• Propagande, mass medias et "menace iranienne"


    Sophie Perchellet & Renaud Duterme       

    Ce qui se passe en Iran nourrit l'imaginaire de nos pays Occidentaux. Les gouvernements et les médias nous disent que l'Iran est un pays islamiste, gouverné par un président antisémite qui ne souhaite qu'une chose : la destruction d'Israël pour probablement prendre le leadership de la région et rassembler les pays musulmans autour de lui. Pour détruire Israël, l'Iran avance vers le nucléaire militaire, fournit des armes au Hamas et au Hezbollah ... Voilà donc, en gros, ce que l’on peut tirer de la presse occidentale.

     


    La guerre de l’information  a commencé


    Depuis plus de trois ans, il y a donc une escalade psychologique entre l'Iran d'une part et le reste du monde d'autre part. Alors que l'Iran est accusé de vouloir acquérir le nucléaire militaire, le gouvernement rétorque que le pays ne veut que le nucléaire civil. Alors qu'une énorme campagne de propagande, orchestrée par Washington et Israël, dénonce le fait que l'Iran souhaite rayer Israël de la carte, l'ONU confirme que la traduction de cette phrase d'Ahmadinejad est erronée[1]. L'amalgame entre population et gouvernement laisse penser que tout Iranien est antisémite alors même que la population de confession juive, présente depuis l'exil de Babylone atteint 20 000 personnes. Le gouvernement israélien a même proposé de rémunérer les juifs iraniens pour qu'ils retournent sur la "terre mère" mais a essuyé de cinglants refus. Alors que le fait de réussir à lancer un satellite apparaît pour les pays occidentaux comme un avancement technologique, si c'est l'Iran qui le fait, cela se transforme en menace imminente.

    Que faut-il donc penser de l'Iran ? Représente t-il réellement une menace ? Et si oui, pour qui ? Nous ne pouvons répondre à ces questions sans d'abord revenir sur des points historiques de l'Iran.


    Un peu d’histoire…


    L'Iran et la population iranienne existent depuis l'Empire Perse, empire rayonnant surtout sous la dynastie Achéménide (648 AV JC). C'est donc un pays solide, un des Etats les plus anciens de la région.

    C’est sans doute une des raisons pour laquelle l’URSS et le gouvernement britannique envahissent le pays en 1941 pour l’entraîner dans la guerre contre les puissances de l’Axe[2].

    En 1953, le docteur Mossadegh est élu mais le malheureux eût pour projet de nationaliser les compagnies pétrolières. Cela ne plût pas aux anglais, très présents par l'intermédiaire de BP (Brithish Pétroleum), qui se tournèrent alors vers Washington et la puissante CIA. Peu après, Mossadegh fut renversé, jugé et exécuté sous l'égide de la CIA qui mit en place le Shah Phalavi. S'en suivit une dictature de 40 ans, renversée par la révolution islamique de 1979. L'Irak de Saddam va alors profiter de cette période de réorganisation du pays pour envahir l'Iran en 1980. Soutenu par les Etats-Unis, son but est de s'emparer des champs de pétrole du Khuzestan. Cela va durer 8 ans. Curieusement, alors que l'administration Carter avait rompu les relations diplomatiques avec l'Iran depuis l'affaire des otages de l'ambassade en 1980, l'administration Reagan vendra secrètement des armes aussi en Iran (affaire Iran-Contra). L’objectif est clairement de déstabiliser le pays afin qu'il ne se développe pas économiquement. Le pays restera neutre lors de la guerre du Golf de 91.

    Cela étant dit, il est bon de se rappeler qu’historiquement l'Iran n'est pas une nation qui envahit les autres ou leurs déclare la guerre. Seulement, la République se situe sur une terre riche en gaz et en pétrole. Rappelons aussi que les Iraniens ne sont pas des Arabes (bien qu'il y en ait en Iran) mais des Perses qui parlent, pour la grande majorité farsi. L'Iran a reconnu Israël très vite et n'a pas fait partie du contingent arabe qui se battit contre lui en 48 ou en 67.

    C'est donc seulement depuis Ahmadinejad (2005) que l'attention se reporte sur Israël. Ce président, avec son discours agressif, prône le droit à l'Iran d'acquérir le nucléaire et se place dans l'axe des anti-impérialistes américains. Cela réduit de facto les aspirations des Iraniens au développement car le discours présidentiel renforce les embargos internationaux. Mais est-ce la seule raison de l’acharnement sur le pays ? Où y a-t-il, comme trop souvent, des intérêts géostratégiques derrière ? Poser la question est y répondre.


    L’Iran : obstacle à l’hégémonie américaine ?


    En effet, l’Iran possède 10% des réserves mondiales de pétrole et 15% des réserves de gaz[3]. Il va sans dire qu’en cette époque de raréfaction énergétique, ce fait est loin d’être négligeable. « Le contrôle énergétique est un parfait levier pour la domination mondiale »[4]. Or, comme chacun sait, les Etats-Unis ne s’y sont pas trompés, en atteste leur politique vis-à vis de la région : occupation militaire pour certains pays (Irak, Afghanistan), bases américaines présentes sur d’autres (Arabie Saoudite, Pakistan), soutien aux pétro-monarchies, etc.

    A y regarder de plus près, l’Iran est le dernier pays obstacle à une mainmise américaine sur la région. De plus, certaines prises de position du président iranien ont le don d’agacer les tenants de l’ordre économique mondial dominant. En atteste son discours[5] à la conférence contre le racisme de Durban II à Genève.


    Retour sur la polémique de la conférence de Durban II


    Ce dernier était pertinent sur plusieurs points[6], en particulier sur la responsabilité de l’Occident dans un grand nombre de méfaits (esclavage, colonialisme, guerres, etc.). Or, la diabolisation du président iranien (à grand coup d’accusations antisémites et négationnistes[7]) a permis d’occulter l’entièreté du discours, excepté sur la critique de l’Etat d’Israël[8]. Cette attitude typiquement ethnocentrique (le discours a été fort apprécié par des délégations du sud) a démontré une fois de plus l’arrogance et le mépris des gouvernements des pays riches à l’égard du reste du monde. Des crimes commis par le passé et dont les conséquences se font toujours sentir sur des milliards de personnes sont encore trop souvent niés ou minimisés. Prétendre à un monde débarrasser du racisme et de la misère devra indéniablement passer par la reconnaissance et par des réparations quant aux désastres des impérialismes américains et européens. Dans le cas contraire, le risque est grand que des leaders populistes canalisent la rancœur des peuples exploités à des fins haineuses. Cela étant dit, que faut-il retenir de la menace iranienne ?


    Que faut-il donc retenir de la "menace iranienne" ?

     
    Que l’Iran n’a jamais envahit un pays voisin. Que les iraniens ont le droit de développer économiquement leur pays. Qu’Ahmadinejad est pour les Iraniens ce que maints dirigeants sont pour leur peuple : un président démagogique, peu apprécié, qui prive son pays des libertés essentielles en donnant au monde une image faussée de sa population. Il serait néanmoins erroné de croire qu’une intervention militaire contre l’Iran rendrait service à la population. La population iranienne est la seule à même de prendre en main son destin. En atteste d’ailleurs les manifestations d’hostilité face au gouvernement toujours plus nombreuses. Si nous voulons vraiment soutenir le peuple iranien dans sa lutte contre la tyrannie, faisons le en exigeant de nos gouvernements la fin de leur politique systématique de 2 poids 2 mesures (arrêt du soutien à l’Arabie Saoudite, pressions sur Israël quant à sa politique guerrière, retraits des troupes en Irak et en Afghanistan, etc.). De plus, les différentes interventions étrangères qu’a connues le pays (invasions soviétiques et britanniques, renversement de Mossadegh, guerre contre Irak, etc.) ont contribué à un important nationalisme de la part de la population. Par conséquent, une nouvelle ingérence peut, à juste titre, être ressentie comme une menace pour le pays et donc contribuer à resserrer la fibre nationaliste.

    Au contraire, ne nous laissons pas berner par l’attitude des grands médias internationaux, pour lesquels l’Iran est la nouvelle cible à abattre (après l’URSS, l’Irak, etc.). La propagande qui a lieu n’a d’autre but que de nous rendre l’idée d’une guerre contre le pays comme de plus en plus légitime. L’administration américaine est trop empêtrée en Irak et en Afghanistan pour se lancer dans une nouvelle aventure meurtrière, mais jusqu’à quand ?

     
    A retenir : lorsque les Etats-Unis décident qu'un pays est une menace, c’est qu’il porte directement atteinte à l’hégémonie étatsunienne.

     
    Notes:

    [1] La traduction exacte : « L'Imam a dit que ce régime occupant Jérusalem doit disparaître de la page du temps ».

    [2] GRESH Alain, Le régime iranien joue la fibre nationaliste, in L’Atlas du Monde Diplomatique 2010, Paris, Armand Colin, 2010.

    [3] http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=15742

    [4] ACHCAR Gilbert, CHOMSKY Noam, La poudrière du Moyen-Orient, Paris, Fayard, 2006, p.87.

    [5] Celui-ci peut être visionné dans son intégralité sur http://www.dailymotion.com/video/x92ro7_ahmadinejad-lintegralite-de-son-dis_news

    [6] Nous insistons que nous ne parlons que du discours, en le prenant indépendamment de la personne qui parle.

    [7] La question selon laquelle le président iranien est ou n’est pas antisémite est difficile à déterminer et n’est pas le but de ce texte. Il est clair qu’il a commis des actes plus que douteux, notamment l’organisation de la conférence sur l’Holocauste à laquelle les révisionnistes Faurisson et Roger Garaudy ont été conviés. Cela étant dit, ses propos sur Israël dans le cadre de ce discours à Genève discours n’étaient ni antisémite (dans le sens où il fustigeait le gouvernement israélien) ni négationnistes (puisqu’il évoquait les Juifs victimes de l’Holocauste).

    [8] Le tollé et la sortie de plusieurs représentants européens de la salle ont été provoqués par la phrase du président selon laquelle la souffrance juive a été un prétexte à la création de l’Etat d’Israël.  
     
    Source: Mondialisation.ca lien


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  • Sur la violence en prison : la faillite d’un système
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    Dimanche 25 janvier, 8h30, centre de détention de Montmédy (Meuse)
     
    Alors qu’il est dans sa cellule, seul, à un étage soi-disant surveillé, Michel SERCEAU-FILIPPIDU est sauvagement agressé par 3 individus cagoulés. Il est roué de coups de poings avec tailladé avec des lames de rasoir. Le visage tuméfié, en sang, il arrive à s’extraire de la cellule et à prévenir les surveillants et les co-détenus de l’étage.
    Personne n’a rien vu, rien entendu.
    Transporté aux urgences, Michel SERCEAU-FILIPPIDU souffre de nombreuses contusions, de deux doigts cassés, de marques de strangulations et de coupures profondes proches des yeux, qui nécessiteront plus de 13 points de suture.
    Depuis, il a été transféré, et directement placé à l’isolement.
     
    Au-delà des raisons qui ont pu pousser ces hommes et des poursuites qui ne manqueront pas d’être engagées par le Parquet de Verdun, les questions soulevées par cette agression sont multiples :
     
    - Comment des prisonniers peuvent-ils être agressés, parfois même tués alors qu’ils sont en détention ?
    - Comment une telle agression a-t-elle pu être possible alors que Michel SERCEAU-FILIPPIDDU n’était pas seul à l’étage, ni dans un endroit isolé du centre de détention ?
    - Pourquoi l’administration pénitentiaire ne parvient-elle pas à maintenir la sécurité des personnes qu’elle a sous sa garde ?
     
    Pourtant, le code de procédure pénale dispose :
     
    En son article D188 :
     
    « Le service public pénitentiaire a pour fonction d’assurer la mise à exécution des décisions judiciaires prononçant une peine privative de liberté ou ordonnant une incarcération provisoire, et d’assurer la garde et l’entretien des personnes qui, dans les cas déterminés par la loi, doivent être placées ou maintenues en détention en vertu ou à la suite de décisions de justice. »
     
    En son article D189 :
     
    « A l’égard de toutes les personnes qui lui sont confiées par l’autorité judiciaire, à quelque titre que ce soit, le service public pénitentiaire assure le respect de la dignité inhérente à la personne humaine et prend toutes les mesures destinées à faciliter leur réinsertion sociale. »
     
    Si cela n’était pas suffisant, l’article 44 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 précise que :

    « L’administration pénitentiaire doit assurer à chaque personne détenue une protection effective de son intégrité physique en tous lieux collectifs et individuels.[…].
    Toute personne détenue victime d’un acte de violence caractérisé commis par un ou plusieurs codétenus fait l’objet d’une surveillance et d’un régime de détention particuliers. Elle bénéficie prioritairement d’un encellulement individuel.[…] »
     
     
    Si l’administration pénitentiaire a la garde des personnes qui lui sont confiées, si elle doit s’assurer de leur sécurité et doit respecter leur dignité, si le législateur a précisé que le prisonnier victime d’un acte de violence doit faire l’objet d’une surveillance et d’un régime de détention particuliers : comment expliquer que la seule réponse qu’apporte l’administration pénitentiaire aux violences subies par Michel SERCEAU-FILIPPIDU soit un placement à l’isolement d’office ?
     
    Le placement à l’isolement, décision administrative restrictive de liberté, peut-être prononcé si un prisonnier le réclame pour sa protection. Il peut être ordonné d’office, sans le consentement du prisonnier, uniquement lorsque ce dernier présente un risque pour la sécurité de l’établissement.
    Dans ce cas, il porte une telle atteinte aux libertés fondamentales qu’il peut faire l’objet d’un recours pour excès de pouvoir ou d’un référé-liberté. Ce n’est donc pas une mesure anodine pouvant pallier la carence de sécurité que doit assurer l’administration pénitentiaire pour protéger les personnes incarcérées.
     
    Comme précisé par l’article 44 de la loi pénitentiaire, le prisonnier qui subit des violences commises par un ou plusieurs codétenus doit faire l’objet d’un régime de détention spécifique. Ce régime protecteur implique avant tout une surveillance particulière et un encellulement individuel, en aucun cas le placement à l’isolement d’office ne peut s’y substituer !
     
     
    BAN PUBLIC exige que :
     
    → La sécurité de Michel SERCEAU FILIPPIDU et celle de toutes les personnes incarcérées, soit assurée à l’intérieur de chaque établissement pénitentiaire ;
     
    → Le placement à l’isolement d’office ne soit pas utilisé en tant que mesure de protection des personnes incarcérées ;
     
    → Toute personne incarcérée puisse revendiquer sans censure le droit à la sûreté, tel que prévu par le bloc de constitutionnalité.

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  • Pour le droit à troubler la tranquillité du gouvernement !


    Pour le droit à « troubler la tranquillité » du Gouvernement !L’article 2 de la LOPPSI, projet de loi sur la sécurité intérieure, accentue encore les restrictions à la liberté d’expression. Nous, militant-e-s du Parti de Gauche et citoyen-ne-s engagé-e-s, voulons garder notre devoir d’alerte, notre droit de citoyen-ne-s à interpeler le gouvernement, en portant un masque à l’effigie de Sarkozy, une pancarte « casse-toi pauv’con » ou encore en criant « Sarkozy je te vois ! »

    Délinquants solidaires, nous revendiquons le droit à « troubler la tranquillité » de celles et ceux qui chaque jour « troublent la tranquillit » du peuple par leurs attaques incessantes contre l’intérêt général, les services publics et l’emploi. Nous publions donc aujourd’hui simultanément sur tous nos sites et blogs le même billet, assumant d’entrer ainsi en résistance à une loi qui muselle un peu plus les expressions de solidarité et de citoyenneté, afin que la voix de la population puisse se faire entendre haut et fort !

    Art. 222-16-1. – Le fait de faire usage sur un réseau de communications électroniques, de l’identité d’un tiers ou de données de toute nature permettant de l’identifier, en vue de troubler la tranquillité de cette personne ou d’autrui, est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende.

    Ce billet fait également la Une du site du PG ici et de nombreux autres sites et blogs au-delà du cercle militant du PG .


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  • Evo Morales:
    "Deux erreurs US ont donné l'impulsion au MAS"

    Evo Morales   

    Le président bolivien accepte de parler des pressions qu’il a reçues de l’ambassade des États-Unis et de la manière avec laquelle il les a affrontées. Entretien exclusif pour le quotidien bolivien Cambio réalisé le 17 janvier 2010, 5 jours avant l’investiture de Morales pour son second mandat.


     
    Il se souvient de chaque détail de sa vie et le raconte comme s’il avait eu lieu hier. Il se rappelle, par exemple, quand Felipe Quispe [1] lui a dit qu’il n’était qu’un "llok’alla" [2], trop jeune pour être candidat à la présidentielle. Malgré cela, Evo Morales a décidé, en accord avec les mouvements sociaux, de passer de la résistance au pouvoir.
    Aujourd’hui à la fin de son premier mandat au Palais du Gouvernement, le président accepte de jeter un coup d’œil sur l’histoire du MAS, Mouvement Vers le Socialisme [3], qui s’est converti, selon lui, en un instrument du peuple.
    Arborant un physique d’athlète, bougeant constamment les pieds, Morales a reçu Cambio [4] dans un des salons du Palais jeudi dernier [5].
    Au cours de l’interview rapportée sur les quatre pages suivantes, le président n’hésite pas à décrire comment les intérêts de l’impérialisme ont tenté de faire échouer le projet politique du MAS-ISPS, à expliquer les erreurs des États-Unis et son désir de réunir les mouvements sociaux du monde entier pour initier une croisade pour la défense de la Terre Mère [6], contre les bases militaires [7] et contre l’impérialisme.


    Comment s’est passée votre première rencontre avec l’ambassadeur des États-Unis ?


    Lors des premières rencontres, il m’a dit que je pouvais entretenir de relations diplomatiques ni avec l’Iran, ni avec le Vénézuela. Mais qui est-il pour me dire de ne pas avoir de relations avec le Venezuela, avec l’Iran ; nous sommes de la culture du dialogue. Nous voulons des relations diplomatiques avec tout le monde et nous les aurons. Nous voulons que des relations qui ne se résument pas à se soumettre politiquement ou sous conditions. Plus tard, des parlementaires des États-Unis sont arrivés et m’ont répété que je ne pouvais pas avoir
    de relations avec l’Iran. Je leur ai demandé pourquoi. Et ils m’ont répondu : "à cause des armes nucléaires". J’ai alors insisté en leur disant "vous n’en avez pas vous, par hasard ?" Eux aussi en ont, bien meilleures que celles de l’Iran, si toutefois l’Iran en possède. Ils se sont trompés et m’ont dit qu'ils étaient anti-impérialistes. Alors en face je leur ai rétorqué qua dans ce cas je voulais bien entretenir des relations diplomatiques avec eux.


    Un exemple, quand Goni [8] agonisait politiquement, l’ambassadeur des États-Unis est allé le voir au Palais du Gouvernement et à la sortie a dit qu’il mettait 10 millions de dollars à sa disposition pour le défendre. C’était de l’argent provenant des fonds réservés. Désormais, lors des visites de diplomates étasuniens, ils ne me parlent plus de ça, ils me disent : "nous respectons votre décision, nous allons appuyer votre gouvernement". Je ne sais pas s’ils nous appuieront ou pas, mais par contre ils continuent à conspirer. Imaginez à quel point ils sont impliqués dans les coups d’État. Retirons l’ambassadeur des États-Unis, et la droite se retrouve perdue.


    Encore qu’ils peuvent toujours demander les instructions depuis là-bas (depuis les États-Unis). Par exemple, ces jours-ci, Mario Cossio [9] s’en est allé aux États-Unis. Ce n’était pas pour demander conseil ? Et les délinquants vont s’échapper [10]. Ceux qui perdront les élections de gouverneur [11], certains sont très impliqués (dans des procès), c’est sûr qu’ils vont s’enfuir. Souvenez-vous en.


    Par exemple, j’avais dit que Manfred [12] allait s’échapper, et il s’est échappé, et je regrette beaucoup que le ministère du gouvernement [13] n’ait pas contrôlé ses mouvements. Je veux être honnête, face au peuple ; comme il a des attaches, on le contrôle. Il n’y a pas d’ordre de détention parce que c’est le rôle de la justice, mais c’est la tâche de l’exécutif de contrôler où il se trouve. Maintenant, à partir du moment où il s’est échappé, c’est un délinquant qui a avoué. Combien d’autres vont suivre ? L’empire des États-Unis est la poubelle des délinquants Gonzalo Sanchez de Lozada, Carlos Sánchez Berzaín [14], Ernesto Asbún [15], Alfonso Revello [16], et maintenant Manfred, et d’autres sont au Pérou. Je ne sais combien de délinquants vont s’échapper, au moins maintenant nous avons la possibilité, grâce à une loi, d’enquêter sur les fortunes indues ou suspectes, parce que le pire ennemi du peuple a été la corruption.


     

    Avant 2002, vous avez senti des pressions de la part de l’ambassade des États-Unis ? Quelle a été votre perception de la relation de cette mission diplomatique avec le MAS ?


     
    Je crois que les ambassadeurs ont leurs conseillers politiques, notamment économiques, et l’ambassade des États-Unis est formée sur ce modèle. Ce qu’ils m’ont dit, par exemple, en 2002, c’est que le sondage de l’ambassade des États-Unis nous donnait gagnants (pour l’élection présidentielle) et pour cette raison Manuel Rocha [17] m’a accusé le premier d’être le "Ben Laden andin" et les cocaleros [18] des talibans. Ensuite, la deuxième menace était : "si Evo est président, c’en est fini de l’aide internationale", et finalement, emporté par ses déclarations, il a annoncé qu'il ne fallait pas voter pour moi! Et en réponse à ses déclarations, on a vu apparaître des manifestations du Parti Communiste, du Parti Socialiste, des mouvements sociaux qui disaient "votez pour Evo Morales", et là j’ai senti que le peuple était anti-impérialiste. En fait, tout ça nous a aidé et j’ai dit que mon meilleur chef de campagne était Manuel Rocha, ambassadeur des États-Unis!


    Je crois qu’un peu avant, l’ambassadrice Donna Hrinak vous a aussi beaucoup attaqué.


     
    C’était en 95 pendant la campagne. En 95 et 96, elle nous a pas mal attaqués durant la marche des femmes et je me rappelle qu’une camarade [19] m’a dit : "si c’est une ambassadrice, qu’elle se comporte en ambassadrice, pas en "khatera" [20]".
     
    Pour moi, les États-Unis ont commis deux erreurs : mon expulsion du Congrès National, exactement un 22 janvier, et je vais d’ailleurs prêter serment comme président le 22 janvier prochain (rires). L’autre erreur est d’avoir placé de force Gonzalo Sánchez de Lozada comme président en 2002. Cette fois-là, en 2002, nous étions en deuxième place. Le MNR [21], Bolivie Libre, et les cinq partis alliés, nous ont battus pour moins d’1%. Comme nous étions deuxième, tout près, le Congrès aurait pu nous nommer président [22]. Mes camarades parlementaires pleuraient, disaient "c’est toi qui doit être président". Je ne voulais pas, j’étais effrayé et surpris, tremblant de peur qu’ils me nomment président. Ça a été la grande erreur de la droite et de l’ambassade.

    Si j’avais été l’ambassadeur des États-Unis, j’aurais placé Evo Morales à la Présidence avec la droite majoritaire au Congrès. Moi, 27 députés et 8 sénateurs. 27 députés contre 130, qu’est-ce que j’aurais fait ? Rien. L’époque de l’UDP [23] se serait répétée, quel malheur, je ne sais pas combien de parlementaires ils avaient entre le MIR, le PC et le MNRI (les partis de l’UDP). Mais la majorité était du MNR et de ADN [24], et quelques dirigeants égarés politiquement faisaient campagne contre l’UDP. La majorité parlementaire de la droite, plus des dirigeants perdus ou vendus, vivants de pots-de-vins, contre l’UDP, ça a couté 20 ans de lutte au peuple bolivien.


    Quand ils m’ont expulsé, je suis parti content parce que j’avais gagné ma notoriété. En 2002 ils se sont trompés, d'ailleurs quand je protestais en faisant une grève de la faim j'ai  dit que je ne reviendrai pas seulement avec quatre députés, mais que je reviendrai avec 30, 40, 50 députés, 60. Maintenant on a 88 députés. Je suis revenu avec 27 députés et après avec 76, et maintenant 88, représentant divers secteurs de la société, pour ces élections.
     
     

    Comment êtes-vous passé de dirigeant de football à dirigeant du MAS ?


     
    C’est historique d’avoir réussi en partant de la base. Quand j’ai commencé à être dirigeant syndical, en 88, y compris quand je participais aux congrès de la CSUTCB (Confédération Syndicale Unie des Travailleurs Paysans de Bolivie), quand Genaro Flores en était à la tête, dans les discussions on débattait du pouvoir et du territoire. Le slogan disait "Pour le pouvoir et le territoire". Pourquoi le territoire ? Le territoire c’est nos ressources naturelles, que ce soit dans le sous-sol, le sol ou le "sur-sol", ou l’espace, tout ça est à nous. Quand on parlait de la terre, on parlait de la terre pour la cultiver, ça c’est la terre.

    Et pourquoi le pouvoir ? En tant que propriétaires millénaires de cette terre, nous devons nous gouverner nous-mêmes. Comment ? Moi, nous, on va pouvoir se gouverner nous-mêmes. Dans les années 89 et 90 a commencé la campagne pour les 500 ans de résistance indigène populaire, on parlait de l’invasion espagnole, européenne, de l’année 1492. Avant l’Amérique Latine s’appelait Abya Yala.

    En 1991 j’ai été invité à Quetzaltenango, au Guatemala, pour participer à un évènement pour les 500 ans de résistance indigène populaire. Le débat était : jusqu’à quand va continuer la résistance ? Pourquoi est-ce qu’on ne prend pas le pouvoir ? Ça a été un débat important du mouvement indigène au Pérou, au Mexique, au Guatemala, en Équateur. Là bas, on a décidé la prise de pouvoir en 1992, juste 500 ans après l’invasion. J’ai organisé une marche de Sacaba à Cochabamba ; j’ai des vidéos, des photos, c’était plein de wiphalas [25]. Géniale, cette marche !


    En octobre, à l’occasion des 500 ans de résistance, cette volonté de créer un mouvement politique a été en partie récupérée par le Mouvement Bolivie Libre, avec à sa tête Antonio Aranïbar. Je me souviens aussi de Paulino Guarachi. J’ai passé 1992 et 1993 dans le Chapare [26] et à La Paz [27], on voulait créer notre propre parti, notre mouvement politique, mais personne n’a pris l’initiative.


    De l’autre côté, Goni, pour gagner les élections, a proposé le choix zéro pour le Chapare. Qu’est-ce que c’était le choix zéro ? Zéro coca, mais aussi zéro terre pour les planteurs. La proposition allait bien au-delà de ce qui était annoncé. Ils se disaient : comment ces paysans, ces indiens !, peuvent-ils avoir le contrôle du chemin bio-océanique, avec leur force syndicale, comment ces indiens peuvent-ils posséder des terres contenant du pétrole et du gaz ? Le même type d’expérience s’est produite en 85, quand les mineurs furent remerciés avec une compensation de 1 000 ou 2 000 dollars par année travaillée. Les mineurs ont alors abandonné leur mine.


    Au Chapare, le gouvernement a dit qu’il paierait pour la terre sans donner de montant, mais la rumeur parlait de 1 000 dollars par hectare pour chasser les planteurs de coca. Ensuite, ils proposèrent de laisser la région entre les mains de huit entrepreneurs privés, depuis Bulo Bulo, qui est la frontière avec le Brésil, entre Santa Cruz et le Beni, pour cultiver cinq produits phares, notamment ananas, bananes et palmiers. Mais ils n’ont pas réussi à trouver l’argent pour la compensation et n’ont pas pu nous chasser.


    En 94, ils ont essayé de nous chasser par la force au cours de l’opération Nuevo Amanecer (Aube Nouvelle). Pour résister, nous avons organisé une réunion d’urgence, et ils ont failli m’arrêter. Finalement, nous avons décidé d’organiser une marche du Chapare à La Paz. C’était un premier avertissement. [...]Et qu’est-ce qui te sauve ? C’est la force sociale, le pouvoir du peuple, le pouvoir syndical. S’il n’y avait pas le pouvoir syndical, ils te manipuleraient légalement, politiquement, et une fois en prison, pourraient aller jusqu’à te liquider. Imaginez-vous, s’ils m’avaient tué au Chapare, les gens, tous, se seraient levés. Je ne sais pas combien de fois ils m’ont sauvé la vie.


    A quel moment avez-vous senti qu’ils n’arrêtaient pas de vous traquer ?


    En 88, j’ai accepté la direction syndicale en connaissant les risques encourus, je savais que j’arrivais à la Fédération pour servir le peuple. Je savais que j’allais laisser mes terres, mes cultures, pour aller me battre. J’étais décidé. Mais après l’opération Aube Nouvelle qu’ont lancée les agents du CEIP (intelligence policière), je me suis mis en grève de la faim quand j’étais dans les cellules de la PTJ (police) de Cochabamba. La marche a continué et après 10 jours ils m’ont sorti des geôles grâce à la force syndicale. Pourquoi je vous raconte ça ? Parce qu’ils parlaient à l’époque d’un mouvement politique. A l’arrivée de la marche dans La Paz, nous sommes entrés par la Zona Sur [28] et les gens nous ont accueilli avec de la nourriture. Impressionnant.


    Grâce à la marche, nous avons signé un accord avec le gouvernement de Goni qui craignait que cette mobilisation ne se transforme en révolution. Le ministre des affaires étrangères était Antonio Araníbar. Le gouvernement a accepté de lancer une campagne internationale pour dépénaliser la coca, mais après deux semaines, Antonio Araníbar a déclaré : "La coca, c’est la cocaïne". Alors : à quoi a servi l’accord ? Ensuite, la marche a grandi. Il y avait Felix Santos, Zenón Garcia, Gisela Ortega. Nous avons fait le bilan de la marche et de l’accord trahi. À ce moment, nous nous sommes dit que les revendications seront prises en compte uniquement quand nous serons au pouvoir. Il faut créer un instrument politique, tous ensemble. J’ai demandé qu’on fixe une date et un lieu pour le premier congrès de l’Instrument Politique de la Terre et du Territoire.


    Qu'est ce qui a eu lieu a Eterazama ?


     
    Eterezama, en décembre 94. Nous avons décidé par consensus que ça serait à Santa Cruz. Mes camarades y sont allés en caravanes de vélos. Je n’ai pas pu y être dès le début parce que j’étais en Europe. Felipe Sánchez, Modesto Condori y étaient. Ce sont les fondateurs du MAS-ISPS, ce qui signifie que le MAS a du sang cruceño (de Santa-Cruz [29]), car il fut fondé là-bas.
    Mais un problème s’est présenté : fallait-il être à la tête de l’instrument politique, ou organiser une commission. Nous nous sommes divisés. La majorité a proposé de créer une direction, ils m’ont proposé d'être président de cet instrument politique mais j’ai refusé. Cette charge est revenue à Guido Tarqui, et plus tard nous avons décidé que chaque organisation pouvait envoyer un représentant à la direction, parmi eux Alejo Veliz [30]. Ceux du Parti Communiste ont abandonné là l’aventure.


    Quelle était la différence avec ceux qui ont abandonné ?


     
    Eux avaient déjà leur instrument politique, pour certains c’était Condepa [31], le MNR. Nous avons créé la direction et choisi le nom ASP, pour Assemblée pour la Souveraineté des Peuples. Au Chapare, nous avons cherché des signatures, un registre de procès-verbaux, toutes les formalités pour se faire enregistrer légalement. D’abord ASP, puis IPSP. Mais la cour électorale n’a jamais reconnu la légalité d’ASP. Après plusieurs années, les gens de la cour électorale ont déclaré : "si Evo n’est pas à sa tête, nous allons reconnaître la légalité d’IPSP". Pour les camarades, la cour électorale avait posé des conditions et il n’était pas question de se soumettre. Plus tard, des ex porte-paroles de la cour électorale nous ont dit que l’Ambassade des États-Unis les leur avait imposées. L’Ambassade n’était pas d’accord avec la légalisation de IPSP. Comme l’Ambassade finançait la cour électorale, la cour était dépendante et soumise.
     
     

    Quelles raisons ont-ils présenté pour refuser l’inscription ?


     
    Tout simplement en disant "c’est le parti des indiens", c’est un "parti anti-impérialiste" au fond. Les ex porte-paroles m’ont dit que l’Ambassade refusait. Mais ils avaient l’autorisation pour diviser le mouvement indigène. En 2002, j’ai négocié avec Felipe Quispe. J’étais pour que nous fassions candidature commune mais il m’a répondu que je ne pouvais pas y aller que je n'étais qu'un llok’alla (gamin),mais que lui en revanche avait la stature pour être candidat à la présidence (rires). Ma proposition était de faire un sondage auprès de la presse, la radio, et que les gens disent quel candidat ils préfèrent. Et Quispe m’a dit : "Je suis plus vieux que toi, tu n’es qu’un llok’alla, tu pourras te présenter une autre fois. Mais cette fois-ci, ça sera moi le candidat."


    Vous avez été déçu après cette conversation ?


     
    Non. Pour faire de la politique, il faut beaucoup de patience, mais aussi beaucoup d’instinct politique. Il était important d’y aller ensemble cette fois-là. Mais si c’était souhaitable, ce n’était pas décisif. La cour a reconnu la légalité de sa candidature, et à partir de ce moment, il ne m’a plus ennuyé. Le MIP, le parti de Quispe, n’avait pas réuni toutes les pièces requises pour être légalisé, mais la cour a approuvé, encore sur instructions de l’Ambassade, pour divisez les forces paysannes dans la campagne électorale.

    Si nous nous étions alliés en 2002 (Quispe et Morales), nous aurions gagné de loin, nous avions 21% avec nos 27 députés du MAS. Avec les 4% du MIP, nous aurions atteint les 25%, alors que Goni, le MNR, le MBL et les cinq autres partis alliés ont gagné avec seulement 21%. Ils ne nous ont battu que de moins de 1%.

    Les porte-paroles de la cour électorale ont justifié l’approbation du MIP de manière illégale par le fait que Quispe aurait organisé des blocages [32]. Mais de cette manière ils nous ont divisés.
     
     

    Une stratégie de division ?


     
    Diviser, en effet. Parce que s’il n’avait pas obtenu la personnalité juridique, il aurait fait campagne avec le MAS. La cour a refusé cinq fois de donner la personnalité juridique à ASP et plus tard à IPSP. Le MAS, à l’époque, était un parti appartenant à David Añez Pedraza, enregistré par la cour électorale et membre de (IU) Gauche Unie, mais qui n’avait pas de militants, pas de base. Pedraza nous a offert le sigle MAS. Grâce à son aide, nous nous sommes affiliés légalement au MAS, nous avons organisé un congrès pour faire les choses dans les règles et de cette manière nous avons récupéré la propriété du MAS.


    Comment avez-vous commencé ?
     
    C’est un parti sans ONG, sans fondations. En 95 ils ont participé aux élections avec IU (Gauche Unie). A l’époque, les partis traditionnels achetaient les voix a Cochabamba, aujourd’hui non. Ils donnaient de l’alcool, des cadeaux et de la coca au paysan pour le convaincre.
    Ces pratiques se répètent d’ailleurs encore aujourd’hui dans l’orient [33]. Alors à Cochabama, nous avons inventé le slogan : "recevez de la droite, mais votez pour la gauche". Lorsque les élections sont arrivées, nous avons gagné quatre députés avec IU à Cochabamba.


    En 97, avec l’arrivée de renforts de la CSUTCB, quasiment par consensus et en plein milieu de la fête, ils m’ont nommé candidat à la présidence. Au retour à Cochabamba, je n’ai pas dormi et je me suis demandé : comment est-ce que je peux être président ? Se seraient-ils moqués de moi ? J’ai convoqué l’assemblée et je leur ai dit que je ne serais pas candidat à la présidence. Par contre, j’ai accepté d’être candidat uninominal [34] de la circonscription C-27 et nous avons commencé la campagne.


    Je veux rendre hommage aujourd’hui à Herminia Mamani de Carrasco. En effet, comme on n’avait pas d’argent pour les drapeaux de la IU, qui ressemble au drapeau bolivien, la camarade a récupéré des drapeaux du MBL, auxquels elle a ajouté la couleur verte, et comme ça nous avions des drapeaux de IU.

    [...] A Uyuni, ils m’ont presque fait pleurer. Des camarades de la campagne, avec leurs habits traditionnels, continuaient à coudre des drapeaux du MAS, en plein rassemblement. C’est une preuve de comment le peuple contribue, parce que ce parti n’appartient pas à une seule personne, il appartient au peuple. Au contraire, les partis néolibéraux sont dirigés par un patron ou financés par des patrons.


    Ces explications démystifient les versions qui disent que le MAS était appuyé par des ONG.


     
    Quand nous avons commencé, il n’y avait aucune ONG, aucune fondation, aucun mécène ; le peuple finançait. Parfois quand de nouveaux dirigeants, militants ou candidats arrivaient, ils me demandaient de l’argent. Mais il n’y a aucun argent, c’est le peuple qui apporte l’argent.


    En 2002, j’ai rencontré des militants de Manfred qui m’ont demandé : Quel salaire reçoivent vos militants pour faire campagne ? Je leur ai dit qu’il n’y avait rien de ce genre chez nous. Dans les partis néolibéraux, c’est le propriétaire qui finance la campagne, et ensuite, il veut récupérer sa mise en volant l’argent du peuple. C’est l’origine de la corruption, la campagne est à l’origine de la corruption, c’est de là que viennent les pots-de-vin, les cadeaux.


    Au MAS, les gens contribuent, cousent des drapeaux, il y a des contributions syndicales, les gens se mobilisent inconditionnellement. Là où cette conscience fait encore défaut, c’est au Beni et au Pando, où il y a encore des achats de voix. Un camarade du Pando m’a raconté qu’avant ils achetaient les voix avec de l’alcool et de la coca, mais qu’aujourd’hui ils offrent des machettes, des haches, des tronçonneuses, et ils offrent la viande pour les grillades. C’est comme ça que nos adversaires ont gagné au Beno et au Pando, mais là-bas, on s’implante rapidement.

    Parfois, au MAS, en 95 et 97, certains camarades de la campagne refusaient tout diplômé, parce qu’il y a eu des précédents d’avocats qui ont fait beaucoup de mal au mouvement paysan. Par exemple, j’ai été victime d’un avocat nommé Iriarte à Cochabamba lors de formalités concernant des titres de propriété. C’est pour ça qu’avant certains camarades disaient qu’il ne faut admettre aucun diplômé, heureusement maintenant nous rompons avec cette règle et nous construisons un tissu de représentation des différents secteurs sociaux. C’est comme ça que nous avons avancé dans ce mouvement politique.


    Quelles sont les clés de la réussite du MAS ?


     
    Le MAS-IPSP ne s’est jamais éloigné des mouvements sociaux. Jusqu’à maintenant nous nous réunissons régulièrement avec tous les dirigeants pour recevoir leurs propositions, leurs préoccupations. C’est ça le grand avantage du MAS. Et maintenant, beaucoup nous rejoignent. C’est une des clés. La deuxième clé est de toujours accepter de nouvelles propositions, par exemple la modification de la loi sur les hydrocarbures a été travaillée avec le MAS, le Pacte d’Unité [35] et des organisations comme celle des retraités. Une autre clé est de dire clairement que nous sommes anti-impérialistes, anti-néolibéraux, anti-coloniaux.


    Maintenant, pourquoi est-ce que nous sommes reconnus par la classe moyenne ? Parce que nous rendons la dignité à la Bolivie. La Bolivie n’est pas n’importe quel petit pays. Maintenant, non seulement la Bolivie est attendue, mais elle est respectée dans la communauté internationale. Lors de mes premières interventions dans des réunions de chefs d’états, personne ne m’écoutait vraiment. Maintenant quand je parle, tout le monde m’écoute en silence.


    Voila quelques clés pour expliquer où nous en sommes.


    Pour les prochaines élections [36], c’est une nouvelle expérience. Ma devise est : "gouverner subordonné au peuple". Il y a un seul problème qui se présente en ce moment : gagner est facile, gouverner est assez difficile, mais le pire c’est la désignation des candidats. Avant personne ne voulait être candidat, mais maintenant ils ne se font plus prier, ils se battent pour être candidats. Il y a des camarades qui n’ont pas encore compris qu’il faut être un soldat. Ces luttes démoralisent une partie des camarades. Je veux demander pardon au peuple pour ces luttes internes. Il y aura toujours des combats de personne, mais ce ne sera jamais comme dans les gouvernements de droite. Je me rappelle quand les militants du MIR et du MNR ont sorti les poings et les révolvers. Il reste encore cet héritage de l’État colonial et des partis à orientation coloniale.


    Je salue les présidents du MAS, dont quasiment aucun n’est candidat. Si un des présidents du MAS fait consensus, alors il peut être candidat, mais ce camarade ne peut pas diviser ou manipuler pour être candidat. Ils ont parfaitement compris : comme il n’y a pas consensus, aucun n’est candidat. Une autre recommandation est que quand il laissera sa charge de président, il sera prioritaire.


    Dans un parti aussi grand, il est difficile de produire des dirigeants de confiance, et si vous trouvez qu’il y a un manque d’engagement de la part de certains dirigeants, c’est qu’il y a une faiblesse, non ?


     
    Je vois là deux points : les dirigeants de la lutte frontale contre les politiques néolibérales, contre le néolibéralisme sont aux responsabilités, pas tous. Et il y a ces nouveaux dirigeants, qui ne sont pas anti-néolibéralisme  mais qui sont dans un processus de révolution démocratique culturelle avec une autre mentalité, mais pas vraiment avec une mentalité idéologique. Ils sont des dirigeants du processus, mais ils cherchent seulement les responsabilités, ils font des embrouilles, et pendant ce temps ne luttent pas.


    Et ça se passe aussi au niveau international. Par exemple, après avoir écouté le discours du président sud-africain, j’ai été très préoccupé. Mandela c’est quelque chose, c’est une lutte contre la discrimination, mais les nouveaux présidents tiennent un autre discours, rarement celui de Mandela.
    Je dis ça parce que, pardon si je les dérange, et bien que je n’ai pas mon mot à dire, je suis très préoccupé parce que dans cette lutte contre le réchauffement climatiqueje n’ai vu aucune ligne politique au niveau mondial pour défendre la Terre Mère. Avant j’écoutais l’Afrique du Sud qui donnait une ligne politique au niveau mondial.


    En Bolivie, les nouveaux dirigeants qui n’étaient pas dans les marches, dans les blocages, dans la résistance, qui ne connaissent pas les gaz lacrymogènes, les plombs, les balles, ceux-ci ont une autre mentalité. Nous devons régler ce problème. [...] Moi je n’ai pas été un des dirigeants qui ont lutté contre la dictature militaire. Mais à tout niveau, mouvement social, dirigeant, il faut garantir la démocratie et continuer avec ce processus pour empêcher tout retour à la dictature.


    Pensez-vous que le MAS puisse s’étendre à d’autres pays ?


     
    Sous la conduite de l’empire du capitalisme, il y a une hégémonie du monopole du capitalisme. Face au monopole, à l’hégémonie du capitalisme, à l’impérialisme qui a à sa tête les États-Unis, il faut une rébellion des peuples, un soulèvement des peuples, contre leurs gouvernements pro-impérialistes, capitalistes, coloniaux. Avant, les différents empires, les romains, les anglais, garantissaient les démocraties ; en revanche, les États-Unis garantissaient la démocratie si les libéraux gagnaient les élections, et quand ils perdaient, il y avait automatiquement un coup d’État. Et les autorités de l’Église Catholique sont complices ; durant la Colonie et la République, ils se sont servis de l’Église.
     
     

    Comment est-ce qu’il se sont servis de l’Église ?


     
    Comment l’Église peut-elle être complice de cette domination, de ce pillage, de cette discrimination, de cette humiliation, de cette pauvreté ? Quand ils n’ont pas pu dominer par la croix, ils ont dominé par la loi, et quand ils n’ont pas pu dominer par la loi, ils ont dominé par l’épée. A La Paz, par exemple, dans une famille d’oligarques, un frère était curé, un autre frère était avocat, et le troisième était militaire. Ils existent encore à La Paz. C’est comme ça qu’ils nous ont dominé.


    J’admire et je salue la base de l’Église ; dans certaines provinces le curé est comme le maire : il fait construire des hôpitaux, des écoles, il est sain, honnête. Les sœurs prient. Ensemble, avec moi, nous avons offert une ambulance.


    J’ai beaucoup vécu. Quand les gouvernements néolibéraux nous ont tués, nous ont maltraités, quel hiérarque de l’Église nous a défendu ? Personne. Mais quand nous avons marché ou bloqué et approché les murs du gouvernement, alors là l’Église Catholique et les médiateurs sont apparus. Par exemple, un curé de La Paz arrivait en avion pour me faire quitter le Chapare pour dialoguer à Cochabamba, un autre arrivait pour m’emmener à Santa Cruz, devant le cardinal, alors que le peuple se levait et cognait aux portes du gouvernement néolibéral. Mais quand nous nous sommes faits tuer, il n’y avait personne.


    Tout notre respect va à l’Assemblée des Droits de l’Homme. Ensuite est apparue la Défenseur du Peuple, Ana María de Campero. Ana Maria de Campero a plus de bases dans le Chapare. Une fois, je me rappelle, des gens étaient détenus dans un hangar de l’armée de l’air à Cochabamba, et Ana María est apparue. Elle s’est plantée là-bas pour faire sortir tous les détenus.


    Ainsi, si on pense à ces luttes depuis la Colonie, avant il y avait seulement Fidel Castro qui affrontait le capitalisme, mais ensuite sont apparus Hugo Chavez, et d’autres, et la liste s’agrandit. Et ce coup d’État au Honduras est un avertissement à ceux que Bush appelle l’"axe du mal". Pour moi, ce n’est pas l’axe du mal, c’est l’axe pour l’humanité, qui grandit, un peu partout dans le monde. De l’autre côté, le congrès du Honduras a déclaré Micheletti [37] député à vie, c’est maintenant un autre Pinochet, suivant le même style de dictature. C’est la recette de Bush avant et de Obama aujourd’hui : protéger.


    Avant il y a eu plusieurs coups d’État en Bolivie. Ici, ça me convient, bien que chaque année il y ait des élections, je suis très content, que ce soit un référendum révocatoire, de ratification sur les politiques, c’est une manière de gouverner avec le peuple. Avant, en 24 heures, il y avait trois militaires présidents. Quand j’ai fait mon service militaire, en 78, j’ai connu trois présidents en une année. Quand je suis entré, c’était Hugo Banzer, après Juan Pereda, et j’ai fini mon service sous David Padilla. Mais ça se répète aussi avec les gouvernements néolibéraux. Lors des cinq dernières années de gouvernements néolibéraux, nous avons eu chaque année un nouveau président.


    Consolider cette démocratie n’est pas facile, nous sommes heureusement en train de le faire. Ils ont tenté un coup d’État et ils l'ont raté. De manière démocratique ils se sont plantés avec le référendum révocatoire, et aujourd’hui le peuple valide notre action. Ce qui ne s’était jamais fait, c’est que nous consolidons la démocratie représentative mais aussi participative. C’est la conscience du peuple ; de plus avec stabilisation macro-économique, mais il faut maintenant résoudre le problème de la microéconomie, voila le défi. Nous avons pris plusieurs mesures, les allocations pour les enfants, les personnes âgées, les femmes enceintes, ça nous aide mais ce n’est pas suffisant.


    Si c’est ça l’expérience, pourquoi ne pas partager avec les autres mouvements sociaux. Moi je suis heureux d’avoir expulsé l’ambassadeur des États-Unis, la DEA [38] n’est maintenant plus importante. Sa participation est souhaitable mais elle n’est plus décisive.
    Je me rappelle, par exemple, quand j’ai été élu, plusieurs membres de la Banque Mondiale, du FMI, sont venus, et je leur ai dit qu'ils ne décideraient pas de la politique, c’est nous qui allons décider. Ils m’ont regardé et ils sont partis. Ensuite, ils ne sont plus apparus pendant sept mois, puis ils sont revenus et m’ont indiqué qu’ils voulaient appuyer le Plan National de Développement de Bolivie.
     
     

    Est-ce que le FMI est venu ?


     
    Ils sont venus, mais nous n’avons pas besoin de recette. La meilleure recette possible vient du peuple, organisé, que ses forces sociales soient citoyennes ou syndicales. Le peuple sait quelles sont ses revendications, quels sont ses problèmes, et quelles sont ses réponses.
    Alors, pourquoi ne pas continuer à avancer ?  Ici, un parti lié aux mouvements sociaux anti-impérialistes a gagné les élections, et aujourd’hui il n’y a plus de base militaire, et la DEA étasunienne a été éjectée. C'est ce qui se passera en Colombie.


    Dans cet aéroport du Chimoré où même le président et le vice-président devaient demander la permission d’entrer à l’ambassade des États-Unis, maintenant on accueille Lula, Chavez. Avant c’était interdit. Une fois, Carlos Mesa [39] m’a invité à venir débattre sur la chaîne de télévision PAT, et il m’a dit au téléphone : "J’ai demandé la permission à l’Ambassade pour qu’un avion entre et t’amène ici pour dialoguer". Mais comme tout était bloqué, je n’ai pas pu aller jusqu’à l’aéroport.


    Je voudrais organiser une grande rencontre avec les mouvements sociaux du monde entier, non seulement pour protester contre les bases militaires, mais aussi pour récupérer, défendre les droits de la Terre Mère, qui est une autre étendard de la lutte contre le capitalisme [40].


    Obama a parlé de relations et de respect mutuel, une relation de pair à pair. Sous des relations de respect mutuel, on ne peut pas installer des bases militaires, ni envoyer des troupes pour tuer. Lutter contre le capitalisme c’est lutter pour la paix sociale, c’est ça notre autre combat.


     
    Source :  cambio

    Traduction : Sylvain Bruja pour Primitivi- révisé par Maud Bellon pour Investig'Action - michelcollon.info

    Notes:
    [1] leader indigéniste, compagnon de route de Evo Morales et d’Alvaro Garcia Linera (le vice-président, avec qui il a été emprisonné pour ses luttes)
    [2] muchacho, gamin
    [3] MAS-IPSP, pour Mouvement Vers le Socialisme - Instrument Politique pour la souveraineté des peuples, le parti d’Evo Morales
    [4] journal basé à La Paz, de gauche et proche du gouvernement
    [5] le 14 janvier 2010
    [6] aussi appelée Pachamama dans toute l’Amérique Latine, elle fait l’objet d’un culte, d’offrandes, etc.
    [7] bases militaires étasuniennes en Colombie, cf Colombie : l’accord militaire entre la Colombie et les États-Unis a été signé
    [8] surnom de Gonzalo Sanchez de Lozada, deux fois président de la Bolivie, la dernière fois de 2002 à 2003, date à laquelle il a du fuir le pays à la suite d’émeutes qu’il a réprimées dans le sang. Il est aujourd’hui en exil à Miami, et ne sera vraisemblablement jamais extradé en raison de sa double nationalité Bolivie-États-Unis
    [9] préfet de Tarija, membre du MNR, le parti de Sanchez de Lozada
    [10] après la victoire de Evo Morales en décembre 2009, son principal opposant, Manfred Reyes Villa, d’extrême-droite, visé par un procès sur sa gestion de la mairie de Cochabamba, s’est enfui à Miami. L’ancien préfet de La Paz, Jose Luis Paredes, est en Argentine. De même, Marin Brankovic, un entrepreneur très puissant et leader de l’opposition d’extrême-droite de Santa-Cruz, s’est enfui au Brésil
    [11] les élections auront lieu en avril 2010. Après un mandat où les préfets ont été élus, et non plus nommés, la nouvelle Constitution les remplace par des gouverneurs élus au suffrage universel.
    [12] Manfred Reyes Villa. Les principaux hommes politiques en Bolivie sont appelés par leur prénom ou leur surnom.
    [13] pour comparer avec la France, le ministre du gouvernement et le vice-président se partagent en quelque sorte le rôle de premier ministre.
    [14] ministre de la défense de Goni, défenseur de la manière forte lors des émeutes de 2003
    [15] ex-président de la compagnie aérienne LAB. Voir à ce proposl’article de Benito Pérez sur risal Bolivie : opération toges propres
    [16] ex-délégué de la Bolivie à la Banque Mondiale, il était chargé de la supervision de la privatisation dans le pays
    [17] ambassadeur des États-Unis à l’époque
    [18] les paysans planteur de coca (plante dont on peut tirer la cocaïne, mais qui fait partie de la culture andine depuis des siècles et qui est le symbole de la souveraineté en Bolivie
    [19] NdT : je traduis compañero et compañera par camarade, même si le terme "camarada" existe et désigne le camarade au sens politique
    [20] vendeuse qui aime se bagarrer - en gros, poissonnière
    [21] Mouvement Nationaliste Révolutionnaire, de droite, parti de Goni.
    [22] avant 2005 et l’élection de Evo Morales, aucun président n’a été élu à la majorité absolue, et le président était désigné par le parlement à la suite de tractations.
    En 89, Jaime Paz a même été élu président après avoir terminé à la troisième place !
    [23] Union Démocratique et Populaire, une alliance de partis de gauche dont le MIR (Mouvement de Gauche Révolutionnaire) et la Parti Communiste. L’UDP a gagné les élections de 78 à 82, mais sans pouvoir gouverner faute d’accords avec les autres partis.
    Cette situation a en partie mis le pays en crise économique, que n’a pas pu résoudre UDP entre 82 et 85, lorsqu’ils ont enfin pu gouverner.
    [24] Action Démocratique Nationaliste, parti d’extrême-droite de l’ancien président et dictateur Hugo Banzer Suárez, et de Tuto Quiroga, qui lui a succédé à la tête du parti et à la Présidence de Bolivie à la mort de Banzer.
    [25] drapeau constitué de carreaux aux couleurs de l’arc-en-ciel, symbole des peuples andins
    [26] région productrice de coca, où Evo Morales a déménagé durant l’adolescence pour trouver du travail, et où il a commencé le syndicalisme avec les planteurs de coca
    [27] capitale de Bolivie
    [28] quartiers riches du sud de La Paz
    [29] Evo Morales précise que le MAS est né à Santa-Cruz parce que c’est un bastion de la droite, que le MAS cherche aujourd’hui à conquérir
    [30] candidat à la présidentielle de 2009, où il a gagné autour de 1% des voix. Bien qu’il se réclame de gauche, ses accords avec le parti d’extrême-droite de Manfred au parlement lui ont coûté la crédibilité auprès de sa base traditionnelle.
    [31] Conscience de Patrie, créé par Carlos Palenque, qui fut un des premiers indigènes boliviens à se lancer en politique. Mort en 97, il fait encore l’objet d’un culte en Bolivie.
    [32] une des formes de lutte en Bolivie est de bloquer les routes (pierres, manifestations, etc.) Comme la Bolivie a un réseau routier peu dense, bloquer une route est un moyen efficace de lutter.
    [33] la partie est du pays
    [34] député rattaché à une circonscription, par opposition au député plurinominal, qui est élu à la proportionnelle au niveau national (le parlement contient une part de proportionnelle)
    [35] Regroupement d’organisations indigènes, paysannes, originaires
    [36] en avril 2010, élections de gouverneurs (pour les huit régions) et municipales
    [37] militaire à la tête du coup d’État au Honduras qui a eu lieu en juin 2009
    [38] Administration de Respect des Lois sur les Drogues, agence étasunienne de lutte contre la drogue, soupçonnée en Bolivie (et dans d’autres pays d’Amérique Latine) d’être une force armée étasunienne sous couvert de lutte contre la drogue.
    [39] président de Bolivie après la fuite de Goni, jusqu’à 2005.
    [40] Evo Morales évoque surement la conférence qu’il va organiser en avril en Bolivie, comme un contre-sommet de Copenhague.


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  • Honduras - Qui est derrière la répression ?

    Dick Emanuelsson   

    Le président du Honduras Manuel Zelaya voulait que, lors des élections du mois de novembre 2009, il y ait « une quatrième urne » pour que le peuple du Honduras, par référendum, puisse dire si oui ou non, il voulait que soit réformée la Constitution du pays. Renversé par un coup d'Etat, pourtant condamné par toute la communauté internationale (sauf la Colombie et Israël), il est désormais en exil. Depuis la répression contre la résistance populaire ne cesse de s'abattre sur le pays. Investig'Action - michelcollon.info



    Entretien avec Luis Fernando Pacheco militant du syndicat SITRAIHSS, à propos de l’assassinat de Vanessa Zepeda


    La nouvelle de l’assassinat de Vanessa Yaneth Zepeda Alonso a secoué une fois encore le peuple du Honduras et plus particulièrement les membres du Front National de la Résistance Populaire, le FNRP, dont elle était une militante enthousiaste tout comme ses deux frères.

    Le corps de la jeune infirmière, mère de trois fillettes, âgées de six mois, de 6 ans et de 9 ans, a été retrouvé au sud de Tegucigalpa, le mercredi 3 février 2010, à 15 h 30. Elle avait quitté son domicile ce matin-là et, depuis, il est impossible de reconstituer l’itinéraire qu’elle a emprunté. Son corps a été balancé hors d’une automobile en marche dans la “colonia” Loarque, au sud de la capitale. Son corps ne portait aucune trace de blessure par balle ni par arme blanche. Rien de ce qu’elle avait sur elle n’avait été volé. Elle s’était acheté une paire de tennis neufs, de marque, quelques jours auparavant, et elle les avait encore aux pieds ; même son téléphone potable a été retrouvé sur elle.  

    “Ses assassins ont tout fait pour ne pas laisser de traces sur son corps ; elles n’avait pas de blessures par balle ni aucune blessure par arme blanche. Le mutisme des employés de la Morgue qui n’ont pas autorisé la COFADEH à voir son corps justifie les plus grands doutes” écrit la COFADEH (organisme qui regroupe les parents des personnes arrêtées et disparues durant les années -80) dans un communiqué de presse. 


    Modus operandi israélien et colombien

    Andrés Pavón, président de la CODEH, (Commission de Défense des Droits de l’Homme), a déclaré, au cours d’un entretien diffusé sur Radio Globo, que les paramilitaires colombiens et les conseillers militaires israéliens sont experts dans l’art de tuer sans laisser de traces sur les corps. Cependant, “on ne peut écarter l’hypothèse que la raison de cet assassinat soit autre que politique jusqu’à ce que soit faite une enquête minutieuse et que soit rendu public le résultat de l’autopsie”, souligne Luis Fernando Pacheco, membre de la Direction Nationale du Syndicat des Travailleurs de l’Institut du Honduras d’Assurance Sociale (SITRAIHSS), au cours d’une interview & vidéo exclusive…

    “Vanessa était toujours dans la résistance avec Luis, son compagnon inséparable. Il y a 4 mois, elle a accouché de sa dernière fille, mais 40 jours après son accouchement, elle a quitté la chambre et elle a rejoint les camarades et le syndicat et a participé aux “marches de protestation “ contre le Coup d’État”, ajoute Pacheco.


    Marche en hommage à la lutte de Vanessa Zepeda

    Il déclare que la camarade participait à la formation des jeunes adhérents des syndicats et qu’elle avait l’étoffe d’un futur dirigeant du syndicat. Sa préoccupation première c’était de donner une conscience politique aux adhérents du syndicat qui grâce à des années de lutte ont conquis un emploi stable, une pension ou une assurance maladie lesquels, pensait-elle, pourraient “faire mollir” l’état d’esprit et la combattivité dans la défense des intérêts de la classe ouvrière du Honduras et de ses conquêtes sociales.
    Ce vendredi 12 février, à 18 h, à l’appel du SITRAIHSS et du FNRP, est organisée une “ Marche de Reconnaissance Envers la Lutte de Vanessa “ qui prendra son départ au bout du Boulevard Morazan et s’achèvera devant l’Ambassade du Brésil. 


    Ils enlèvent et torturent deux cameramen de la Résistance

    L’assassinat de Vanessa Zepeda a été perpétré seulement quelques heures après l’enlèvement et l’assassinat de deux cameramen de GLOBO TV, une chaîne de télévision qui appartient à la même entreprise que Radio Globo, foyer d’une opposition irréductible au Coup d’État, au régime de fait qui s’en est suivi, à son maintien au pouvoir grâce à la farce des élections du 29 novembre 2009 et à Pepe Lobo au pouvoir depuis le 27 janvier de l’année en cours.

    Les deux cameramen avaient subi des menaces déjà en novembre à cause de leur travail de journalistes, travail dont la qualité et l’intérêt ont été reconnus au plan mondial surtout après la publication des séquences désormais historiques filmées le 28 juin 2009, à 5 H 30 du matin, lorsque l’armée encercla la maison où résidait Manuel Zelaya, maison modeste qui fut la cible des militaires et qui reçut plus de cent impacts de balles ; le président fut ensuite séquestré. Depuis cette date-là, les jeunes Manuel de Jesús Murillo, 24 ans, et Ricardo Vásquez Vásquez, 27 ans, n’ont cessé d’être étroitement surveillés par les forces obscures qui ne voyaient pas d’un bon œil ces informations diffusées dans le monde entier, informations qui montraient et commentaient une réalité bien différente de celle que souhaitaient montrer le régime de facto ainsi que les médias de masse : CNN et Fox News.


    Des armes et des dollars ?

    À dix heures du soir, le mardi 2 février 2010, alors qu’ils se trouvaient dans une station-service, à Tegucigalpa, attendant une personne avec qui ils avaient rendez-vous pour un échange de vidéos en rapport avec la “Marche” du 27 janvier « deux hommes en civil, avec des armes de 9 mm et des cartes du Secrétariat de la Sécurité, braquèrent sur eux leurs armes et les avertirent que s’ils criaient ou s’ils n’obéissaient pas ils mourraient sur place. Ils les emmenèrent ensuite dans une maison où ils les torturèrent et les interrogèrent au sujet des armes et des dollars de “la quatrième urne”[1]. Ils n’arrêtaient pas de leur poser ces mêmes questions  et de les frapper et comme les deux jeunes répondaient qu'ils ignoraient tout et que leur unique arme c’était leur camescope, leurs bourreaux les torturèrent à nouveau avec plus de cruauté » écrit VIA CAMPESINA dans un communiqué. 

    Sur TV-GLOBO, Manuel de Jesús Murillo, un des journalistes enlevé, a raconté que lorsque ses bourreaux l’enfermèrent dans un sac en plastique comme ceux qu’on utilise dans les morgues et qu’ils lui dirent qu’ils allaient l’enterrer vivant la peur qu’il ressentit fut telle qu’il se pissa dessus ; par la suite les bourreaux ne purent que constater qu’ils n’en tireraient rien, alors ils consultèrent leur chef par téléphone et ce dernier, apparemment, ordonna de les éliminer. Finalement les prières que ces deux jeunes adressèrent à Dieu en cet instant d’angoisse terrible eut peut être pour effet de faire changer d’avis les bourreaux et c’est ainsi que, vers deux heures du matin, le lendemain, mercredi, ils furent abandonnés au bord du boulevard périphérique de Tegucigalpa.

    Manuel de Jesús, dans ses déclarations au quotidien TIEMPO (Le Trmps) a déclaré : « mon unique délit c’était d’avoir participé aux “marches” de la Résistance et j’avais déjà été agressé au cours des mois précédents et, plus précisément, trois jours avant les élections de Novembre 2009, ces mêmes policiers qui m’ont torturé cette fois-ci m’avaient arrêté parce que je collais des affiches ; ils ont fouillé ma maison le jour des élection, et ils ont dit à ma mère et à mes filles que si je ne leur remettais pas les armes ils les tueraient toutes. » 


    Lieu d’embuscades, assassinats et enlèvements 

    C’est dans la « colonia » Loarque, là où a été retrouvé le corps de Vanessa Zepeda, qu’était tombé dans une embuscade le président renversé Manuel Zelaya seulement deux semaines avant le Coup d’État. Deux balles s’écrasèrent sur les vitres de sa voiture blindée. Le journal putchiste El Heraldo caracterisa l’attentat de « show médiatique ». Mais « Mel»  (le peuple du Honduras appelle ainsi affectueusement son président déchu Manuel Zelaya) ne fut pas l’unique victime. 

    Un Colombien, marié et résidant au Honduras depuis de nombreuses années, a été victime d’une embuscade et assassiné au même endroit, à environ seulement deux cents mètres de la base des Forces Aériennes du Honduras. C’est à Loarque, ce quartier où il possède deux résidences, qu’habite Roberto Micheletti considéré par la Résistance comme l’homme qui a joué le rôle « civil » dans le Coup d’État du 28 juin. Ce Colombien assassiné avait été arrêté par les policiers des Renseignements, la DGIC (aujourd’hui la DNIC) et il avait été interrogé durant des mois ; il était accusé d’être un intermédiaire entre la guérilla des FARC, en Colombie, et d’éventuels marchands d’armes au Honduras. Ils n’ont trouvé absolument aucune preuve ni indice de tout cela et c’est pourquoi ils l’ont relâché avant de l’assassiner quelques mois plus tard. 

    Le 29 démembre 2009 fut enlevé et torturé Cesar Silva, photographe hondurien très actif dans le mouvement de la Résistance, dans la « colonia » Loarque. Silva a été torturé et interrogé durant 24 heures par un groupe d’inconnus qui avaient arrêté le taxi à bord duquel il se trouvait ; ils l’ont jeté dans une fourgonnette sans plaque d’immatriculation et ils l’ont emmené dans un lieu inconnu à ce jour. 


    Accord Lobo-Uribe

    Tous les crimes contre les syndicalistes  et les militants de la Résistance sont restés impunis jusqu’à ce jour. Les organismes des Droits de l’Homme honduriens sont encore plus inquiets aujourd’hui parce qu’un accord de « cooperation, d’information et de sécurité » entre le Honduras et la Colombie vient d’être signé par Alvaro Uribe, chef du gouvernement colombien, et le nouveau président du Honduras : Porfirio « Pepe » Lobo, le 30 janvier, seulement trois jours après que Lobo ait été nommé président. Uribe a été le premier chef d’État étranger à visiter le nouveau président hondurien, même s’il est vrai que ce fut une visite éclair qui ne dura que quelques heures.

    Le ministre de la Sécurité   du Honduras, Oscar Álvarez, neveu du féroce général Gustavo Álvarez Martínez, chef des FF.AA honduriennes dans les années 80 et chef de l’escadron de la mort : « Bataillon 3-16 » sera en visite officielle en Colombie pour un échange de renseignements entre les deux États et gouvernements. 


    [1] Les élections du 28 juin avaient causé la panique des classes sociales au pouvoir au Honduras et de ceux qui ont exécuté le Coup d’État ce même jour en guise de réponse à la clameur populaire qui exigeait la création d’un nouveau Honduras d’union populaire.

    Document audio complet
    Video : Partie 1 - partie 2 - partie 3

    Traduit par Manuel Colinas Balbona pour InvestigAction - michelcollon.info

    Source: Blog de l'auteur


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