terme même de secret est répugnant dans une société libre et ouverte ; et en tant que peuple nous sommes intrinsèquement et historiquement opposés aux sociétés secrètes, aux serments secrets et aux actions secrètes. Il y a longtemps, nous avons décidé que les dangers d’une dissimulation excessive et injustifiée de faits importants sont nettement plus grands que les dangers avancés pour les justifier. »

    Wikileaks croit que « les fuites fondées sur des principes ont favorablement influencé le cours de l’histoire ; elles peuvent changer le cours de l’histoire présente, elles peuvent nous mener vers un avenir meilleur. » Elles peuvent révéler les abus de pouvoir en « comptant sur le pouvoir de l’information ouverte qui permet aux citoyens de traîner en justice des gouvernements et des entreprises répressifs et corrompus, » et aider à transformer des démocraties formelles en véritables démocraties.

    Le Secret et la répression des lanceurs d’alerte et des journalistes sous Obama

    Sous Obama, plus que jamais, nous vivons dans une société secrète, où les lanceurs d’alerte et les journalistes sont visés pour avoir fait leur travail – Helen Thomas (doyenne des journalistes accrédités à la Maison Blanche qui a récemment pris sa retraite après avoir fait des commentaires sur le lobby sioniste aux Etats-Unis – NdT), injustement pilonnée par le lobby pro israélien, a déclaré au mois de juillet dernier, au cours d’une conférence de presse de Robert Gibbs à la Maison Blanche, que l’administration « contrôlait la presse, », puis a ajouté « C’est choquant, vraiment choquant... Pour qui nous prennent-ils, des marionnettes ? Ils sont censés ne pas se mêler de nos affaires. Ce sont des fonctionnaires. C’est nous qui les payons. »

    Dans une interview à CNCNews.com du 1er juillet 2009, elle a dit que même Nixon n’avait jamais exercé un tel contrôle sur la presse. Elle a dit : « Nixon n’a pas essayé. Ils ne pouvaient pas contrôler (les médias). Ils n’essayaient pas... Je ne dis pas qu’il n’y a jamais eu d’informations contrôlées, mais cela atteint des niveaux jamais vus. Ils ne s’en cachent même plus. Ils s’en fichent que vous en soyez conscients ou pas. Ils devraient avoir honte. »

    Au mois de février 2009, une loi Free Flow of Information Act (loi sur la liberté de circulation de l’information) a été présentée devant la chambre des Représentants et le Sénat. Au mois de mars, la chambre des Représentants l’a voté à une écrasante majorité. Depuis, elle est bloquée dans une commission du Sénat.

    A l’époque, l’administration Obama a réduit la portée du texte malgré un fort soutien du congrès – sous prétexte que la sécurité nationale primait sur le droit du public de savoir, que les procureurs devaient pouvoir obliger les journalistes et les lanceurs d’alerte à révéler leurs sources. La loi n’a jamais été définitivement adoptée mais l’administration actuelle l’invoque pour tenter d’empêcher la divulgation d’informations qu’elle veut censurer, et avec plus d’agressivité qu’aucune autre administration précédente. Encore une mesure de l’homme qui avait promis le changement.

    Thomas Drake fait partie des cibles de l’administration Obama, ancien « cadre supérieur » de l’ancienne Agence de Sécurité Nationale, inculpé le 15 avril 2010, sous plusieurs accusations de « détention volontaire d’information classifiée, obstruction de justice et fausses déclarations, » selon le Procureur Lanny A. Breuer, de la Division Criminelle.

    Selon l’inculpation en dix points, il aurait fourni à un journaliste du Baltimore Sun, Sibohan Gorman, des documents classifiés de la NSA relatifs à l’agence. En fait, elle a écrit sur le gâchis et les erreurs de gestions du projet « Trailblazer » (un programme déstiné à analyser les données sur les réseaux informatiques), et sur des activités d’espionnage illégales.

    Le 18 mai 2006, elle a écrit un article intitulé « la NSA abandonne un système légal de récupération de données sur les communications téléphoniques » où elle a écrit : « Une fois le feu vert donné par le Président Bush à la NSA pour recueillir secrètement et analyser les données téléphonique locales – une autorisation qui ne faisait aucune mention de la protection des identités – les agents officiels ont considéré que le cryptage des données était inutile et l’a abandonné ».

    Cela dit, son article parlait surtout de Trailblazer, un projet de 1,2 milliards de dollars qu’un participant a qualifié de « plus gros gâchis actuellement en cours dans le monde du renseignement, » chose que le public avait le droit de savoir.

    Les fuites de Drake ont révélé des activités d’espionnage illégales de la part de la NSA, une énorme quantité de gâchis et de fraudes, ainsi que la formation d’un état de sécurité/surveillance nationale public/privé, ce qui avait pour résultat d’inciter les profiteurs à entretenir la peur pour le plus grand bien de leur chiffre d’affaires.

    En tant que candidat, Obama avait promis la transparence, la responsabilité et la réforme des politiques extrémistes de Bush. En tant que président, il a usurpé de pouvoirs de surveillance non contrôlés, dont les écoutes téléphoniques sans mandat, l’accès aux données personnelles, le suivi des transactions financières, le suivi des courriers électroniques, l’usage de l’Internet et des téléphones portables pour recueillir des données secrètes pour d’éventuelles inculpations. Il réclame aussi l’immunité du Ministère de la Justice pour les procès intentés pour espionnage illégal, une exigence qu’aucun membre du Congrès ou de l’administration n’avait formulée, pas même Bush et ses alliés Républicains.

    Le résultat est que son état de sécurité nationale s’en prend désormais aux militants, aux dissidents politiques, aux manifestants anti-guerre, aux musulmans, aux immigrés latinos, aux avocats qui les défendent, aux lanceurs d’alerte, aux journalistes qui révèlent les crimes fédéraux, la corruption, ceux qui refusent de dévoiler leurs sources, et Wikileaks, cité dans un rapport du Pentagone de 2008 comme une menace majeure pour la sécurité des Etats-Unis qu’il serait important de fermer en identifiant ses sources, en les décourageant et en les poursuivant. Nous allons y revenir.

    A une époque ou le gouvernement agit de plus en plus en s’entourant de secret, en versant dans l’illégalité et en trahissant la confiance du public, les révélations et le débat ouvert sont indispensables. Sans les lanceurs d’alerte, Wikileaks et les journalistes courageux, c’est la transparence de la société qui est mise en cause.

    WIKILEAKS, 15 mars 2010, a publié : « les services secrets US veulent détruire Wikileaks »

    Le fondateur du groupe, Julian Assange, a décrit un rapport de 32 pages de février 2008 des services de contre-espionnage « pour marginaliser définitivement l’organisation. » Deux ans plus tard, l’objectif n’as pas (encore) été atteint.

    Le rapport qualifie Wikileaks de « menace potentielle à la protection des forces, au contre-espionnage, à la sécurité opérationnelle (OPSEC), à la sécurité de l’information (INFOSEC), une menace pour l’Armée des Etats-Unis, (mettant en danger) le personnel du Ministère de la Défense, les sites et les installations. De telles informations (pourraient aider) les services de renseignement et de sécurité étrangers, des forces militaires étrangères, des insurgés étrangers, et des groupes terroristes étrangers (en leur fournissant) de l’information (qu’ils pourraient utiliser pour attaquer) les forces US, à la fois à l’intérieur des Etats-Unis qu’à l’extérieur » - une langue de bois typique du Pentagone pour exagérer les menaces et décourager les lanceurs d’alerte qui révèlent les crimes et des méfaits du gouvernement, choses que le public a le droit de connaître.

    En réponse, Wikileaks a dit que la protection des sources était une haute priorité. Il agit « pour dénoncer les pratiques douteuses, les comportements illégaux et les méfaits des agences gouvernementales, des entreprises ainsi que des régimes répressifs » à l’étranger, dont certains agissent ainsi avec la complicité de Washington.

    Ces objectifs – dénonciation des méfaits, exigence de responsabilité, soutien aux principes démocratiques d’une société libre et ouverte – sont autant de choses pour lesquelles les gouvernements sont censés oeuvrer. Mais lorsque ce n’est pas le cas, ce sont des organisations comme WikiLeaks qui représentent le plus haut degré de patriotisme et méritent nos louanges au lieu d’être espionnées, attaquées et détruites.

    Parmi ses nombreuses accusations du Département de la Défense contre Wikileaks :

    - Wikileaks a peut-être des taupes au sein du Département de la Défense qui fourniraient des données sensibles ou classifiées

    - utilise son site pour fabriquer et manipuler l’information

    - possède 2000 pages de documents de l’armée sur les forces US et les forces de la Coalition en Irak et Afghanistan

    - possède des informations sur le type et la quantité d’équipements affectés à la Commande Centrale US

    - Julian Assange a rédigé et co-signé des articles, basés sur des fuites, « pour faciliter les initiatives au Congrès US qui visent à retirer les troupes US en coupant les financements de(s) la guerre(s) »

    - des fuites qui « pourraient aider les forces ennemies à planifier des attaques terroristes, (choisir) le type et l’emplacement le plus efficace pour placer des bombes » et employer d’autres méthodes pour attaquer les troupes et convois US, ainsi que les bases militaires.

    - les données publiées sont des données mal interprétées, manipulées qui constituent de la désinformation et de la propagande.

    - le 9 novembre 2007, un rapport a indiqué que les forces US « avaient très probablement violé la Convention sur les Armes Chimiques, » et possède 2.386 armes chimiques de première catégorie en Irak et Afghanistan.

    - le même rapport accuse le Département de la Défense d’avoir illégalement employé du phosphore blanc lors de l’attaque en 2004 de la ville (irakienne) de Falloujah

    - l’administration Bush a été accusée de tortures et d’avoir refusé à la Croix Rouge internationale l’accès aux détenus de Guantanamo.

    - des détails ont été fournis sur le recours par l’armée aux tactiques de guerre asymétrique, techniques et procédures lors de l’assaut d’avril 2004 contre Falloujah et

    - de nombreuses autres accusations et préoccupations mentionnées dont la crainte que « des organisations étrangères... des services militaires étrangers, des insurgés étrangers ou des groupes terroristes financent ou soutiennent matériellement WikiLeaks.org »

    Le Département de la Défense conclut que réussir à identifier, poursuivre, et mettre fin aux activités des lanceurs d’alerte « porterait un coup et pourrait détruire » les opérations de Wikileaks et décourager d’autres à fournir des informations. Il a aussi insisté sur « la nécessité d’un gros programme auprès du contre-espionnage, de l’antiterrorisme, de la protection des forces, de la collecte d’informations, d’INFOSEC, et d’OPSEC pour former le personnel militaire » sur comment éviter les fuites et dénoncer les « activités suspectes ».

    Julian Assange se sent investi d’une mission : la transparence totale. Wikileaks est une ressource vitale pour fournir des informations importantes sur comment les gouvernements et les entreprises trahissent les intérêts du public. Eu égard à la tradition américaine de crimes de guerre, de corruption et autres abus de pouvoir, il n’est pas étonnant que le Département de la Défense s’en préoccupe, heureusement sans succès jusqu’à présent.

    Selon WikiLeaks : ses activités sont « le meilleur moyen à notre disposition pour générer une véritable démocratie et une bonne gouvernance auxquelles aspire toute l’humanité » et pourraient réussir, avec d’autres et avec force et détermination, à faire passer l’idée que le changement vient toujours du bas vers le haut, jamais du haut vers le bas. Une leçon qu’il faut assimiler pour agir en conséquence.

    Une dernière remarque

    Le 10 juin, Philip Shenon, de Daily Beast, écrivait en titre « La chasse à l’homme du Pentagone ». Il écrivait : « Préoccupés par le fait que Wikileaks serait sur le point de publier un lot de télégrammes secrets du Département d’Etat, les enquêteurs recherchent désespéramment son fondateur, Julian Assange. »

    Au début du mois de juin, Julian Assange devait prendre la parole à un forum organisé à New York (New York’s Personal Democracy Forum), mais on lui a conseillé de ne pas s’y rendre pour raisons de sécurité. A la place, il est intervenu via Internet (Skype) depuis l’Australie.

    Interviewé par Ellsberg (*) au sujet d’Assange, le célèbre lanceur d’alerte Daniel croit que ce dernier pourrait être en danger : « j’ai moi-même été la cible d’un escadron de la Maison Blanche. Le 3 mai 1972, une dizaine d’agents de la CIA, des anciens de la Baie des Cochons, des émigrés cubains, ont été acheminés de Miami avec l’ordre de « m’infliger une incapacité totale ». Ellsberg a demandé si cela voulait dire le tuer. La réponse fut « Cela signifie vous infliger une incapacité totale. Il faut comprendre que ce types n’emploient jamais le mot « tuer » ». Assange est-il en danger ? « Absolument. Pour les mêmes raisons que je l’ai été... Obama prétend à présent avoir un droit de vie et de mort, d’être le juge, le jury et le bourreau des citoyens américains, sans procès » qu’ils soient résidents ou à l’étranger, sans parler des non-américains, n’importe où dans le monde. L’état de droit peut aller se faire voir. « Aucun président n’a jamais eu de telles prétentions et peut-être personne depuis Jean 1er. »

    Le conseil d’Ellsberg à Assange : « Restez hors des Etats-Unis. Pour le reste, continuez de faire ce que vous faites. Ce que vous faites est important. Assange oeuvre pour la démocratie et l’état de droit précisément en défiant les régulations sur le secret de l’information, des régulations qui ne sont pas des lois, dans la plupart des cas. Il fait du très bon boulot pour notre démocratie, » chose qu’Obama, comme ses prédécesseurs, tente de corrompre tous les jours.

    Stephen Lendman
    http://www.sjlendman.blogspot.com/

    Traduction VD pour le Grand Soir ici

    (*) Note du Grand Soir : Daniel Ellsberg est à l’origine de la fuite en 1971 des célèbres "Pentagon Papers" qui dénonçaient les mensonges du Pentagon pendant la guerre du Vietnam. Dans un article (en anglais) publié par http://www.consortiumnews.com/2010/061510.html, Robert Parry souligne la différence de traitement par la "grande" presse de l’époque - qui s’est montrée solidaire d’Ellsberg en publiant à tour de rôle les "papiers" - et la presse d’aujourd’hui qui dénigre Manning pour avoir diffusé la vidéo de l’hélicoptère américain à Bagdad.


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